La veille du grand jour eut lieu une petite fête préparatoire, en quelque sorte imprévue, amenée par l’incapacité où l’on était de s’occuper d’autre chose. Le temps était extraordinairement doux ; une partie des membres, presque tous des dames, et Victor en qualité d’invité, se donnèrent rendezvous en dehors de la ville, au bois de Waldegg. Frau Direktor, malheureusement, retenue par les derniers préparatifs, n’était pas de la partie. Après avoir commencé par savourer les gâteaux, la joyeuse compagnie s’adonna à des jeux en plein air, entre autres à celui des « quatre coins », – un, deux, trois, changez d’arbre ! Victor sautait bravement au milieu des Idéaliennes, tel un loup apprivoisé parmi les agneaux du Paradis. Au nombre des promeneurs attirés à Waldegg par cette journée ensoleillée se trouvait aussi Mme Steinbach. Celle-ci considérait l’aimable spectacle d’un œil singulier, et comme si elle eût assisté à un divertissement de carnaval. Victor se sentait honteux vis-à-vis d’elle et tentait, en se retranchant derrière les troncs d’arbres les plus corpulents, d’échapper à l’œil observateur de son amie. Mais, après tout, la honte est un poids supportable, lorsque la cause de cette honte est de celles qui vous rendent heureux. Et s’enhardissant par degrés, Victor se risqua enfin à gambader entre les premières rangées d’arbres, s’exposant ainsi sans vergogne au regard pénétrant de Mme Steinbach. Le soir du grand jour, à huit heures, dans la salle du Musée, se déroula le programme si soigneusement élaboré et consciencieusement étudié. Tout d’abord venait le prologue, récité par Victor et le substitut, et dans lequel – ainsi que le remarqua spirituellement le pasteur – la culture antique se montra décidément fort supérieure à la moderne. Victor, en effet, n’avait jamais réussi à réciter correctement douze vers. Puis on entendit des morceaux de chant variés, suivis enfin de la pièce de résistance, le fameux Festspiel de Kurt. Dès le début, grand effarement ! Un ours devait paraître en scène entre les nymphes et le dieu de la mer ; mais au dernier moment le pharmacien Röthelin envoya promener la précieuse peau d’ours : il était désolé, réellement, mais son frère était tombé malade subitement… il devait absolument prendre le prochain train ! – Ce fut un désarroi général ; Kurt, que l’incident touchait plus que tout autre, resta merveilleusement calme et consola l’assemblée, assurant, avec une gaieté un peu forcée néanmoins, qu’on se passerait fort bien de l’ours. Victor s’avança en riant : – Monsieur Neukomm, grogner un peu par ci par là ne doit pas être bien compliqué ; si je puis vous être utile… Et, salué par l’approbation générale, il se courba pour entrer dans la peau d’ours. En fait, il ne grogna pas trop mal, en dépit de sa voix peu étoffée. Pour finir, un numéro mystérieux : lorsque le rideau se leva, on vit sur la scène une forêt de plantes vertes, de laquelle émergeait un brillant papillon de grandeur humaine et vêtu de papier doré. Mme Wyss, comme présidente de l’Idealia, chanta trois couplets où il était question d’une métamorphose ; puis, touchant le papillon de sa baguette magique, elle fit tomber sa brillante enveloppe, qui laissa voir, gracieusement couronnée de fleurs, et deux petites antennes tremblotant sur ses cheveux, l’« Enfant idéale » ! L’être ainsi dénommé était une intelligente et jolie petite orpheline, que Mme Wyss et Mme Keller avaient prise sous leur protection et fait élever à leurs frais. Par une plaisante allusion à l’Idealia, on l’avait baptisée l’« Enfant idéale », surnom auquel elle faisait du reste pleinement honneur par ses excellents témoignages scolaires. Tout en secouant ses antennes, l’Enfant idéale susurra son petit compliment, puis exécuta une ou deux gracieuses révérences, après quoi elle fut enlevée de la scène, embrassée à qui mieux mieux par les dames, et comblée de cadeaux dans un coin de la salle. Ici se terminait la partie grave de la fête, et une danse qui n’en finissait pas traduisit le soulagement général. L’héroïne de la soirée se trouva être l’Enfant idéale, laquelle enfant, malgré sa jeunesse très tendre, ne laissa pas que d’adresser à Kurt de nombreuses œillades. Victor aussi, en récompense de son gracieux concours, eut sa part de la faveur générale. Pas un couple qui passât à côté de lui – lui-même ne se sentait pas l’envie de danser – sans lancer un mot aimable ou une allusion taquine à l’ours ou à la culture moderne, plaisanteries plus ou moins