Château de Shobata – 5 septembre 1551
Les visages étaient fermés. Les yeux fixés vers le sol, les longues colonnes de dignitaires ne bougeaient pas. De temps à autre, le vent soulevait les pans d’un kimono sombre qui retombaient aussitôt. L’atmosphère était pesante et seuls quelques murmures dans les rangs de l’assistance venaient – à peine – troubler le silence qui régnait dans la grande salle du donjon.
La lourde porte de la salle s’ouvrit lentement et, en un seul mouvement, la totalité des personnes présentes se prosterna, le front pratiquement appuyé sur le sol en bois foncé de la pièce. Après quelques secondes, la veuve du seigneur défunt entra enfin dans la salle, suivie par ses dames de compagnie. Son visage blanc ne laissait transparaître aucune émotion, apparemment indifférent à la douleur, comme l’exigeait la coutume des femmes de bushi 1. Sa tenue très sobre, faite d’un kimono noir, sans aucune décoration, mettait en avant les armes du clan imprimées en blanc sur le tissu. Ce mon 2 composé d’une fleur de mokku 3 entourée d’un cercle blanc était l’emblème de la famille Oda depuis des générations.
Lentement, la veuve du seigneur Oda traversa la grande salle et passa entre les deux rangs d’invités toujours prosternés. Parvenue devant l’estrade où reposaient les restes incinérés du corps du seigneur Nobuhide enfermés dans un vase de céramique sobre, elle se prosterna, ainsi que ses servantes, devant la dépouille de son mari. Au bout d’un long moment, elle se redressa et, se tournant vers la droite, alla se placer avec ses fils déjà présents au premier rang. Peu de personnes notèrent une légère surprise dans son regard, lorsqu’elle constata l’absence de son fils cadet. Néanmoins, elle s’assit lentement à la place qui lui était réservée sans poser la moindre question à ses autres enfants.
Voyant que la veuve du seigneur était prête, les prêtres bouddhistes décidèrent de commencer l’office religieux des morts. Pour cela, ils vinrent s’incliner trois fois devant l’urne funéraire et commencèrent à réciter les litanies bouddhistes, seulement accompagnés du tintement régulier d’une clochette. La récitation lente et monotone des prêtres résonna à travers la grande salle, contrastant singulièrement avec le profond silence des participants.
La prière avait commencé depuis dix minutes lorsque, tout à coup, la grande porte de la salle s’ouvrit avec fracas, brisant l’atmosphère de recueillement qui régnait dans la pièce. Les prêtres cessèrent immédiatement de chanter et se tournèrent comme le reste de l’assemblée en direction de la grande porte. La veuve du seigneur Oda tourna elle aussi son regard vers l’entrée de la salle en redoutant de voir se concrétiser ce à quoi elle pensait depuis son arrivée. Et ceci se concrétisa irrémédiablement.
Un jeune homme venait de faire irruption dans la salle. Il avait dix-sept ans, mais son regard lui donnait déjà l’allure d’un homme mûr. Pourtant, le plus remarquable restait son accoutrement. Au milieu de tous les invités venus en tenue de grand apparat, il était vêtu d’un simple pagne d’exercice, ses cheveux longs étaient ébouriffés et maladroitement retenus par une queue de cheval. Il tenait un yari 4 dans la main gauche. La sueur ruisselait tout le long de son corps.
Un mouvement de foule et un murmure sourd accompagnèrent cette entrée fracassante. Plusieurs femmes cachèrent leur visage avec la manche de leur kimono pour ne pas voir la tenue provocante du jeune homme. Seule la veuve du seigneur Oda se leva entourée de ses fils et lança un regard hostile au nouvel arrivant. Ce dernier, indifférent à la réaction outrée de l’assistance, se dirigea rapidement en direction de l’estrade centrale où était posée l’urne funéraire. La veuve se porta immédiatement à sa rencontre, mais le poids de son lourd kimono de soie l’empêcha de parcourir aussi rapidement qu’elle l’aurait souhaité la distance qui la séparait du jeune homme afin de lui barrer la route de l’estrade.
Sans se soucier de sa mère, le jeune homme se planta devant l’urne funéraire, poussant irrespectueusement du pied les trois prêtres bouddhistes qui cherchaient à l’empêcher d’avancer davantage. Un vaste cri de réprobation secoua toute l’assistance. Quelques hommes se levèrent sous le coup de l’émotion, mais n’essayèrent pas pour autant de stopper le jeune garçon, ni de lui faire des reproches.
— Nobunaga, que fais-tu ?
