Chapitre 3

2859 Words
Par bonheur, les lenteurs d’une correspondance ordinaire ne lui étaient pas indispensables. Pour communiquer avec Imago il savait une voie meilleure, plus directe, plus digne d’elle aussi : le contact immédiat des âmes par la vision. Il ordonna donc à son âme : « Va trouver Theuda, celle qui est Imago, et annonce-lui ceci : « L’être indigne, le misérable frappé d’aveuglement, celui qui t’attaquait et te persécutait, il est mort. Un être nouveau se tient devant toi, un être repentant, qui, reconnaissant humblement ta grandeur et ta bonté, salue en toi Imago, adorant la splendeur de ton visage comme le symbole de la divinité. » Dis-lui cela, et apporte-moi sa réponse. » Et la réponse vint : « Je l’ai trouvée près de sa fenêtre, élevant sa prière vers les clartés du ciel étoilé. Se retournant, elle m’a fait cette sévère réponse : « Je suis une femme. Mon honneur, c’est ma pureté, ma chaste réserve est mon orgueil. Hors d’ici ! homme pervers, qui de tout temps as flétri la femme de tes railleries insolentes. Avant que je puisse croire à ta conversion, fais amende honorable, et reconnais tout le prix de la femme chaste et pure. » De nouveau il fit voler son âme jusqu’à elle : « La pénitence que tu réclamais de moi est accomplie ; car j’ai regardé dans tes yeux, et cela fut mon châtiment ; j’ai contemplé la noblesse de ton front : elle m’a condamné. Reçois ma confession : un temple s’est ouvert devant moi ; une royale prêtresse en est sortie, et derrière elle toutes les femmes de la terre, les vivantes et les trépassées, les femmes réelles comme celles qu’imagine le désir. À cette vue j’ai cru, et voici ce que j’ai dit : « Je crois à la Femme chaste et pure, dont la pensée est pareille à un chant, dont les œuvres sont le sacrifice et le dévouement ; sur son visage brille un reflet du divin, sur la trace de ses pas germe tout ce qui est noble et grand. Elle élève sa main, et tout ce qui est vulgaire et bas s’enfuit dans les ténèbres ; elle se meut et le soleil se réjouit : « Ô femme, que tu es belle ! » Alors je la vis se pencher, consolante, sur un malade gisant au bord du chemin, et je m’écriai : « Sagesse, voile ta face ! Vertus, inclinez-vous ! Car votre reine à toutes, c’est la Pitié. » Va vers elle, et porte-lui ma confession. » Et la réponse vint : « Je l’ai trouvée inclinée sur le berceau de son enfant. Relevant la tête, elle m’a fait cette sévère réponse : « Je suis une fille constante, attachée aux siens par le respect et l’amour. Hors d’ici ! homme sacrilège, qui as méprisé mon père et offensé mon frère. Avant que je puisse croire à ta conversion, apprends à vénérer l’un, réconcilie-toi avec l’autre ! » À l’ouïe de cette réponse, Victor se mit à soupirer, et à murmurer : « Je ne veux pas vénérer son père, ni me réconcilier avec son frère, car ils sont les ennemis de l’Esprit et les adversaires de la Vérité. Quant à moi, fort de mon droit, je trône bien au-dessus d’eux, dans ma supériorité. » Maussade, révolté, il s’affirmait dans sa rancune. Alors la Raison parla : « Puis-je placer un mot ? » « Parle. » « On n’est réellement supérieur à un homme que lorsqu’on sait reconnaître sa valeur, et si prétentieux que soit Kurt, aussi longtemps qu’il a quelque chose à te pardonner, tu fais de lui un homme supérieur à toi. Courage ! Écris-lui un mot de regret ; ta pensée en sera libérée et tu seras allégé d’un grand poids. » Le Cœur parla aussi, se faisant câlin : « Malgré tout, vois-tu, il est le frère de Theuda… » Et le fier Chevalier ajouta son exhortation : « Le royal serviteur de notre Reine austère ne déroge pas à sa dignité, s’il reconnaît librement une faute et la répare. » « Je ne peux pas, je ne veux pas ! » dit Victor ; et sa colère grondait toujours. Mais, soudain, il lui sembla que la pièce s’illuminait doucement et qu’une musique vibrait, semblable au chant de mille harpes, et plus haut qu’elles s’élevait la voix de Theuda : « Prenez bien garde : devant la porte