spirituelles, mais toutes pleines de bienveillance. Les plus fins arrivèrent même à unir, par le fil d’une pensée ingénieuse et hardie, l’ours et la culture moderne dans la même plaisanterie ! Victor sentait affluer vers lui un courant de bienveillance si naïve et sincère, qu’il avait presque honte de cette popularité imméritée. Mais brusquement sa honte se transforma en reconnaissance et en attendrissement ; un véritable élan de sympathie le poussa vers ces bonnes gens, et, par un retour naturel, lui apporta à lui-même la sensation d’un bonheur encore inconnu, celui d’être « à l’unisson des autres ». Lui, l’individualiste endurci, il apprenait enfin, par cette faveur générale dont il était l’objet, à apprécier la douceur bienfaisante de la camaraderie. Raillez donc, madame Steinbach, et souriez de vos yeux pénétrants ! Ces bonnes gens, je vous l’accorde, ne marqueront pas dans l’histoire universelle, mais ce sont gens de cœur et de bonne volonté, et c’est là l’essentiel. La paix au-dedans de lui, la paix au-dehors, réconcilié avec lui-même, réconcilié avec le monde entier, Victor ne se sentait pas de joie ; il étouffait presque d’un trop-plein d’harmonie. Et lorsque, le matin suivant, il reçut un billet d’Elle – Elle ! était-ce possible ? – le premier qu’elle lui eût écrit de sa vie, l’excès de sa félicité lui fit mal. Le billet, il est vrai, ne contenait à peu près rien, rien du moins qui eût trait au sentiment : Theuda le priait simplement de s’informer au Musée si on n’y avait pas retrouvé son éventail. Pourtant, c’étaient des lignes écrites de sa main ; et puis elle avait commencé par « Cher monsieur », et signait « votre Theuda Wyss ». Bien qu’il s’efforçât de se répéter que ces mots étaient des formules vides, il se sentait heureux et fier en les relisant. Il se livra sur la signature à une adroite opération : avec de petits ciseaux il découpa soigneusement et détacha les deux premiers mots. « Vois-tu maintenant, pensait-il, elle signe « votre Theuda », elle est donc « ma Theuda », elle avoue m’appartenir. » Et il enferma la signature ainsi falsifiée dans la boîte de sa montre. « Elle est maintenant à moi ! » disait joyeusement son cœur. Il sentait la félicité courir dans ses veines ; dans le débordement de sa joie il eût voulu faire quelque grosse folie, il ne savait pas au juste laquelle. En attendant, il exécuta des grimaces variées devant le miroir, poussa toutes sortes de cris d’animaux et imita différents dialectes, ce qui, chez lui, dénotait toujours le summum de la gaieté. Réellement, il ne savait plus bien où il en était, ni s’il se sentait mal ou bien : son bonheur lui semblait trop grand, presque insupportable.
Un jour, enfin, il vit clair en lui-même. Il avait rencontré Theuda dans la matinée chez leur amie Mme Richard. La jeune femme se trouvait d’humeur joyeuse, et, comme lui, disposée à un échange de propos badins. Bref, ils « se comprenaient » ce matin-là ! Et retenus malgré eux par la bienveillance de l’heure, ils avaient prolongé plus qu’ils ne voulaient l’amicale causerie. Mais lorsqu’une fois dans la rue, Mme Wyss tendit la main à Victor pour prendre congé de lui, celui-ci, tout plein encore et comme grisé de l’impression de leur bonne entente, laissa échapper cette question puérile : – Vous ne venez donc pas avec moi ? – Non, sans doute, répondit-elle amusée, il ne manquerait plus que cela ! – Mais alors, où ? – Quelle question ! À la maison, retrouver mon mari et mon enfant, qui attendent leur dîner et crient famine. – Et moi ? Je suis donc exclu ? – Mais nullement ; accompagnez-moi, mon mari sera charmé de vous voir. Son mari ! C’était vrai, Theuda n’était pas sienne !… Victor s’enfuit chez lui comme un chat atteint par un coup de fusil. Et lui qui avait pu croire un instant son amour pur de tout désir ! Comme s’il eût été humainement possible d’aimer un être sans avoir soif de sa présence continuelle… Elle n’était pas à lui ; chose pire, elle appartenait à un autre ! Il le savait depuis longtemps, mais aujourd’hui qu’elle le délaissait pour aller rejoindre cet autre, il touchait du doigt la chose cruelle. Et elle appelait cela aller « à la maison » ! L’animal blessé va se cacher dans son terrier, mais le plomb reste dans sa chair, et la blessure qui n’avait fait que l’effrayer, tout d’abord, commence à travailler douloureusement. Incroyable, révoltante inégalité ! Jour après jour, année après année, cet autre homme demeurerait avec Theuda, et lui, Victor, jamais, pas même une