« Avant tout, ne commettre aucun acte funeste ; mieux vaudrait ne pas agir du tout. Serre les dents, mords-toi les lèvres, ou bien crie, si tu ne peux autrement ; mais n’agis pas inconsidérément. Vaincre l’heure, l’essentiel est là. Celui qui vaincra l’heure se rendra victorieux du jour, et celui qui sera victorieux du jour sera victorieux de l’année ! Mais, encore une fois, tout est là : ne rien commettre de vil ou d’irréparable. Un homme – et tu en es un – vaincra l’heure par le travail. C’est pourquoi laisse faire la Douleur, elle sait comment il faut agir, et toi, travaille à ton œuvre, tu sais laquelle. » Il le savait. Et quand elle le vit tout entier à son service, son austère Souveraine fit reculer, d’un souffle puissant, les esprits tourmenteurs ; ceux-ci ne firent plus, de temps à autre, que de sournoises apparitions. Le travail le plus acharné comporte des moments de relâche, et s’arrête le soir, devant la lassitude du jour. Dans ces heures-là les assauts se faisaient plus fréquents et plus redoutables. Dans la bibliothèque de Victor étaient alignés en bel ordre tous les numéros d’une revue mensuelle. Tandis qu’il les feuilletait négligemment, il tressaillit tout à coup : l’un d’eux portait la date de l’année de la Parousie ! Dès ce jour il évita soigneusement les collections de revues. Une autre fois, il passait devant un magasin de confections. Dans la vitrine s’étalait une jupe blanche ornée de boutons verts. Oh ! le dard brûlant du souvenir ! Elle portait, au temps de la Parousie, une jupe blanche avec une ceinture brodée d’or et de vert… Sous les objets en apparence les plus insignifiants se dissimulait le scorpion du souvenir. Tel livre, tel coupe-papier semblait parfaitement innocent. Duplicité maligne ! Ce livre avait été acheté deux semaines avant la Parousie, le coupe-papier l’année d’après, pendant sa « lune de miel » avec Imago. Et chaque fois son cœur s’écriait : « Non, cela n’est pas possible ! Cela ne peut pas être ! » « Ta ta ta ! répondait la Raison. Pas de chimères ! Cela peut être, puisque cela est. » Et Victor faisait taire l’espoir qui pleurait en lui. Malgré tout, luttant heure par heure, il arrivait au bout des journées, la plupart du temps vainqueur de lui-même, parfois incertain et troublé, jamais complètement battu. Mais les nuits ! Cette nostalgie dont souffrait son âme, endormie durant le jour à force de travail, d’énergie et de raison, pourtant jamais définitivement vaincue, l’envahissait de plus belle ; elle montait en lui comme la colonne de vapeur s’échappe d’une chaudière bouillante dès qu’on en soulève le couvercle. Pas une nuit qui fût exempte de rêves, pas un de ces rêves où ne parut Theuda ! Chacun, infailliblement, unissait leurs deux existences, et chacun affirmait : « Je suis la vérité ; tout le reste n’est que tromperie et mensonge ! » Ces rêves n’étaient pas isolés ; comme les différents chapitres d’un roman ils se reliaient les uns aux autres, et chaque nuit continuait le rêve de la nuit précédente. Victor menait positivement une double vie : la nuit tout proche de Theuda, illuminé de son sourire, absorbé dans sa tendresse et dans une douce causerie, – existence pleine d’une exquise félicité, – le jour traînant sa douleur dans la détresse d’une condamnation sans espoir. Pourquoi fallait-il se réveiller ? Si la déception eût pu ne jamais venir ! Si le mirage exquis de ses rêves eût pu consoler ses journées ! Un souvenir rendait plus tragique sa souffrance : celui de la période de sa vie où il n’eût tenu qu’à lui d’échanger contre le ciel son enfer actuel, où, pendant de longs mois, le bonheur s’était promené devant sa porte, n’attendant que sa permission pour entrer, où, d’un seul mot, il eût pu obtenir non seulement l’affection bienveillante de Theuda, – faveur inaccessible aujourd’hui, – mais encore, richesse inconcevable, écrasante, sa personne tout entière, corps, âme, vie, amour !