Château de Shobata – 15 juin 1553
L’homme était accroupi sur le tatami, ses jambes parfaitement repliées sous lui, comme l’exigeait la tradition. Son kimono blanc, immaculé, ne se détachait pas des paravents également blancs déployés autour de lui. La lumière du soleil se réfléchissait ainsi sur toutes les parois, donnant à la salle une clarté inhabituelle.
Posée à terre devant le guerrier, une petite boîte traditionnelle en bois blanc portait un long poignard protégé par une feuille de papier blanc. Le manche de l’arme était lisse, sans la poignée ornementée qui l’accompagnait habituellement. La longue lame d’acier reflétait les rayons du soleil des premières heures de la journée. On pouvait y voir courir une légère vague bleutée qui indiquait la partie la plus tranchante de l’acier.
Quatre guerriers en kimono entouraient le vieil homme. Sans laisser paraître la moindre émotion selon le code des guerriers, ils ressentaient néanmoins un malaise profond devant ce spectacle. Mais leur éducation et leurs règles les empêchaient d’exprimer la moindre remarque ou le moindre désaccord à celui qui allait les quitter.
Hirate regarda sans crainte la couleur de l’acier. Dans quelques instants, le calme et la pureté de cette pièce feraient place à la violence de sa mort. Les murs blancs, son kimono immaculé seraient éclaboussés du rouge flamboyant de son sang. Et les gémissements qu’il ne pourrait refréner briseraient également l’harmonie de ce jour naissant.
Le vieil homme avait longtemps mûri sa décision. Il ne voyait plus que cette solution pour résoudre ce mal qui le rongeait depuis tant d’années. Toute sa détermination et son obstination n’avaient servi à rien et les années passées avaient un goût amer d’échec. Lui qui avait servi trois générations du clan Oda terminait sa vie sur un échec.
— Hirate sama 6, êtes-vous prêt ?
Le samouraï qui se tenait à présent devant lui devait l’aider à commettre son seppuku 7. Il l’avait choisi pour sa précision au sabre, garantie de ne pas trop souffrir au dernier moment et de rester digne jusqu’au bout. Le vieil homme hocha la tête pour donner son assentiment et le guerrier vint se placer légèrement en retrait à sa gauche. Il ne portait qu’un sabre court à sa ceinture. Un jeune page tenant son tachi 8 se plaça à deux mètres de lui.
Hirate regarda une dernière fois le paysage des montagnes qui se dessinait par la fenêtre. Il pensa à tous les guerriers morts avant lui qu’il allait rejoindre. Mais dans son cas, pas de mort glorieuse au combat, juste l’échec d’une mission ratée. Nobunaga était cet échec de toute une vie. Au lieu de l’écouter, il n’avait fait qu’empirer la situation depuis deux ans. Les relations avec sa famille s’étaient encore détériorées : son frère Nobuyuki était à présent soutenu par tous les généraux effrayés par le comportement de Nobunaga. Pis, quelques jours auparavant, son oncle s’était emparé du château de Kiyosu, siège du pouvoir du clan Oda. L’anarchie régnait à présent dans la province avec trois candidats possibles au titre de chef de clan. Pour couronner le tout, Nobunaga était tombé amoureux de Kitsuno Ikoma, ruinant ainsi le mariage avec le clan Saito qui redevenait une menace au nord de la province. Tout ce qu’avait fait le jeune héritier avait été d’affaiblir son camp jour après jour. À ce rythme-là, la province deviendrait une proie facile pour ses voisins, dont celui de l’est, le clan Imagawa, qui ne cachait pas ses ambitions d’absorber ce petit domaine.
La perte du château principal de Kiyosu venait de précipiter les événements, il y a quelques jours, et l’absence de réaction de Nobunaga avait décidé le vieux Hirate à pousser le jeune homme à agir en commettant ce suicide. En sacrifiant sa vie, il pouvait ainsi contester le comportement de son maître, sans perdre l’honneur de son nom. Appelée kanshi, il s’agissait de la seule forme d’indignation qu’un seigneur pouvait accepter. Pour Hirate, c’était également la seule possibilité de sortir avec dignité de son échec, sans que son nom soit taché à jamais. La seule…
Le moment était venu. Respirant le plus lentement qu’il pouvait, le vieil homme s’inclina devant les quelques personnes présentes dans la salle. Regardant chacun d’eux, il déplia un message qu’il brandit devant lui afin que chacun puisse en découvrir le contenu. Sur la grande feuille de papier blanc, une succession d’idéogrammes tracés avec élégance expliquait en termes officiels la raison de ce suicide. Afin que le message soit bien clair, Hirate le lit d’une voix forte et assurée.