saison, pas même un mois, pas même un seul, un unique jour… Tout était pour l’autre, rien pour lui. Et non seulement cet autre habitait avec elle, mais… au diable cette atroce pensée ! À celui qui possédait déjà trop, Theuda accordait non seulement sa présence, mais encore son amour et son amitié. Lorsqu’il était triste, elle le consolait ; malade, elle se tourmentait pour lui ; quand il mourrait, son désir et son regret le suivraient audelà du tombeau, et s’il devait y avoir une résurrection, ses yeux, à peine ouverts, chercheraient encore cet homme ! Quel mérite rare avait valu à cet audacieux une aussi étourdissante faveur ? N’était-il pas un être humain comme tous les autres ? Possédait-il peut-être à lui seul tous les dons de la création ? Pas d’espoir ! Rien, Victor ne pouvait rien changer à ce qui était. Ni la ruse ni la violence ne lui obtiendraient ce qu’il désirait ; où qu’il regardât, pas la moindre possibilité. Au contraire, chaque heure qui s’écoulait, heures du jour ou de la nuit, heures de pluie ou de soleil, chacune d’elles – son contenu importait peu – accomplissait la même œuvre : elle creusait entre cette femme et lui un fossé toujours plus profond, et l’attachait à l’autre d’un lien toujours plus étroit. L’accoutumance, la compréhension mutuelle, les souvenirs communs, la reconnaissance réciproque, ce sont toutes choses qui ne vont pas diminuant dans le mariage, mais au contraire augmentant, s’accumulant. Cet enfant qui les unissait, à mesure que s’avançait le temps, il réclamerait davantage leurs pensées et leurs préoccupations communes, resserrant ainsi toujours plus leur intimité. Et puis, il n’était pas dit que cet enfant resterait le seul ; un petit frère, une petite sœur pouvait venir. Pourquoi pas ? Qui pourrait leur contester ce droit ? Ah ! comme il l’avait méconnue, la puissance du lien conjugal, lorsqu’il n’avait voulu voir dans son rival qu’un suppléant, lorsqu’il avait cru possible de faire ce partage équitable : le corps au mari, à lui Victor, l’âme ! Il s’était cru pénétrant, et dans son inexpérience il avait omis la chose capitale : le mystère de la chair, la puissance animale de l’instinct, cette force qui veut qu’une femme soit prête à vendre son âme pour acheter un morceau de pain à son enfant, qui l’oblige à faire le don de son cœur après celui de sa chair, qui la contraint à appartenir par toutes ses fibres à celui qui l’a marquée de son empreinte, à celui qui de vierge l’a faite femme et mère, si bien que, dût-elle le mépriser, elle est condamnée à aimer cet hommelà. Poupée, bébé, papa, la vie de la femme est tout entière dans ces trois mots. Insensé, qui te préoccupes de savoir si elle t’aime, celle que tu désires pour femme ! Va hardiment de l’avant ! Ris-toi de son aversion, traîne-la jusqu’à l’autel : car le mariage est plus fort que la haine, et plus durable que l’amour ! Cette vierge que tu vois entrer à l’église pâle et défaillante, au bras de l’homme abhorré, la mort dans l’âme parce que son cœur est à un autre, revois-la vingt ans après : « Enfants, réjouissez-vous ! demain papa revient à la maison ! » « Pourvu qu’il ne soit rien arrivé de mal à votre père ! » Mais l’autre, l’homme adoré jadis d’un si v*****t amour, vient-il à disparaître : tout au plus l’annonce de cette mort éveillera-t-elle une mélancolie passagère, tout au plus arrachera-t-elle une pauvre larme bien vite tarie… Et puis il n’y en aura plus que pour l’époux !… Voilà la puissance du mariage. Non, c’était sans espoir… Vouloir combattre un instinct ? Folie ! Lutter contre les lois naturelles ? Pure démence ! Une voix intérieure le disait à Victor : sa condamnation était sans appel ; et sa douleur répondait : « C’est ainsi. » Il comprit alors que celui qui fait d’un être humain son dieu se prépare la malédiction. Ah ! qu’ils étaient enviables ceux qui adoraient un Dieu supraterrestre, n’importe lequel, fût-il un monstre semblable à Moloch, fût-il un Jéhova irascible et jaloux ! Car aucun de ces dieux-là n’est inexorable, aucun ne rejette en enfer celui qui s’approche de lui plein d’amour, ou ne dit au désespéré : « Je ne te connais point. » Aucun, fût-il aussi dur qu’une pierre, ne connaît cette faiblesse humaine : la petitesse. Entre son fidèle et lui n’intervient point de directeur Wyss ; on ne dépend point, pour lui plaire, de la faveur d’un Kurt, et la Madone des chrétiens ne met pas au monde une ribambelle d’enfants pour lesquels elle oublie ciel et terre ! Adorer un être humain, ce n’est