Château de Shobata – 10 novembre 1551

1266 Words
Château de Shobata – 10 novembre 1551 Le vieil homme regardait par la fenêtre du donjon. Aussi loin que la vue portait, la brume du matin enveloppait les montagnes avoisinantes. L’hiver approchait à grands pas et Hirate sentait déjà en lui les premiers symptômes du déclin. Que de temps passé dans ce château au service du clan Oda ! Conseiller du père et à présent tuteur du jeune héritier. Posant sa main sur la rambarde froide devant lui, il soupira. Ce n’étaient pas ses problèmes personnels qui le troublaient. Un sentiment de culpabilité pressant occupait toujours son esprit. Comment avait-il pu échouer de cette manière, lui qui avait reçu la confiance du clan ? Que s’était-il passé ? Il avait beau chercher, il ne trouvait pas d’explication concrète à son échec. Il s’était appliqué à réussir sa mission sans faille et sans relâche durant tant d’années ! Que de temps perdu ! Que d’énergie dépensée en vain ! Il devait préparer Nobunaga à prendre la tête du clan Oda et en faire un seigneur à la fois respectable et admiré. Quelle ironie ! Le jeune guerrier ne correspondait en rien à ce qu’il avait essayé de bâtir. Irrespectueux, fougueux, colérique, vivant en marge de sa propre famille… Impossible dans ces conditions d’en faire l’héritier du clan. Le professeur avait essayé de faire de son mieux pour canaliser cette énergie dévorante et cet esprit rebelle, mais le résultat condamnait tous ses efforts. Des pas résonnèrent dans l’escalier. Le vieil homme avait demandé à Nobunaga de venir le voir, mais il ne savait pas s’il allait accepter l’invitation. Son attitude provocante à la mort de son père l’avait encore plus marginalisé. Cela faisait à présent des semaines qu’il essayait en vain de discuter avec lui. Mais celui-ci avait fait tout son possible pour éviter les reproches du maître. Il rebroussait chemin s’il le rencontrait. Cela rendait très triste Hirate, qui conservait malgré tout de l’affection pour son élève. Le vieux professeur se retourna. Nobunaga était là. Il se tenait à la rampe de l’escalier, vêtu pour une fois d’un kimono de cérémonie. Cette tenue formelle l’étonna, mais il ne fit aucune remarque. Néanmoins, c’était un réconfort de voir que son élève avait enfin fait un effort de présentation. Ce dernier avança jusqu’au milieu de la pièce et s’inclina. Hirate fit de même, avec une inclinaison plus respectueuse devant l’héritier du clan Oda. Il leva alors ses yeux sur le visage de Nobunaga. Il était fermé. Mal à l’aise, le jeune homme détourna le regard vers les fenêtres du château, semblant s’intéresser aux montagnes noyées dans la brume au loin. — Merci, Seigneur, d’avoir répondu à mon invitation. Nobunaga fit semblant de ne pas entendre. Il tournait à présent le dos à son précepteur, cherchant visiblement à gagner un peu de temps. Puis, il se retourna lentement vers son interlocuteur, et cette fois-ci le regarda droit dans les yeux. — Bonjour maître. — Cela fait longtemps que nous n’avons pas discuté ensemble. Ces dernières semaines ont dû être difficiles pour vous après la mort de votre père. Le visage de Nobunaga se durcit d’un seul coup et sa colère explosa : — Je n’ai pas envie d’entendre tes remarques ni tes reproches ! Ma conduite ne te regarde plus. Pendant des années, j’ai dû subir ton enseignement et celui-ci n’a jamais été conforme à ma façon de vivre et de voir les choses. Je ne suis pas le genre d’homme à suivre les conseils de prudence et de bienséance que tu as voulu m’imposer à tout prix. Fini, les reproches ! Fini, les conseils ! Ne vois-tu pas que tu es inutile ? Le vieil homme sentit une fatigue profonde l’envahir. Nobunaga était toujours aussi rude, insultant avec ses proches, sans aucun effort pour les autres. Toutes ces années d’éducation n’avaient pas réussi à changer la brusquerie de son discours. Il gardait les manières de ses soldats, criant, hurlant, n’écoutant personne. Comme ces phrases étaient dures à entendre pour Hirate ! — Pourquoi m’avez-vous évité si longtemps, Seigneur ? À cette question, Nobunaga sembla se calmer un peu. Sa colère retomba presque aussi vite