… Ce souvenir éveillait en lui un sentiment voisin du remords ; et cependant il ne se repentait point, non, pas un instant ! Heureusement pour lui, car rien, dans ce cas, ne l’eût sauvé du désespoir. Au milieu des plaintes les plus déchirantes de son cœur, et bien qu’un douloureux désir l’étreignît, il ne pouvait se dire réellement malheureux ; car son chagrin était entouré d’une auréole, l’auréole du martyr auquel le supplice arrache des gémissements, dont les membres résistent malgré lui au bourreau, et qui, dans le même instant, confesse joyeusement son Dieu ! Sa souffrance s’exaltait jusqu’à devenir un calvaire ; l’intensité de sa douleur l’élevait au-dessus de lui-même. Le regard de ses yeux, auxquels la douleur refusait toute larme, avait pris quelque chose d’extatique. Mais qui dit extase dit aussi retombement : l’heure de la réaction sonna. Ce jour-là, les Wyss célébraient l’anniversaire de leur petit Kurt. Victor, qui se refusait à aller chez qui que ce fût, – cet homme étrange : à peine le croyait-on apprivoisé qu’il faisait de nouveau l’ermite ! – jugea bon, pour des raisons de convenance, de ne pas manquer à la fête. On joua une petite pièce allégorique composée par le grand Kurt, oncle et parrain du petit, l’homme génial, qui secouait simplement de sa manche ce que les autres prenaient des mois pour mettre sur pied. La mère du petit héros y assumait le rôle d’une fée, et vint réciter ses insignifiants couplets vêtue d’une robe blanche, deux grandes ailes fixées dans le dos, ses boucles noires flottantes et une légère couronne d’or sur la tête. Déjà à la vue de cette blanche apparition le cœur de Victor s’était insurgé. « Vois-tu, imbécile, de quoi t’a frustré ta lâche peur du mariage ! » – La comédie jouée, Theuda se plut à garder son costume de fée, mêlant ainsi aux yeux de Victor le réel et l’irréel, le charme de la femme et celui de la déesse. Tandis que l’enfant passait d’un invité à l’autre, une joie sérieuse et douce éclairait le front de l’heureuse mère et rayonnait sur tous ceux qui l’entouraient. À cette vue, Victor sentit soudain son cœur se gonfler d’une révolte si violente, si indomptable, que de sa vie il n’avait rien éprouvé de pareil ! « Quand tous les dieux du ciel, pensait-il, toutes les religions de la terre, tous les devoirs, toutes les austérités, toutes les sagesses, se réuniraient pour me crier leur supériorité, je le leur dirais bien en face : Non ; il n’est pas de bien au monde qui surpasse la possession de l’être aimé, pas de récompense au ciel et sur terre qui puisse balancer la perte d’un tel trésor ! Celui qui eût pu l’obtenir et qui l’a méprisé, fût-ce par ordre du Dieu tout-puissant, celui-là n’est ni un héros, ni un martyr, mais simplement un fou ! Si la malédiction pèse sur lui, ce n’est que justice. » Alors il s’enfuit chez lui, et dans son angoisse il invoqua son austère Souveraine, comme un croyant en appelle à son Dieu. « Viens à mon aide ! soupirait-il, je ne puis plus lutter seul. Celle à qui tu m’as fiancé par des paroles solennelles, nous unissant indissolublement l’un à l’autre, Imago, ta fille et mon épouse, ne me connaît plus ; elle détourne de moi son visage. Ne te méprends point sur le cri de mon cœur torturé : aucun regret ne vient se mêler au désir frémissant de mon âme déchirée. Si le temps pouvait remonter son cours et que pour la seconde fois l’heure décisive s’offrît à moi, pour la seconde fois je renoncerais au bonheur ! J’accepterais volontiers de souffrir, le cœur attristé, il est vrai, paisible et confiant malgré tout. Mais pourquoi un tourment atroce, inhumain ? Agir avec noblesse, est-ce donc un crime tellement inouï que j’en doive être puni au-delà de mes forces ? « S’il est possible, adoucis ta sentence ! Ouvre les yeux d’Imago, afin qu’elle ne me renie pas plus longtemps, qu’elle reconnaisse en moi un ami digne d’elle et qu’une fois au moins je voie briller dans son regard l’éclair du souvenir. Ordonne-le-lui ! S’il ne doit pas en être ainsi, prête-moi du moins ton appui ; ne me laisse pas succomber ! » Il lui sembla voir flotter autour de lui l’ombre de son austère Amie, et, fortifié, il se releva, prêt à souffrir ce qu’il faudrait souffrir.