— Moi, Masahide Hirate, au service du clan Oda en tant que conseiller spécial, responsable de la formation du jeune héritier du clan, déclare par ma mort attirer humblement l’attention du seigneur Nobunaga sur les menaces pesant lourdement sur l’évolution de notre clan et le prie instamment de bien vouloir y remédier pour la prospérité de la province. Ma fidélité et mon attachement au clan ont toujours été pour moi le but de toute ma vie et c’est pourquoi j’offre celle-ci avec joie aujourd’hui en témoignage de cet engagement.
Tenant toujours la lettre à deux mains devant lui, Hirate s’inclina brièvement, puis, lentement, la replia et la posa devant lui sur le tatami, à côté du poignard dont il allait se servir. Puis, sans lire un traditionnel poème d’adieu, il se prépara au suicide.
De ses deux mains, il écarta doucement les deux pans de son kimono blanc, révélant son torse âgé. Lentement, il prit dans sa main droite le poignard enveloppé dans la feuille de papier blanc et plaça la pointe de la lame sur son abdomen, sans appuyer. Son esprit était étrangement calme, à présent. Il avait déclaré publiquement ce qu’il avait sur le cœur depuis des années et cela ressemblait à une telle libération pour lui, qu’il en ressentait un vrai plaisir. Ce qui allait arriver dans les minutes à venir n’avait plus d’importance.
Sa main gauche se posa sur son abdomen et chercha l’endroit le plus souple pour y engager la lame. Quand elle l’eut trouvé, elle s’arrêta précisément à cet endroit. De sa main droite, Hirate amena le poignard exactement à l’endroit choisi et figea son geste. Il était prêt à présent pour son passage vers l’au-delà.
C’était le signal pour le kaishakunin 9. Celui-ci se leva et tira le sabre de son fourreau tenu par le jeune page. Puis, ce dernier prit une louche d’eau dans un seau et la versa sur les deux côtés de la lame, afin de protéger l’acier du sang qui allait s’y coller. Le samouraï inspecta alors la lame soigneusement puis, satisfait, vint se placer debout derrière le vieil homme assis sur le sol. Il leva son sabre verticalement à la hauteur de son visage, et quand il fut prêt à frapper, il s’adressa au vieux guerrier.
— Je suis prêt.
— Merci de m’assister en ce moment précieux Tanage san 10. Adieu. Nous nous reverrons dans une autre vie.
Il y eut un moment de silence, puis sans attendre, Hirate, les deux mains crispées sur le poignard, enfonça lentement la lame dans son bas-ventre. Une onde incroyable de douleur le submergea, qu’il chercha immédiatement à oublier pour se concentrer sur son geste. N’écoutant que sa volonté, il incisa horizontalement sa chair pour amener la lame jusqu’au côté droit de son ventre. Le sang rouge commença à apparaître sur ses mains et rapidement se répandit sur son kimono blanc.
Le kaishakunin essayait de deviner le moment opportun pour agir. Il ne pouvait donner le coup mortel trop tôt sans laisser le vieux guerrier prouver son courage, mais il ne voulait pas le laisser souffrir inutilement le martyre. Un combat interne bouillait en lui sur la décision qu’il devait prendre. De sa position, il voyait mieux que quiconque les tremblements du corps et la mare de sang rouge qui à présent commençait à inonder le tatami. Normalement, le vieil homme devait pratiquer une deuxième incision verticale pour achever le seppuku, mais il voyait bien que les forces commençaient à lui manquer du fait de son âge.
Hirate était dans un état de semi-conscience. La douleur fulgurante du début avait laissé la place à un univers confus où des voiles rouges et noirs se succédaient rapidement. Il avait du mal à sentir ses mains et à les contrôler. Son énergie commençait à l’abandonner. Il eut peur de ne pas arriver au bout de son sacrifice et que sa mort ne soit pas exemplaire. Sa dernière pensée fut pour cette volonté d’être digne jusqu’au bout. Puis ce fut le néant.
La lame du sabre faucha la tête du vieil homme au moment où celui-ci s’affaissait déjà vers le sol. Elle retomba et rebondit sur le tatami à quelques mètres des spectateurs. Hirate venait de hurler son dernier reproche à l’héritier du clan Nobunaga.