Château du clan Ikoma – 22 septembre 1552
Kitsuno leva les cieux vers le ciel. La fin de l’été approchait, mais le soleil répandait encore généreusement sa chaleur sur les montagnes environnantes. Le souffle tiède du vent se faufilait entre ses longs cheveux noirs qui volaient au-dessus de son kimono bleu ciel. Elle aimait tout particulièrement ces fins de journée, juste avant que le crépuscule ne donne à chaque objet une nouvelle forme sombre.
Elle entendit des pas derrière elle. Des voix et des cliquetis d’armes lui apprirent qu’un groupe d’hommes se dirigeait dans sa direction. Ils étaient peu nombreux et elle reconnut tout de suite la silhouette élancée et la voix de son père qui menait le groupe. Trois autres guerriers en tenue de chasse l’accompagnaient. Leur discussion était animée et joyeuse. Visiblement, la battue avait été bonne cet après-midi et le gibier abondant.
Son père l’aperçut de loin et lui sourit. Kitsuno était sa fille préférée, non seulement à cause de sa beauté, mais surtout pour sa gentillesse et sa profonde compassion pour ceux qui l’entouraient. Sans cesser de lui sourire, il changea alors de direction et décida d’emmener le groupe à sa rencontre.
C’est alors qu’elle l’aperçut. Le jeune homme discutait de vive voix avec son père. Il était svelte et sa moustache était amusante pour un si jeune guerrier. Ses cheveux longs tirés en arrière par un ruban détonnaient dans un univers d’hommes où tous portaient le chonmage 5. Mais ce qui attira le plus Kitsuno, c’était son regard, franc, alerte, perçant, différent de celui des autres hommes.
— Seigneur Oda, je voudrais vous présenter mon plus beau trésor, à part celui qui est caché dans le donjon, bien sûr, dit son père en riant.
La jeune fille s’inclina devant le groupe de guerriers. Son geste était simple, mais la grâce qu’elle y mettait éveilla l’intérêt du jeune Nobunaga. Il n’avait pas prêté attention à elle jusque-là, mais quand elle se releva, il s’arrêta net de parler au père de la jeune fille. Son regard s’attarda sur ses yeux et son visage, et surtout sur son sourire énigmatique, comme si une question inconnue allait lui être posée.
— Je suis… Oda Nobunaga, l’héritier du clan Oda…
À sa grande surprise, le jeune homme ne put ajouter quoi que ce soit d’autre. Lui qui commandait, qui décidait, se trouvait pour la première fois à court de mots, à court d’idées, à la simple vue de ces yeux et de ce sourire. Son esprit cherchait désespérément une idée, une répartie, un sujet pour lui redonner une contenance, mais rien ne venait. C’était le vide, tout simplement. Rien qu’elle… devant lui. Tout avait basculé en un instant, sans qu’il y puisse quelque chose.
Kitsuno ne disait rien non plus. Elle souriait à cet homme différent des autres, qui la contemplait sans rien dire. Elle était troublée par ce changement brusque d’attitude. Il était si puissant, il y a quelques instants, et il était devenu si faible tout à coup.
— Hum…
Le père de Kitsuno et les autres guerriers étaient un peu gênés par ce silence qui s’installait dans la conversation, sans vraiment oser l’interrompre. Mais plus ils se sentaient exclus d’une chose exceptionnelle qui se déroulait, plus leur malaise grandissait.
Bon diplomate, le père se tourna vers les autres samouraïs en leur indiquant l’une des constructions du château.
— Voilà, c’est ce que je voulais vous montrer, cette tour de guet permet de surveiller tous les environs.
Nobunaga ne se rendit même pas compte que le petit groupe s’éloignait. Il ne pouvait détacher son regard de Kitsuno. Ses cheveux noirs balayés par le vent du crépuscule masquaient de temps à autre ses yeux et la jeune femme tentait à chaque fois de remettre en place sa chevelure. Un peu gênée par la puissance du regard du jeune garçon, elle se tourna et indiqua d’une main très blanche la chaîne de montagnes au loin.
— Elles ont connu de nombreuses générations de ma famille. Nous les aimons et nous les vénérons, car elles nous ont protégés durant longtemps de nos ennemis. Avez-vous aussi des montagnes qui vous sont chères, Seigneur Oda ?
Soulagé d’avoir enfin trouvé un sujet de discussion, Nobunaga se détendit un peu et sourit à la jeune femme. Il retrouvait peu à peu son assurance, mais il se demandait comment Kitsuno l’avait jugé durant ces quelques instants. Il sentait confusément qu’il avait eu l’air d’un simple d’esprit et il s’inquiétait de ce qu’elle avait dû penser.
— Je n’ai jamais pensé ainsi à nos montagnes, mais vous avez raison, elles sont en moi et j’ai probablement besoin de leur présence sans le savoir. C’est étonnant, personne ne m’avait fait remarquer cela avant vous. C’est comme si vous aviez lu en partie dans mon esprit.
La jeune fille se retourna vers lui doucement en lui souriant. La beauté du geste qu’elle faisait lorsqu’elle tournait ses cheveux parut irréelle au jeune homme, comme si c’était la première fois qu’il assistait à un tel spectacle. Tout lui sembla nouveau avec elle. Sa façon de poser les mains sur son kimono ou de se déplacer prenait étonnamment une dimension magique. Nobunaga était sous le charme le plus puissant qu’il avait jamais rencontré, incapable de savoir réellement quel était cet état qu’il découvrait pour la première fois.
Kitsuno le regardait droit dans les yeux, sans la gêne habituelle que le protocole aurait dû lui enseigner. Elle aurait dû éprouver de la crainte envers cet homme, mais elle sentait se nouer une relation à la fois simple et différente d’avec les autres. Il lui sembla qu’elle captait toute son attention et qu’elle l’avait tout à elle, alors qu’elle le voyait pour la première fois.
Le silence dura plusieurs secondes. Les deux jeunes ne se quittaient pas des yeux, sans besoin de remplir le vide par des paroles banales. Puis Nobunaga, sans détacher d’elle son regard, s’apercevant néanmoins qu’ils étaient seuls, lui dit simplement :
— Je reviendrai… vite.
Il lui sourit une dernière fois et se retourna pour rejoindre le groupe de samouraïs déjà au loin. Mais le jeune guerrier qu’il était quelques minutes auparavant avait déjà fait place à un homme nouveau.