Les fêtes de Noël approchaient : Noël, dont la rapide venue surprend chacun ; Sylvestre, qui semble au contraire lent à le suivre. Victor se tenait, cela va de soi, éloigné de toute espèce de réjouissance. Peu ami, à l’ordinaire, des attendrissements familiaux et des manifestations à date fixe, – ces mêmes gens qui se couvrent d’affabilités au jour de l’an s’ignorent froidement le reste de l’année ! – il n’avait pas besoin, pour éprouver ce qu’est la mélancolie, du spectacle des bougies d’arbres de Noël. Par contre, il ne pouvait décemment se soustraire aux félicitations d’usage le matin de l’an. Il fit donc consciencieusement sa tournée de visites, réservant pour la fin les deux qui lui demandaient le plus d’effort, celle à Mme Steinbach et celle au directeur Wyss. Il ne se sentait pas tout à fait à son aise en arrivant au paisible pavillon habité par son amie. « Je m’en tirerai difficilement sans quelques allusions de sa part, pensait-il en montant l’escalier, ou tout au moins sans quelques airs de reproche. » Mais il n’en fut rien. Mme Steinbach le reçut avec une amabilité souriante, comme si elle l’eût vu chez elle la veille encore, comme s’il n’eût pas été invisible depuis trois mois. Tout au plus y avait-il dans sa manière d’être une nuance de réserve. – J’ai tiré votre horoscope pendant la nuit de Sylvestre, dit-elle en souriant ; vous savez de quelle manière : en jetant du plomb dans l’eau. Superstition, sans doute ; malgré tout, quand l’oracle est favorable, on est prêt à y ajouter foi. Et ce qu’il m’a dit de vous, je le crois réellement. Vous aurez un jour une gentille femme, jeune et gracieuse, simple et fidèle, oublieuse d’elle-même, qui vous sera dévouée de toute son âme et qui mettra le soleil dans votre vie ; de plus, quelques gentils bambins, bien polissons et bien joufflus ; bref, vous serez heureux ! – Heureux, moi ? répéta-t-il tristement. – Oui, heureux. Aussi heureux qu’un homme peut l’être ici-bas, bien que vous en doutiez maintenant. Je le sens, je le sais, vous avez une nature apte au bonheur. Et savez-vous ? Sans la connaître, j’aime déjà votre future épouse. J’ignore si je la verrai jamais ; je le souhaite, car ce serait la plus belle heure de ma vie ; mais si cela ne devait pas être, vous lui direz ma sympathie, à cette fiancée, et que je la bénis du fond de l’âme pour toute la tendresse qu’elle vous apportera. Sa femme, sa fiancée ! Quelles paroles, et quelle évocation ! Troublé, le cœur lourd de tristesse, il continua sa course et arriva chez le directeur Wyss. Il trouva Theuda au salon, son enfant sur les genoux, tous deux animés de l’excitation joyeuse qu’amènent les cadeaux et les visites. Elle lui tendit la main cordialement, avec un peu de nonchalance, et lui exprima les vœux d’usage : – Je vous souhaite bonheur et santé et toutes sortes de choses agréables dans cette nouvelle année. C’était Elle qui lui parlait ainsi, Elle qui lui souhaitait le bonheur ! Subitement, le désespoir s’empara de Victor. Sans répondre, sans même prendre congé, – « un drôle d’individu, décidément, que ce Victor ! » – il quitta brusquement la chambre. Une fois dehors, il se hâta du côté de la forêt, enfilant une ruelle après l’autre, traversant rapidement les faubourgs. Oh ! cette ville qui n’en finissait pas ! Et les regards curieux de ces innombrables passants ! Il ne put même pas atteindre la forêt libératrice. À peine eut-il aperçu de loin sa lisière accueillante qu’il s’effondra dans la neige, secoué par des sanglots d’une violence inouïe. Honte, pudeur, possession de soi-même, tout l’avait abandonné : il fallait que son désespoir fît rage. Il entendit une paysanne dire en passant, compatissante : – Le pauvre monsieur ! il a sans doute perdu quelqu’un de sa famille. Les voies étaient ouvertes, la digue était rompue, le torrent se précipitait par la brèche. Toute la douleur qui l’oppressait semblait s’écouler maintenant par ses yeux. À partir de ce moment-là, il ne vécut plus que dans les larmes, ou dans la