il y a encore trois marches. » Il eut un cri d’amour : « Imago ! être de noblesse et de bonté, je crois en toi ! » Alors, avec une hâte fébrile, sans se torturer pour trouver des mots de bienséance, il écrivit des excuses à Kurt, quelques paroles brèves et dignes, mais loyales et sincères. Le lendemain il recevait une carte écrite au crayon et sans signature : « Enthousiasme : vol tapageur de gallinacés ! « Philosophes : les clowns des universités ! « Fameux, épatant ! » Mme Keller, à laquelle il montra le document, put lui donner la solution de l’énigme. L’écriture était celle de Kurt ; les phrases bizarres étaient des citations choisies parmi les aphorismes énergiques familiers à Victor, aphorismes qui, évidemment, avaient fait la joie de Kurt. Le tout devait être un message de réconciliation. – Original ! génial, n’est-ce pas ? s’exclamait Mme Keller enthousiasmée. « Eh bien, Victor, murmurait la Raison sur un ton approbateur, ne te sens-tu pas plus libre et plus léger, maintenant ? » Victor répondit : « Non seulement plus libre et plus léger, mais plus haut et meilleur. » « Continue dans cette voie ; la moitié de la tâche est faite, achève-la. Apprends maintenant à vénérer son père. » Alors Victor s’exhorta lui-même : « Cet homme était le père de Theuda ; il doit nécessairement y avoir une parenté d’expression entre leurs deux visages. Soit ! j’apprendrai donc à respecter cette physionomie. » Il alla dans une librairie, acheta le portrait de l’homme d’État Neukomm et le fixa devant lui à la muraille pour l’imposer à sa vue. Mais lorsqu’il considéra de plus près la fameuse tête intéressante, l’air d’assurance et de conviction, les yeux de feu, vides de pensée, il fut ressaisi par l’ancien agacement railleur, et prestement il glissa le portrait sous une pile de paperasses, posant par-dessus un lourd presse-papiers, afin que la tête n’allât pas s’aviser de reparaître sournoisement. « Il est malgré tout son père », intercéda le cœur de Victor. Et sa raison plaida : « Il faut bien qu’il soit un homme de quelque mérite pour avoir son buste en marbre devant l’hôtel de ville. » Victor enleva le presse-papiers, l’homme d’État rentra en grâce et fut fixé cette fois tout de bon à la muraille, mais à l’envers, tourné contre la tapisserie. Et toutes les fois que Victor essayait de retourner le portrait, il sentait remonter en lui l’ironie, qui chassait tout respect de son cœur. Il s’en voulait à lui-même. « Je voudrais bien accomplir la volonté de Theuda, pensait-il chagriné, car, au fond, Theuda c’est Imago. Penses-y, Victor, son père est couché dans la tombe, et la mort est une chose grave. Eh bien, pour m’ôter toute envie de railler, j’irai jusque devant sa tombe. » Il se rendit au cimetière et se fit montrer l’emplacement. Mais, comme il en approchait, une voix qui semblait sortir de terre l’interpella : « Qui cherches-tu ? » « L’âme de Neukomm, celui qui fut un homme d’État. » « Il n’y a pas ici d’homme d’État, répondit la voix, et les esprits des morts ne portent pas de noms. Lorsque je vivais encore sur la terre, je n’étais qu’un pauvre être infirme, pareil à tous les êtres humains, une créature impuissante semblable à toutes les créatures, et qui, comme elles, naquit, gémit, souffrit, mourut. Le pardon soit sur ceux qui m’ont fait du mal. Bienheureux soient tous ceux qui m’ont aimé. Deux êtres faits à mon image, mes deux enfants, ont marché en pleurant derrière mon cercueil, et sanctifié mon souvenir de leurs larmes. Je bénis ceux qui leur voudront du bien ! Si tu es un habitant de la terre, un homme doué de force et de vie, donne-moi des nouvelles de mes enfants. » Victor répondit : « Tout va bien pour tes enfants ; ils sont aimés et respectés des hommes, et celui qui se tient devant ta tombe a le désir d’être pour eux un ami. » Et tandis qu’il parlait, l’image de Kurt, se transformant dans son esprit, se revêtait subitement de grâce et de beauté. La voix dit, dans un soupir : « Puisque