- Avant le pillage du Musée, avoue-t-il, je pouvais me balader avec ma femme jusqu’à quatre heures du matin. Aujourd’hui, la délinquance se répand dans les rues du Caire, et ce n’est pas fini. Les bagarreurs sèment partout la pagaille.
- Mais, grâce aux révolutionnaires, on profite de l’ouverture des soldes et d’un voyage au rabais, s’exclame la voix d’un blondinet, tenant par l’épaule sa compagne de couleur, en robe panthère.
- Avec Izra’il, l’ange de la mort, les révolutionnaires n’ont pas ouvert le troisième Œil des prêtres d’Horus, que je sache, répond fermement le guide.
- Vous contestez la révolution ? demande sa compagne en tenue panthère.
- La chimère du « bon sauvage », répandue chez vous, selon laquelle la nature humaine non corrompue par la civilisation est vertueuse et fraternelle, ne résiste pas à l’examen des faits, répond le guide doctoral. Méfions-nous des crimes commis au nom de la démocratie. Quand vous parlez de liberté, nos ancêtres s’obligeaient à une discipline pour contrôler leurs émotions. Être libre, c’est se maîtriser. Il incombait au pharaon de régner sur le Double-Pays. Il était maître des hommes et serviteurs des dieux.
- Et le progrès ? susurre la dame panthère.
- Pour nous, le vrai progrès est le travail de la conscience qui ne s’identifie plus aux pulsions inférieures. L’évolution technique ne libère pas de la barbarie.
- Bien vu, mon ami, s’exclame un grand chauve élégant vêtu de blanc. Nous savons comment une république peut s’imposer par le terrorisme en coupant des têtes. L’Histoire ne manque pas de révolutionnaires sans scrupules.
- En français, « révolution » veut dire « rouler en arrière, reculer, mettre sens dessus dessous », dit fièrement l’Italienne avec un petit accent du Sud.
- Très intéressant, approuve le guide en remontant la lanière de sa sacoche sur son épaule pour glisser les mains dans les poches.
- Saperlipopette ! Notre système politique français s’est appuyé sur des atrocités, approuve son voisin moustachu, en treillis de baroudeur. Dans le domaine historique, les fautes par omission et l’inversion accusatoire ont frappé ma curiosité. Tonnerre de Brest !
Laure chuchote à l’oreille de Delphine :
- Moi, à ce moustachu, je trouve la tête d’un paysan têtu. Il a du fiel dans la moustache. Quant au chauve, il devrait se faire muet comme une carpe. Celui qui marche avec sa canne semble réciter un orémus. Je vois déjà que mes balades en forêt et la cueillette des champignons vont me manquer !
- De belles abstractions ont engendré la terreur de la République contre les Vendéens, poursuit le baroudeur moustachu. Appelez-moi Charles-Antoine, pour moi, historien, la célébration du bicentenaire de la Révolution était une bouffonnerie. L’amnésie collective était incarnée par des ignorants qui tambourinaient sur des casseroles autour de lycéennes américanisées. Qui évoquait les massacres des religieux par les fanatiques ? Savaient-ils que Carrier utilisait les barques sur la Loire pour noyer les innocents ? Sur TF1, le 19 janvier 1989, Jack Lang osait dire à Philippe de Villiers que la Vendée était un « point de détail » dans l’histoire de la Révolution. Aurait-il accepté qu’on lui rappelle que celle d’octobre 1917 en Russie, avec les péniches des bolcheviques massacreurs sur la Volga, s’inspirait des fous furieux de la Terreur ? Il ne fallait surtout pas évoquer les colonnes infernales, pas plus que les Turcs veulent entendre parler du génocide arménien !
- Effectivement, en septembre 1989, acquiesce le guide, quand trois lycéennes affichant le pluralisme culturel furent renvoyées pour cause de foulard, votre laïcité se trahissait. En ce moment, nos révolutionnaires irrespectueux des ancêtres profanent les objets sacrés. Mais ils n’ont pas encore abîmé ces fresques !
Penché sur les murs, il déchiffre calmement les hiéroglyphes gravés sur les colonnes, expliquant la vie dans l’au-delà, les offrandes des cultes funéraires, tout étant archivé : gestion des domaines, transport et nombre d’embarcations, entrées et sorties des denrées, rétributions des prêtres et employés.
Laure confie à Delphine qu’avec sa musette militaire en bandoulière, ce bel homme musclé est un charmeur, grand brun viril, hâlé et entreprenant, mais ce Rami a sûrement besoin d’être admiré. Sa bonhommie peut cacher un retors.
En cette heure ensoleillée, loin de là, Guillaume doit imaginer Delphine plongée dans un labyrinthe, tâtonnant à la lumière d’une lampe d’Aladin, récitant les formules des ères zodiacales de Dendérah. Mais elle reste sage au milieu du petit groupe, dans les émanations de terre chaude, tandis que le guide, sacoche en bandoulière et mains dans les poches, explique que les anciens allaient à l’école des mystères pour accéder à la paix intérieure. Il rappelle que l’au-delà est omniprésent, que les symboles expriment, la vie et la mort, l’esprit dans la matière, et que l’idée de déluge, de l’Atlantide, de l’arche de Noé ou la science des constellations, tout cela est né ici.