La veuve venait de s’adresser à lui par son prénom. Il se tourna vers elle et, de son regard dur et déterminé, la toisa en silence, puis regarda ses frères qui s’étaient eux aussi précipités autour d’elle.
— N’ai-je pas le droit d’assister aux funérailles de mon père ? déclara-t-il d’une voix suffisamment forte pour que toute l’assemblée l’entende. Ce merveilleux père que j’ai bien dû voir une dizaine de fois dans ma vie et pour qui j’ai tant compté ajouta-t-il d’un ton ironique.
— Mon frère, tu dois respecter notre père, encore plus aujourd’hui, le jour de ses funérailles. Ton arrivée bruyante, ta tenue désinvolte, ton discours sont autant de manques de respect que notre famille ne peut supporter.
Nobunaga regarda celui qui venait de lui adresser la parole. Son frère aîné de quatre ans, Nobuhiro, en tenue d’apparat, le regardait avec courroux. Il s’était interposé entre la veuve et Nobunaga, comme pour la protéger du regard du jeune homme.
— Tiens, tiens, mais voici le prétendu héritier du clan Oda qui vient recueillir la dépouille et le titre de seigneur encore tout chauds de mon père. Il n’aura pas fallu longtemps pour que les loups viennent déjà dévorer les restes.
À ces mots, un véritable cri de stupeur souleva l’assistance et le frère aîné de Nobunaga voulut se précipiter sur lui sous l’effet de la colère. Mais avant qu’il ait pu avancer, il fut stoppé rudement par la lance que tenait à la main le jeune homme. Celle-ci bloquait sa main et son sabre, l’empêchant de réaliser tout geste offensif.
— Tout doux, mon frère ! lança Nobunaga. Souhaiterais-tu provoquer un duel le jour des funérailles de notre pauvre père ? Mais tu n’y penses pas ! Quelle honte sur toi !
D’un coup sec de sa lance, il repoussa Nobuhiro sans ménagement vers sa mère, sans le quitter une seconde des yeux. Ce dernier resta immobile. La peur du scandale et la crainte des qualités guerrières de son frère le retenaient de commettre tout geste inconsidéré. Derrière lui, sa mère et ses frères restaient également sans bouger, mais leurs regards exprimaient une haine farouche à l’encontre de celui qu’ils considéraient comme un danger.
— Comme ma famille n’a pas d’autres remarques à formuler, je vais pouvoir, à présent, honorer mon cher père, avec tout le respect qu’il m’a inspiré depuis des années.
Joignant le geste à la parole, Nobunaga s’approcha de l’autel où reposaient les restes de son père. Sans même s’incliner, il tendit sa main vers un bol rempli des cendres de bois du bûcher funéraire et, d’un geste brusque, en saisit une poignée qu’il jeta avec désinvolture sur l’urne funéraire. Un nouveau cri de stupeur résonna derrière lui. L’ensemble de l’assistance était scandalisé de la façon provocatrice dont le jeune homme avait accompli ce rite ancestral.
Mais Nobunaga ne laissa paraître aucune gêne. Se retournant vers le public, il toisa tous les invités d’un regard dur, cherchant celui qui oserait s’opposer à lui. Mais un à un, tous les hommes, y compris ses frères, baissèrent le regard. Seule sa mère le fixait droit dans les yeux sans faiblir, révoltée par son comportement. Ils se défièrent ainsi plusieurs secondes et pour une fois, ce fut le jeune homme qui détourna son regard.
Le silence s’était installé dans la grande pièce sombre. On n’entendait même plus le bruissement des kimonos de soie, ni celui des respirations. Le temps semblait s’être arrêté. Le face à face entre Nobunaga et sa famille se métamorphosait en une sorte de confrontation lourde de sens pour l’avenir du clan.
Ce fut le jeune homme qui décida de rompre le silence.
— Bien, j’ai interrompu mon entraînement à cheval pour honorer mon père, mais il me reste encore des exercices à finir, et on m’attend pour la fin de la séance. Vous pouvez continuer.
Ayant regardé les prêtres en prononçant ces dernières paroles, il se dirigea vers la sortie, toujours armé de sa lance à la main, regardant successivement chacun des invités. Pourtant, dans la nuée de visages, il ne distingua pas celui d’un homme qu’il connaissait si bien. Âgé de plus de cinquante ans, Hirate regardait celui qu’il avait élevé depuis sa naissance et qui lui avait déjà causé tant de soucis. Il ne le quitta pas des yeux jusqu’à sa sortie de la grande salle.