tu m’as apporté des nouvelles de mes enfants, et que tu veux leur être un ami, un double lien m’unit désormais à toi : ma reconnaissance et ma bénédiction. » Rentré chez lui, Victor put enfin retourner définitivement le portrait. De nouveau il envoya son âme vers celle de Theuda : « Ton ordre est accompli ; je me suis réconcilié avec ton frère, j’ai fait alliance avec ton père. Crois-tu, maintenant, à ma conversion ? » Et la réponse vint : « J’ai trouvé son âme au faîte de sa maison, dénombrant toutes les tours et tous les remparts de la ville. Abaissant sur moi son regard, elle me fit cette sévère réponse : « Je suis une fière citoyenne, ardemment dévouée à sa patrie et à son peuple. Hors d’ici ! homme pervers, qui tournes en dérision les mœurs et les coutumes de son pays ; avant que je puisse croire à ta conversion, fais pénitence, et apprends à vivre en bonne intelligence avec ton peuple. » Lorsqu’il entendit cette réponse, Victor sentit monter en lui une vague de furieuse colère. « Ah ! femme ! cria-t-il, il est vrai que tu m’es sacrée, mais ton esprit est étroit ; tu es digne d’être une déesse, mais tu n’es point à la hauteur d’un Dieu. N’exige pas trop de mes forces ! Mon cœur est tout à toi, accepte mon adoration, et viens purifier mon âme ; mais mes convictions, femme, ne t’avise pas d’y toucher ! Va-t’en, mon âme, et porte-lui ce message. » Et la réponse vint : « Aussi vrai que je suis Theuda, celle qui se nomme Imago, tant que tu n’auras pas au cœur des sentiments de paix et d’amour pour ton pays, ta conversion n’aura point de prix à mes yeux ! » Alors Victor éclata, et s’abandonna à sa fureur, outrageant sa divinité, la maudissant et l’injuriant comme un bandit injurie la Madone lorsqu’il voit échouer son guet-apens. « Lorsque tu seras las de faire tant de bruit observa la Raison, je converserai avec toi. Entre nous soit dit, l’exigence de Theuda est parfaitement légitime ; tu es un monstre au point de vue civique. Depuis ta petite enfance, déjà, tu fus un homme des bois, et ton séjour en pays étranger a fait de toi un homme tout à fait indiscipliné. Tu te promènes en badaud dans les rues de ta ville natale, l’air aussi détaché qu’un Indien de la « Foire d’octobre » qui va flâner sur le champ de fête dans les heures de congé. Est-ce naturel ? Est-ce tolérable ? Allons ! remets-toi sur les bancs de l’école ; un peu de civisme ne te fera pas de mal. Oh ! n’aie pas peur, juste l’indispensable ; personne ne te demande de devenir un orateur de tir fédéral ! » Puis la Raison se mit à lui parler du « peuple » ; elle lui dit son labeur et ses peines, ses sentiments et ses préoccupations. Elle lui montra le fonctionnement des libres institutions de son pays en rapport avec le développement des individualités et des caractères. Elle lui enseigna enfin à voir dans la politique une sorte d’idéalisme, de second ordre il est vrai, aride et desséchant peut-être, mais un idéalisme cependant. Victor écouta ces paroles malgré lui, tout d’abord, puis d’une oreille de plus en plus docile. Soudain, il bondit, les yeux brillants : « Je vais étudier le code ! » « Nous y sommes ! Voilà que tu sautes naturellement d’un extrême à l’autre. On peut être excellent citoyen sans connaître le Code des obligations. » Mais Victor s’entêta ; et sans plus se préoccuper de la Raison, il s’en fut acheter le code, emprunta à gauche et à droite des traités d’économie politique et des manuels d’histoire locale, les plus arides qu’il pût trouver ; il s’abonna à la Feuille officielle, rechercha avec soin dans les journaux les discours des conseillers municipaux, – bien ampoulés, tous ces messieurs, mais il avalerait cela en guise de mortification ! – il se contraignit à errer parmi les collections d’antiquités, et fit de longues stations devant des toits caducs et des murs en ruine, dans l’espoir de faire agir sur lui l’esprit des ancêtres. Enfin il considérait avec attendrissement, comme son concitoyen et frère dans