guère plus intelligent que d’adorer un ver de terre ! Victor le voyait clairement, cette fois. Mais la constatation d’un mal ne suffit pas à le guérir. Quand l’analyse nous a démontré que le poison qui décompose notre sang n’est dû qu’à un misérable petit microbe, la corruption n’en continue pas moins son œuvre funeste. Parce que l’amour de Victor était religion, parce que pour lui le sens du monde était tout entier dans le visage symbolique d’Imago, comme l’idée de patrie se résume dans les traits maternels, pour cette raison même la douleur atteignait les régions les plus nobles de son être. Pressentiments et présages, poésie, clartés, visions, tout ce monde d’impressions indéfinissables qui relient la réalité visible au monde de l’esprit ne se manifestait plus chez lui que par une souffrance aiguë ; en lui le sentiment même de l’existence était meurtri, se transformait en une nostalgie douloureuse : aspiration ardente vers la source première de toutes les âmes, nostalgie d’Elle, nostalgie de son propre moi, perdu tout entier en elle, tandis qu’elle, – ô puissance maudite de l’impossible ! – elle ne vivait pas en lui…
Et parce que Victor avait une âme réfléchissante, il lui fallait, se sentant mordu, trouver le serpent qui avait fait la morsure. Recherche vaine, car il savait bien que comprendre ne lui servirait de rien. Mais la souffrance du cœur, loin d’imposer silence à la pensée, la rend plus rongeante et plus tenace. Il interrogeait donc sa raison sur ce miracle d’un amour non partagé : « Peux-tu me résoudre cette énigme ? Comment est-il humainement possible qu’un être auquel on offre le bien le plus précieux et le plus haut, la seule vraie consolation de ce monde, auquel on fait cadeau de l’amour, puisse ne pas répondre par l’amour ? » Et la Raison répondit : « Réfléchis et compare. Si tu aimes Dieu, te rendra-t-il ton amour ? – Sans aucun doute. – Si tu aimes le pape, t’aimera-t-il aussi ? – Modérément. – Si tu aimes la duchesse d’Aragon et de Castille, te le rendra-t-elle ? – C’est peu probable. – Si tu aimes un escargot, t’aimera-t-il aussi ? – Il en serait bien incapable ! » « T’y voilà ! Plus bas tu descends dans l’échelle des âmes, plus faible est la capacité d’aimer. Insensibilité signifie stérilité. Pour aimer, il faut la plénitude de l’âme ! Voilà tout. » « Alors, discerner tout cela : apercevoir clairement que l’image qui me sourit dans les yeux de cette femme n’est que l’image de ma fantaisie, et rester cependant condamné à l’aimer, cette petite créature que dépassent infiniment mon regard, ma pensée, mon cœur, à la convoiter comme fut convoité le saint Graal, à soupirer après elle comme un être assoiffé aspire à la source libératrice, – comment me l’expliqueras-tu ? » « Aberration, mon cher ! » ripostait la Raison. Mais livre-toi sans remords à ta folie, car j’y vois la promesse qu’il y a quelque chose de raisonnable à attendre de toi. » C’est ainsi que Victor délibérait intérieurement sur son propre cas. Il n’en retirait pas de soulagement, au contraire ; ainsi en est-il d’une rage de dents : plus on y pense, plus elle fait souffrir, et si l’on essaie de n’y plus penser, un nouvel élancement vous y ramène. Où se réfugier pour ne pas rencontrer la Douleur ? Qu’il tentât de s’élever sur les hauteurs sereines de la religion, ou dans les sphères rayonnantes de l’inspiration créatrice, partout il trouvait sa condamnation, partout ce visage adoré, ce fatal visage humain le poursuivait sans relâche et l’anéantissait de son beau regard froid. Ô vous, les indifférents, que les tortures de l’amour malheureux font sourire, imaginez une mère voyant l’enfant qu’elle a pleuré sortir du tombeau, lumineux et plein de grâce, transfiguré par un éclat céleste : avec un cri de joie et d’amour elle se précipite vers lui ! Mais lui, le regard insensible, une moue méprisante aux lèvres, se détourne en disant : « Que me veut-elle ? » – Auriez-vous alors envie de sourire ? Voilà ce qu’éprouvait Victor. La partie la plus précieuse de son être lui était arrachée ; elle errait, séparée de lui, et le reniait. Et ce déchirement était si cruel, si atrocement douloureux, qu’il se disait par instants : « Cette chose-là ne peut pas être, puisque je ne suis pas de force à la supporter… » Mais Victor n’était pas un débile. De volonté ferme et tenace, au contraire, il appela de nouveau la Raison à l’aide : « Les choses en sont là : je ne puis plus supporter cette souffrance, et pourtant il faut vivre. Alors, que faire ?