Et tandis que le groupe suit le guide Rami à petits pas, le capitaine au long cours s’arrête devant la fresque du pharaon pour demander si Horus « baptisant d’eau et de feu » rappelle quelque chose. Son voisin, le long maigre en habit vert, accompagné du puissant chauve et de l’historien moustachu, répond aux regards perplexes. Pour lui, ce baptême rappelle celui de saint Jean. C’est un élixir de vie. Et il cite la parole de l’Évangile : « À moins de naître de l’Eau et de l’Esprit, personne ne peut entrer au royaume de Dieu ».
- Je vous présente mes amis, Nicolas Gonfanon, Édouard Verdeck, et Charles-Antoine d’Ambre-Fort, proclame le capitaine Simon-René Domingo à son entourage.
Nicolas Gonfanon est le longiligne en costume vert pâle, fine barbe noire et pointue, visage grave et émacié, pommettes osseuses ; de ses yeux jaillissent des étincelles. Il s’appuie sur une canne en bois délicatement doré. En fait, c’est un bourdon de pèlerin, gravé d’entailles, recourbé en crosse, rappelant le bâton épiscopal ou le sceptre de certains dieux de l’Égypte ancienne, qu’il tient avec délicatesse et dignité.
- J’en conviens, je ne saurais présenter beaucoup d’agréments, dit-il d’un sourire timide et plein de mélancolie en se présentant.
Nicolas Gonfanon habite Paris, près de la Tour Saint-Jacques.
- Nous voici à nouveau compagnons de voyage, confie-t-il avec humilité.
Charles-Antoine d’Ambre-Fort, historien archéologue, est le baroudeur à moustache, caustique et plein d’humour, critique de la Révolution française. Les amis se sont retrouvés sur le Nil.
- Merci, mes amis, ajoute l’homme en vert, nous sommes là, tous les quatre, pour ce lumineux voyage. Hélas, certains ne verront jamais dans la magnificence que malveillance et fatuité. C’est à décourager la fortune, mais gardons le flambeau.
Édouard Verdeck, le chauve, est un diplomate en mission en Irak qui avait besoin de vacances. Sa fille Madeleine, célèbre modiste parisienne, lui a offert ce voyage sous la voûte étoilée.
- Cela est de courtoisie chez nous, ajoute l’homme en vert. Mes très chers frères, nous voici réunis pour l’accomplissement du vœu.
Revient alors à la mémoire de Delphine une lettre{1} de Guillaume évoquant de merveilleux visiteurs qui échangeaient des considérations inactuelles. L’un rapportait un point de grammaire akkadienne, l’autre la façon dont les Sumériens pensaient les étoiles, un autre témoignait de fouilles archéologiques dans un désert où devait dormir un ancien roi, ces fabuleux funambules tâtonnant dans les corridors lumineux de leurs songes. Guillaume décrivait l’un d’eux, ouvrant la porte de la librairie de Revel, somnambule vêtu d’un imperméable mité, pour s’entretenir sur les racines protohistoriques de Sumer. Delphine adore les portraits.
Or, indifférente à ce haut parentage, Laure ne voit en ce Gonfanon que le spectacle de la décrépitude d’un vieux « dur de la feuille », allant clopin-clopant, par l’âge estropié. Mais l’homme en vert poursuit son discours en expliquant que Thot subtilise ses titres à ceux d’Horus, et que les mots « baptême d’eau et de feu » sont prononcés ici, à tous les points cardinaux.
- Je vous tire ma révérence, conclut-il en s’éloignant pour examiner une croix de Vie sur le roc.
- Saperlipopette ! Pharaon est initié par la déesse qui lui présente la croix de Vie entre les yeux, s’exclame l’archéologue baroudeur en s’adressant à la gracieuse Italienne.
- Le troisième Œil ? demande un jeune homme grave et souriant, avec une mèche à la Nimbus, caméra en bandoulière. Je suis Thierry, gardien d’école.
- Morbleu ! dit Simon-René, auriez-vous la vue perçante, mon garçon ?
- Il paraît que les lieux sacrés sont alignés sur le méridien, reprend le jeune homme. Ici, j’ai l’impression de retrouver des souvenirs du continent perdu.
- Bien des cultures évoquent un cataclysme à l’échelle planétaire, mais ces recherches embarrassent l’archéologie officielle, précise le guide.
- Tonnerre de Brest ! s’exclame l’archéologue Charles-Antoine.
- Regarde, Delphine, chuchote Laure, il est sympa, ce Thierry avec sa tête d’Inca. Il fait penser aux gens de Nazca. On dirait le dieu de la Création chez les Incas, ou le serpent à plumes.
- Qui ?
- Celui qui porte ses caméras en bandoulière.