l’État, le moindre paysan qui se rendait au marché avec son veau, cherchant, chemin faisant, le meilleur moyen d’exploiter son prochain. Alors Victor se sentit satisfait de lui-même. Une fois de plus il envoya son âme vers Theuda, pour lui rendre compte de ces louables sentiments civiques.Mais la réponse ne fut point favorable : il devait s’affirmer par l’action, ordonnait sèchement Theuda. « S’affirmer par l’action ! » répéta Victor indigné. De quelle façon désagréable et rude elle a dit cela ! Elle oublie que ma conversion ne repose que sur mon bon vouloir ; un coup d’épaules et l’édifice est à terre. On dirait qu’elle désire me dresser à coups de fouet ! » Mais une hyène qui a sauté à travers trois cerceaux traverse bien aussi le quatrième, tout en grinçant des dents ! C’est pourquoi, aux prochaines élections, Victor alla déposer son bulletin de vote. – Donne-moi un bon conseil, dit-il au forestier. Je voudrais bien « satisfaire à mes devoirs de citoyen », – c’est bien ainsi qu’on dit, n’est-ce pas ? Malheureusement je ne connais pas un seul homme politique. Pour qui m’engages-tu à voter ? – C’est que… Dis-moi tout d’abord si tu es conservateur ou libéral. – Quelle est la différence ? – Cela ne peut pas s’expliquer en trois mots. – Lequel des deux partis est celui de l’Église ? – Les conservateurs, plutôt. – Alors je suis libéral ! Et Victor formula son vote en conséquence. Mais cette fois encore, l’âme de Theuda ne se déclara point satisfaite. « Tous ces gestes ne viennent pas du dedans ! » répondait-elle. « Pas du dedans ! s’écria Victor. Je te montrerai, moi, ce qui vient du dedans ! » Et il fomenta en lui-même, contre sa divinité, une si formidable rébellion, que son cœur était comparable à une cage de fauves avant l’heure du repas. Cet état dura jusqu’au jour où survint un incident que Victor n’avait ni prémédité ni recherché. Deux jeunes élégants, des étrangers, s’étant gaussés d’une troupe de soldats qui défilaient dans la rue, Victor, haletant de colère, leur riva leur clou en leur imposant silence. Pendant qu’il restait penaud et incertain, se demandant si cette sortie avait été déplacée ou non, il eut l’impression d’une présence à son côté : l’âme de Theuda lui parlait. « Enfin, Victor, une action qui me réjouit ! » Et Victor se vit soudain comme environné de ciel bleu, et tout autour de lui des myriades de visages bienveillants lui souriaient, qui tous avaient les traits de Theuda… Sa dure pénitence était enfin suffisante ; enfin il avait trouvé grâce ! Purifié et pardonné, joyeux et rafraîchi comme le matin qui se lève, Victor ouvrit toutes grandes les portes de son cœur : « Salut à toi, mon Cœur ! Je me croyais sage et je te jugeais ridicule. Erreur ! Tout au contraire, j’étais un insensé qui se croyait raisonnable, et tu étais le plus intelligent de nous tous. Car non seulement tu as compris dès l’abord qu’elle est Imago, mais c’est à toi que je dois ma conversion. Tu ne seras plus, désormais, l’importun méprisé et repoussé ; tu seras mon guide et mon chef. Salut, ô roi, mon Cœur ! Ordonne et tu seras obéi ; désire et on t’accordera. » Le Cœur, débordant d’allégresse, jubila : « Ô liberté délicieuse ! On m’avait bâillonné comme le chardonneret dérobé qu’on empêche de chanter. Ma compensation, désormais, sera d’aimer, jusqu’à ce que j’aie épuisé mon dernier souffle ! » « Toute liberté t’est donnée, approuva Victor, mais n’oublie pas que Theuda c’est Imago, la Haute et la Sainte. Si ton amour est entaché de désir, n’aie point la hardiesse d’effleurer de ton contact impur celle qui est la Pureté. » Le Cœur répondit : « Me voici devant toi ! Prends un flambeau, éclaire mes détours les plus secrets, examine-moi. » Victor scruta les replis les plus secrets de son cœur, puis il s’écria : « Ton amour est humble et libre de désir ! Aime-la donc, jusqu’à ce que tu aies épuisé ton dernier souffle ! » Mais, inassouvi, le Cœur soupira :
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