« Bonne idée, mais il faut que je me tâte et m’examine. Suis-je en bon équilibre intérieur, et bien à l’abri d’une de ces surprises des nerfs, d’un de ces mauvais tours que me joue si souvent Conrad ? » Il s’examina, se trouva calme, de sang-froid, les nerfs reposés. En lui aucun symptôme inquiétant. Il s’en alla donc de ce pas chez Theuda. Elle était assise, seule, à sa table à ouvrage. À peine Victor l’eut-il aperçue, que les objets environnants se mirent à étinceler de toutes les couleurs du prisme, puis à vaciller, à tourner autour de lui… et il ne sut plus rien, sinon qu’il était à genoux devant elle, baisant impétueusement ses mains au milieu d’un déluge de larmes. Alors, effrayé, confus, il se releva avec l’intention de fuir. Mais elle, d’un geste de compassion affectueuse, le retint par le bras : – Où allez-vous ? Qu’avez-vous l’intention de faire ? Il gémit : – Que sais-je ? M’enfuir dans un trou quelconque pour y mourir de honte. – Non. Vous ne partirez pas ainsi. Venez, je veux vous laver les yeux. Elle le conduisit dans sa chambre. – Je ne me doutais pas… disait-elle de sa voix apaisante ; je n’avais pas la moindre idée que cela fût si profond… Y a-t-il peut-être un peu de ma faute ? Il secoua la tête, incapable de parler, et il se laissait faire comme on subit une opération, sans plus de volonté qu’un petit enfant. – Quelle honte ! murmurait-il de temps à autre, quelle humiliation ! – Il n’y a pas de honte à aimer, reprenait-elle consolante ; on n’y peut rien. Ou bien suis-je une créature si indigne que ce soit humiliant de m’aimer ? Alors il se mordit les lèvres jusqu’au sang. Pendant ce temps, l’enfant, dans son berceau, s’était éveillé et se dressait, regardant curieusement. Sa mère le prit dans ses bras : – Vois-tu, dit-elle, voilà un pauvre homme qui est très malheureux ; pourtant personne n’a été méchant pour lui, personne ne lui veut de mal ; il se fait du mal à lui-même, parce qu’il voit dans son imagination des choses qui ne sont pas. N’est-ce pas, ajouta-t-elle comme il partait, vous me promettez de ne commettre aucune imprudence ? Si vraiment vous avez de l’affection pour moi, promettez-le-moi ; je le veux, je l’exige. Revenez plutôt chez nous, et nous vous guérirons. Quand vous me connaîtrez mieux, vous verrez bien que je ne suis pas ce que vous imaginez, quelque chose d’unique, de précieux, d’irremplaçable ! « Lui avoir montré mon amour ! se lamentait-il en revenant chez lui. C’est m’être livré à elle sans défense ; en résumé, tout est perdu. Je me suis conduit comme un amoureux de roman, comme un commis-pharmacien sentimental : larmes, b***e-mains, génuflexions, tous les ridicules y étaient, rien n’y a manqué ! Est-ce bien moi qui ai agi de cette façon ? Ô Conrad, Conrad ! Et cette pitié qu’elle m’a témoignée, ces paroles de commisération ! Que faire maintenant ? Que devenir ? » « Rien, répondait la Raison, garder seulement ton sang-froid ; tout le reste s’arrangera plus tard. » « Mais cette humiliation ? » « S’il n’y avait jamais de plus grande humiliation que de céder à l’amour !… » La Raison parlait juste, peut-être. Et puis la chose était faite ; mieux valait ne plus s’en tourmenter. Theuda n’avait-elle pas dit : « Revenez plutôt chez nous et nous vous guérirons ! » *** *** *** Devait-il, oui ou non, se rendre à cette invitation ? La chose ne faisait pas question pour Victor. Un malade qui, après d’intolérables souffrances, a découvert enfin un calmant, se consulte-t-il pour savoir s’il fera usage de ce remède une seconde fois ? À un certain degré de souffrance, orgueil et pudeur n’existent plus. Une seule pensée subsiste : se procurer de l’allégement, par n’importe quel moyen, n’importe quel être. Victor avait entendu la voix aimée, reçu comme un baume ses paroles de sympathie. Quelle voix, et quelles paroles ! De sa propre main elle lui avait touché le visage, son bras avait frôlé la joue de Victor. Était-il encore besoin de réflexion ? Auprès d’elle était le salut, la consolation, la vie ! Le reste du monde n’existait plus. Le matin suivant, déjà, il se rendait chez Mme Wyss. Il en fut de même le surlendemain et tous les jours suivants. Chaque fois il la trouva seule à