continuelle crainte des larmes. Il avait des crises brusques, inattendues, et que la plus légère émotion suffisait à déclencher : le tintement d’une cloche, une note de musique, la vue d’un chemin où Theuda avait passé, l’aspect d’un nuage qui lui parlait d’enfance et de maison paternelle. Ah ! pourquoi n’y a-t-il pas de refuge, ici-bas, pour ceux qui veulent pleurer inaperçus, inconsolés ? Pourquoi ne ménage-t-on pas aux désespérés des retraites inviolées, inaccessibles à la curiosité ? Tant de droits inutiles sont accordés aux hommes ; pourquoi pas aussi de droit aux larmes ? Dans les intervalles de ces crises de pleurs, Victor restait attendri et sensible comme un convalescent, plein de gratitude pour une marque d’attention, pour une parole banale, reconnaissant déjà qu’on passât à côté de lui sans le blesser. Il avait soif de visages bienveillants, de visages inconnus si possible, qui ne lui rappelassent pas de souvenirs douloureux. Il fuyait donc ses amis, recherchait les endroits peuplés, les cafés, par exemple. Là, le spectacle de l’animation, de la vie populaire, le bruit de conversations où il n’avait pas à intervenir le distrayaient et lui faisaient du bien. Il est vrai que, trompé dans ses calculs, il tombait parfois sur un visage connu là où il n’avait pensé trouver que des villageois obscurs. Ainsi, à la brasserie Dreher, le directeur Wyss surgit un jour devant lui, l’obligea à s’asseoir à sa table et lui présenta un inconnu : – Monsieur Édouard Weber, penseur-moraliste. Ce dernier mot était à peine prononcé que Victor fut pris d’une crise d’un nouveau genre : un accès de fou rire nerveux. Cela fut si v*****t, si irrésistible qu’il poussait presque des cris au milieu du public attablé dans le café, et l’accès, bien loin de se calmer, ne faisait qu’augmenter. Par-dessus le marché il s’appelait Édouard, ce penseur-moraliste au visage suave de pacificateur universel ! Victor fut enfin obligé de s’enfuir dans la rue, toujours hurlant de rire. Sur son passage, les gens, gagnés de la contagion, prenaient involontairement des visages riants : – En voilà au moins un qui est joyeux ! disait-on. Le matin suivant, Victor sortit plein de componction pour aller présenter ses sincères excuses à l’offensé. Mais lorsque arrivé devant la porte, et sur le point de sonner, il aperçut sur la plaque de cuivre le malheureux titre de penseur-moraliste adjoint au nom de M. Weber, le fou rire le ressaisit de plus belle. Trois fois il battit en retraite ; trois fois, s’étant dominé, il revint sur ses pas, résolu et solennel : – inutile ! la formule magique l’arrêtait net au moment de franchir le seuil. Une fois le malheureux entré dans cette voie, il en fut des fous rires comme des crises de larmes : le plus minime prétexte suffisait à les faire éclater. Victor voyait une poule boire, en retroussant ses paupières et en rejetant la tête en arrière ; résultat : un bruyant éclat de rire ! Il lisait l’histoire de trois meuniers attablés ensemble dans une auberge ; là-dessus, hilarité convulsive : trois meuniers enfarinés assis à la queue leuleu ! « Ah, Conrad ! Comment peux-tu en user ainsi avec ton pauvre Victor ? » « Oui, mais aussi que n’as-tu pas exigé de ma part depuis quatre mois ? » Un jour, vers onze heures du matin, une idée lumineuse jaillit dans son esprit : « Puisqu’un peu de sympathie te fait tant de bien au cœur, pourquoi ne vas-tu pas simplement à celle qui est la source de la bonté ? Le médecin qui t’a fait du mal n’est-il pas celui qui doit te guérir ? Pourquoi être si récalcitrant ? Que crains-tu ? Qui redoutes-tu ? Elle ? On n’a rien à redouter d’un être bon. Toi-même ? Hélas ! tu es devenu si modeste et si peu exigeant ! Essaie ; ce n’est pas une entreprise périlleuse que d’aller faire visite à une dame ! Tu y es allé souvent, et tu n’en es pas mort. Pourquoi pas aujourd’hui aussi bien que demain ? As-tu une raison quelconque pour renvoyer ? Non, cela revient au même. Si tu veux y aller aujourd’hui, n’hésite pas davantage ; voici précisément l’heure des visites.