qu’elle était apparue. Mais il restait tendu et agité. — Tu le sais bien. Je sais que tu désapprouves ma façon d’être. Tu n’es pas d’accord avec mes idées et mes ambitions. Mais, pis que tout, tu me méprises pour la façon dont j’ai agi il y a plusieurs semaines lors des funérailles de mon père. Tu t’associes avec ceux qui veulent me mettre à l’écart, qui pensent que je ne suis pas un héritier convenable et qu’en aucun cas je ne peux diriger et représenter le clan Oda. Il s’arrêta quelques secondes et reprit plus calmement. — C’est déjà suffisamment difficile quand il s’agit de ma mère ou de mes frères, mais encore plus si cela vient de toi. Durant toutes ces années, tu es le seul qui se soit occupé de moi, qui ait cherché à m’aider. Pour cela, je te suis reconnaissant, mais je suis en même temps extrêmement en colère de te savoir rangé avec mes ennemis. Le vieil homme baissa les yeux vers le sol. La tristesse lui serra le cœur. Nobunaga n’avait toujours pas compris que lui, Hirate, restait le dernier à le défendre contre tous. Comment sa colère pouvait-elle l’aveugler au point de ne plus distinguer ses alliés de ses adversaires ? Pour ne pas montrer ses sentiments, il s’inclina. Puis, après quelques secondes, il releva la tête et regarda devant lui : — Seigneur, comment pouvez-vous penser cela ? Comment pouvez-vous imaginer cela ? Comment une telle idée a-t-elle pu arriver jusqu’à vous ? Celui qui vous a toujours soutenu contre votre père, et même contre vos frères, c’est moi. C’est moi qui ai expliqué combien le clan Oda méritait d’avoir un héritier fort. Si vous doutez de vos plus fidèles alliés, comment pouvez-vous imaginer réussir à succéder à votre père ? Comment pouvez-vous espérer gagner le respect de vos gens ? Le regard d’Oda, toujours dur, se modifia imperceptiblement. Une question germa en lui. Hirate était-il vraiment toujours de son côté ? Comment était-ce possible ? Son attitude provocante à l’enterrement de son père n’avait-elle pas éloigné son maître de lui à tout jamais ? Il avait bafoué tout son enseignement à la face du clan entier. Comment son maître pouvait-il encore s’intéresser à lui ? Et pourtant, c’est lui qui l’avait invité, n’est-ce pas ? Gêné, il baissa son regard vers le sol. Comme à chaque fois, il ne pouvait s’expliquer comment cet homme frêle et âgé avait autant de pouvoir sur lui. Même son père n’avait jamais réussi à le faire plier, mais Hirate avait cette faculté. — Si ce n’est pas pour m’adresser des reproches, quelle est la raison de cette invitation ? — Seigneur, j’avais pensé à vous exprimer ma réprobation pour votre attitude il y a plusieurs semaines. Mais j’ai changé d’avis. Vous êtes désormais l’héritier du clan et mon rôle de formation est terminé. Quoi que je pense, je ne peux plus le dire à présent. Officiellement, vous n’êtes plus mon élève et je ne suis plus votre maître. En vérité, je voulais vous parler de l’avenir du clan Oda. « Votre position en tant qu’héritier est très délicate. Votre frère Nobuyuki a la préférence de votre mère et de vos généraux et votre oncle Nobutomo, plus puissant que vous, rêve de confisquer notre domaine. Le mariage que j’ai arrangé pour vous il y a deux ans avec Nohime a servi à assurer une alliance avec la province de Mino, mais vos ennemis sont aujourd’hui dans votre famille. Si vous ne changez pas votre attitude tout de suite, vous ne serez jamais le chef du clan Oda. Nobunaga se leva d’un seul coup. Il porta la main à son sabre et le dégaina brusquement. De telles paroles étaient un affront inacceptable qu’il ne pouvait supporter. Saisissant à deux mains la longue poignée, il arma son bras et se prépara à décapiter la tête du vieil homme assis devant lui. Celui-ci ne bougea pas et, fermant les yeux, se prépara à affronter son destin sans peur. Il fallut une maîtrise extraordinaire au jeune homme pour s’empêcher de commettre l’irréparable et d’abattre son sabre sur le vieillard. Agité par une colère qui le faisait trembler, il rejeta son bras en arrière, puis s’étant reculé, il se dirigea vers l’escalier et disparut en criant.
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