sa table à ouvrage ; chaque fois il put lui répéter qu’il l’aimait. Quel soulagement ! Au lieu d’aller pleurer loin d’elle sous les froids sapins de la forêt, pouvoir avouer sa peine à un être vivant et chaud, exposer son cœur blessé à Theuda elle-même, recevoir en retour des paroles de sympathie et des regards affectueux ! Comme on apaise un petit enfant en soufflant sur son mal et en chantonnant de futiles paroles, de même les mots les plus banals prononcés par cette voix qu’il avait soif d’entendre lui apportaient l’apaisement. Après la seconde visite, déjà, il était délivré des crises de larmes. Il semblait qu’on eût retiré l’aiguillon de sa plaie, et que chaque jour l’inflammation diminuât. « Nous vous guérirons », avait-elle dit. Elle était bien réellement en chemin de réussir. Bientôt, même, il trouva une satisfaction, un véritable bonheur dans le privilège d’être seul avec elle tous les matins, et de pouvoir lui redire chaque fois son amour. Oui, il était bien de sa nature enclin au bonheur, car, dès que sa souffrance cessait d’être intolérable, il retrouvait la joie d’exister ! De quoi eût-il pu se plaindre ? Chaque matin il passait une heure avec elle, heure d’amitié et de douce harmonie, sorte de nouvelle Parousie, supérieure à celle de jadis. Et puis ils étaient liés par un secret commun, le mystère de son amour pour elle. Qui donc, à part le substitut, – dont Victor n’avait jamais songé à contester les droits, – qui donc possédait autant que lui ? Theuda l’aimait-elle ou non ? À vrai dire, il ne se le demandait pas. De tout temps il avait eu la persuasion que le bonheur de l’homme vient du dedans et non pas des circonstances extérieures, que l’illusion rend à l’homme le même service que la réalité, un service supérieur peut-être. Il n’avait pas besoin de l’amour de Theuda ; c’était sa présence que réclamait son cœur altéré, le son de sa voix, la vue de sa personne, de ses gestes, de ses mouvements. N’eût-il pas, en tout temps, accepté avec plaisir son aversion et sa haine, si on lui eût offert en échange le droit de l’emmener chez lui prisonnière, et de l’attacher au mur en lui disant : « Trépigne, crie, insulte, maudis ; mais reste avec moi ! »
Et maintenant, sans qu’il eût besoin d’employer la violence, sans qu’il fût nécessaire de l’enlever ou de la clouer au mur, grâce au paisible consentement de Theuda elle-même, il avait une petite part assurée de cette présence tant désirée. Cette petite part, elle la lui réservait soigneusement, écartant avec une décision tranchante toute interruption gênante et tout visiteur importun. Son frère lui-même n’était pas admis à cette heurelà. Si bien que Victor avait l’impression d’être en quelque sorte marié avec elle, union clandestine, il est vrai, mais par là même d’autant plus douce. Cette heure d’intimité familière créa peu à peu entre eux une relation de camaraderie. L’amour de Victor, admis désormais par elle comme un fait existant, n’exigeait plus d’être continuellement exprimé, il reculait un peu à l’arrière-plan, laissant place à d’autres entretiens ; il devenait l’accompagnement harmonieux et grave soutenant la mélodie qui court fantaisiste sur le haut du clavier. Tous deux babillaient maintenant comme frère et sœur ; ils regardaient ensemble des revues d’art, jouaient parfois à quatre mains ; ou bien elle lui parlait de ses années d’enfance, discutait avec lui l’avenir du petit garçon, lui faisait voir divers arrangements apportés dans la maison. Leurs rapports étaient devenus si naturels qu’il leur arrivait même de se taquiner. – Voilà donc la méchante femme capable de se montrer si cruelle ! disait-il en souriant. – Hou ! hou ! menaçait-elle, l’air féroce, et faisant le geste de griffer. – Voyons un peu, dit-il un autre jour, regardez-moi encore avec vos yeux hostiles d’autrefois ! – Je ne le pourrais plus, répondit-elle, simple et bonne dans sa sincérité. Une fois qu’il avait relevé, prompt comme l’éclair, l’aiguille échappée à la main de Theuda, elle l’appela « Monsieur de Wolzogen ». – « Madame de Stein ! » répondit-il en s’inclinant profondément. Lorsqu’en jouant du piano il lui frôlait le petit doigt sournoisement et comme par hasard, elle