- Tu as raison, dit Delphine, il a quelque chose de chamanique, avec son crâne rasé à la façon des moines du Tibet.
Non, ce n’était pas au Tibet, c’était au Machu Picchu. Laure n’oublie pas la chaleur humide du chemin de randonnée qui la menait aux eaux chaudes du petit village proche du Rio Urubamba, jailli des Andes des Incas, et de la nuit fraîche qu’elle avait passée avec le montagnard péruvien, Cusco Baltasar Gonzales, aux limites de la forêt amazonienne… Comment oublier le Temple du Soleil ?
- C’est un passionné d’Atlantide. Comme mon copain du Pérou, le guide de montagne, il n’arrête pas de louer les formes pyramidales des Açores. Il a raison de dire que le calendrier et la chronologie maya ont des ressemblances avec le calendrier chaldéen : les noms des vingt jours du mois aztèque correspondent au zodiaque chaldéen. Comme les Grecs, les Péruviens pratiquaient la lycanthropie. Bref, pour faire fleurir son humble destinée, ce Thierry s’est pris d’amour pour l’Atlantide.
Delphine songe à Guillaume évoquant cette civilisation où tout est aligné sur la cosmogonie pour la réactualisation de l’Homme originel, ce qui explique pourquoi tant de gens sont attirés par l’antique Égypte, ses seules ruines provoquant une réminiscence confuse chez les voyageurs qui ne savent pas qu’ils cherchent leur éternité.
Le capitaine au long cours les interpelle pour demander pour quelle raison Laure et Delphine n’iront pas à l’excursion de la Vallée des Rois. Il n’a pas vu leur nom sur la liste d’inscription. Comment connaît-il leur identité ?
Laure a déjà expérimenté la Vallée des Rois. Delphine espère y revenir un jour. Laure n’ose dire qu’elle a déjà envie de fuir pour retrouver la terre ferme. Elle n’aime pas seulement les parfums de fleurs, d’herbes sauvages et du verger sous la pluie, elle adore les odeurs de chlore des piscines qui blondissent ses cheveux d’or. Mais sur le bateau, la baignade est pratiquement impossible, elle ne peut profiter de la présence ravissante de petits lézards courant sur les muretins au soleil, de l’heure où les arbres fruitiers embaument la campagne, quand le soleil caresse la montagne. Ils sont loin les chemins coupant à travers champs, ondulant au vent, les ronciers où grossissent les mûres, l’odeur résineuse des collines et la chanson des feuilles. Elle a déjà chaud. Simon-René l’a compris.
Parcourant l’horizon du regard, le guide d’Égypte précise que pour Hérodote les Égyptiens étaient les plus heureux et les plus religieux du monde. Tout étant sacré, le mot « religion » n’existait pas dans leur langue. Le but de l’art n’était pas esthétique, mais religieux.
- Bel homme, ce guide Rami, murmure Laure.
Et chacun le suit en écoutant plus ou moins ses commentaires.
Thierry, le jeune homme à tête d’Inca, confirme vouloir visiter la Vallée des Rois. Il évoque les cérémonies funéraires utilisant un plant d’aloès, ce que confirme le guide. L’aloès était planté autour des pyramides et le long des routes de pèlerinage menant à la Vallée des Rois. Il accompagnait le pharaon dans son passage vers l’au-delà. Quand il fleurissait, c’était signe que le défunt avait heureusement atteint « l’autre rive ». Après avoir évoqué le chant des moustiques de la veille dans sa cabine, Thierry demande au géant Simon-René quel est son métier.
- Marin, ami d’Hermès, j’ai bourlingué autour du globe. Je suis d’origine espagnole, mais si j’ai pris racine en Écosse, l’Égypte est ma seconde patrie.
Et tandis que le groupe avance dans ce site millénaire, le hauturier évoque Saqqarah et les portes en trompe-l’œil laissant passer l’âme des défunts. Il a vécu dans le vieux Caire, un quartier proche d’un cimetière. Il est l’auteur d’une thèse sur le grand Imhotep, l’architecte des temples inspirés par l’art raffiné des Sumériens. Philosophe, astronome, médecin, le sage de Memphis dessina les premières cartes des constellations. Les Grecs le comparaient à Asclépios, à Hermès Trismégiste. Tout le monde écoute le marin religieusement.
- Voyez ce bas-relief de Sekmit androgyne, précise le guide Rami. L’initié avait incorporé les puissances de la déesse. L’Égypte a jailli du marécage, sous les influx du soleil. Son art est pré-diluvien. Quel que soit le dieu, il réfléchit l’absolu.
Le géant Simon-René Domingo suggère les rumeurs de l’Âme du monde.
À midi, sur le bateau, c’est la fête autour du déjeuner-buffet. Mais chez son frère au coffre rempli d’écus, Laure a fait de trop copieux dîners. Elle soupire : sa belle-sœur Lisbeth gère le haras et les métairies, les chats, la gouvernante et le cordonnier. Une excursion de Louxor est prévue en fin d’après-midi. Avec le guide.