lui donnait une tape sur la main ; si dans le cours de la conversation il émettait un jugement par trop énergique et peu charitable, elle lui saisissait le bras impérieusement. Un matin, à son arrivée, elle s’élança sur lui d’un bond de panthère, du coin de la chambre où elle était cachée, et l’étouffa d’une vigoureuse étreinte. – Mais c’est votre fête, aujourd’hui ! expliqua-t-elle à Victor stupéfait. Une seule pensée causait parfois du malaise à ce dernier : Où se cachait pendant tout ce temps son ami le substitut ? Pourquoi restait-il invisible ? Comment le tête-à-tête quotidien était-il toujours respecté, bien qu’au-dessus d’eux, dans le cabinet de travail, on entendît parfois des semelles frotter le sol et qu’une légère odeur de fumée parvînt jusqu’à eux comme un avertissement ? L’idée du mystère auquel son cœur trouvait une saveur délicieuse, – car ce mystère ne couvrait rien d’inavouable, – la conscience de Victor ne l’acceptait pas. D’autre part, il lui était difficile de s’en aller frapper à la porte du cabinet de travail, à seule fin de notifier sa présence : « Monsieur le directeur, dernière nouvelle : j’ai l’honneur d’être amoureux de votre femme. Au reste, vous pouvez dormir sur les deux oreilles, car nous sommes aussi innocents que deux agneaux qui viennent de naître. » Non ! contre une loyauté de ce genre son bon goût se révoltait. Il y a des choses qui réclament le mystère, non point parce qu’elles sont mauvaises, mais bien plutôt parce qu’elles sont élevées et nobles, et que les énoncer seulement devant un tiers en serait la profanation. « Après tout, conclut-il en lui-même, c’est elle que cela regarde, plutôt que moi ; il est son mari et non le mien. Si sa conscience à elle le supporte… » Quelques semaines passèrent ainsi. Puis la conduite de Theuda se modifia ; elle devint changeante, indécise, sujette à de brusques revirements. Victor ne la retrouvait jamais le matin telle qu’il l’avait laissée la veille. Il fut surpris de remarquer en elle des retours de son ancienne défiance. Visiblement, elle était sous l’influence d’insinuations, provenant de ses amies ou de quelque rival jaloux. – Quand on ne réussit pas par la violence, on essaie de la douceur ! lui jeta-t-elle un jour avec un regard significatif, et sans que rien justifiât l’allusion. Elle semblait, maintenant, considérer la souffrance de Victor, cette douleur folle qui l’avait jeté à ses pieds, comme la mise en jeu d’une comédie raffinée. Un jour qu’ils parlaient de leur première rencontre, au temps de la Parousie : – Répondez-moi en toute sincérité, demanda-t-il, m’avez-vous aimé dans ce temps-là ? Elle secoua la tête, négativement : – Je vous tenais pour faux. – Où aviez-vous pris cette idée extravagante ? – C’est que vous me couvriez de compliments et de flatteries si exagérées ! – Je ne vous ai jamais dit un mot qui ressemblât à de la flatterie. Je disais seulement que vous étiez indiciblement belle et que je vous adorais comme le symbole de la divinité. – Eh bien, justement ! Tout ce galimatias suave et de mauvais goût peut faire plaisir à une vaniteuse poupée de modes… mais pas à moi ! – Et maintenant, dit-il en riant, me tenez-vous encore pour faux, puisque je vous trouve toujours infiniment belle, et plus que jamais vous adore comme le symbole de la divinité ? – Hem ! dit-elle avec un regard méfiant, quelquefois oui, quelquefois non. Il comprit, et ne se formalisa pas : cette fière déesse ne pouvait admettre qu’un « débauché » – elle le taxait ainsi – fût capable d’un amour véritable et profond. Non, elle ne croyait toujours pas à la sincérité, à la pureté de son sentiment. Plus d’un trait de sa conduite le prouvait. Au milieu d’une conversation, par exemple, elle se levait brusquement pour aller chercher son enfant et le gardait sur ses genoux, tel un bouclier protecteur. Ou bien se trouvant devant la porte au moment où Victor arrivait, elle étendait les bras dans un geste de défense, comme pour lui en interdire l’accès. « Loup, ne viens pas jeter le trouble dans ma bergerie ! » disait son regard menaçant. Et elle le laissait entrer, cependant. D’autres fois Ève se réveillait en elle. Était-il resté un jour sans venir, elle demandait des raisons, exigeait une justification. Avait-elle surpris Victor dans la rue causant avec une dame, elle lui en parlait ensuite sur le ton de la plaisanterie, mais avec du dépit dans la voix. – Vous vous marierez aussi, comme n’importe quel autre ! lui lançait-elle d’un air de reproche, la voix amère et quasi méprisante, comme si c’eût été commettre une action honteuse et offensante. Parfois elle prenait plaisir à tourmenter Victor. « Pourquoi s’en priverait-elle ? » pensait-il. Il fallait qu’elle profitât de sa belle jeunesse ; encore quelques années, trop vite passées, et elle ne pourrait plus tourmenter personne ! Dans cette pieuse intention, elle parlait de son mari aussi fréquemment qu’elle le pouvait, et sur le ton le plus ingénu, cela va de soi. Montrant à Victor une photographie d’elle-même, toute récente : « C’est pour l’anniversaire de mon mari », disait-elle. Ou bien elle se livrait à toutes sortes de projets relatifs à l’avenir de « notre fils », lorsque « nous deux » nous serons devenus vieux. – Qui ? « nous deux » ? demandait Victor. – Mais, mon mari et moi, naturellement ! Qui serait-ce donc ? Peu à peu un tiers s’était glissé dans leur intimité : le petit Kurt. Était-ce que Victor, au début, par amour pour la mère, avait parfois gracieusement accepté la présence de l’enfant ? Était-ce au contraire parce qu’il ne lui avait prêté que peu d’attention ? Toujours est-il que le garçonnet avait pris le visiteur en amitié et se jetait en chancelant à sa rencontre, comme il eût couru au-devant de son père. Mais ce père était exempt de toute arrière-pensée éducative, ne défendait rien, ne se fâchait jamais, et montrait toujours un visage amical. Lorsque tous deux jouaient ensemble, Victor et le petit Kurt, la mère se tenait intentionnellement à l’écart, penchée sur son métier à broder. Il lui arrivait de rester de longs moments silencieuse, se laissant à dessein oublier. De temps à autre elle relevait la tête en soupirant profondément, et chaque fois ses yeux s’éclairaient d’une flamme heureuse. Une sorte de recueillement planait sur ces moments-là, et comme une bénédiction sur ces trois êtres réunis. Un matin, sans motif aucun, elle reçut Victor d’une manière hostile, presque brutale : – Quand partez-vous d’ici ? fit-elle en matière de salutation. – Pourquoi ? Désirez-vous si vivement mon départ ? – Oui. – Theuda ! vous me faites du mal. – Vous aussi, vous me faites du mal. – Moi ? À vous ? – Oui. En me disant des choses que je ne dois pas entendre, et que vous n’avez pas le droit de me dire. – Et que je n’avais pas non plus l’intention de vous dire, que, malgré moi, j’ai été contraint de laisser échapper… – On n’est jamais contraint de faire ce qui n’est pas le devoir ! – La nature ne connaît pas le verbe « devoir ». Il a été inventé par les hommes. – Au reste, si vous désirez réellement mon départ, il en sera ce que vous voudrez ; un mot de vous suffit. Qu’ordonnez-vous donc ? Dois-je partir ? Demain, ou aujourd’hui encore ? Elle le regarda un moment, l’air sombre, puis, se troublant subitement, elle lui tourna le dos, et alla se mettre à la fenêtre. Attiré comme par un aimant, il s’approcha d’elle par derrière, et prit doucement un des doigts de la main qu’elle laissait pendre négligemment. Elle ne bougea pas. Mais il sembla que ce contact léger établît entre eux un courant magnétique qui la fit frémir et trembler… S’il n’y avait pas de « magie » des âmes, certes il existait un attrait magique des corps ! Une voix cria en lui, impérieuse, envahissante : « Maintenant ! Ose maintenant, ou tu te couvres de ridicule, et pour toujours ! » « Soit ! Je veux être ridicule. » Telle fut sa ferme réponse intérieure ; et il lâcha la main de Theuda. Au-dedans de lui la voix partit d’un rire éclatant, ironique : « Chevalier de la vertu ! Héros de l’austérité ! » Il haussa les épaules avec mépris. « Superstition de l’adultère ! » Bien dangereux, en vérité, était le sol que foulait Victor, et sans issue le chemin qu’il suivait. Sur quoi trébucherait son fragile bonheur ? – Allaitil, pouvait-il continuer ?… Questions oiseuses. En tout cas, ce n’était pas à Victor à lui tendre un piège.