Château de Kiyosu – 22 mars 1557

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Château de Kiyosu – 22 mars 1557 La procession arriva en vue du château de Kiyosu. Bâti au milieu de la plaine, il se voyait néanmoins de loin, son donjon surplombant les constructions de la petite ville construite tout autour de son enceinte. Les dimensions restaient modestes comparées à celles d’autres citadelles des provinces du Japon. Néanmoins, son système de fortifications était habilement conçu. Une douve profonde séparait la ville de la première fortification. Un pont étroit, ne permettant que le passage de quelques hommes, aboutissait à une première porte. À double battant, recouverte de lourdes plaques de fer, celle-ci n’était en fait que la partie apparente d’une barbacane, permettant de piéger d’éventuels assaillants dans une cour étroite percée d’une multitude d’ouvertures par lesquelles ils étaient arrosés de flèches ou de pierres. Une seconde porte permettait de sortir de ce piège et de gagner la deuxième enceinte. Comme la première, celle-ci était faite de hauts murs verticaux, composés de lourdes pierres posées les unes sur les autres et s’élevant jusqu’à dix mètres en hauteur. Posées sur cette structure massive, des tours de garde en bois foncé se détachaient nettement sur la couleur claire des grandes pierres. Nobuyuki remarqua rapidement que des modifications avaient encore été entreprises depuis quelques mois. La puissance de son frère allait croissant depuis deux ans. Le réveil tardif de l’héritier du clan Nobunaga avait pris chacun par surprise, au moment où les dés semblaient avoir été jetés depuis longtemps. La menace que Nobunaga pouvait représenter avait été oubliée de tous et le clan Oda s’était réorganisé autour de Nobutomo, cet oncle ambitieux qui rêvait de gloire à la mort de son frère. Mais l’histoire ne s’était pas écrite ainsi. L’héritier des Oda avait frappé d’un coup sans prévenir et battu cet oncle dans une courte mais sanglante bataille, il y avait tout juste deux ans. Les cavaliers de Nobuyuki s’arrêtèrent sur le seuil de la première enceinte. Deux gardes sortirent par une petite ouverture taillée dans l’immense porte et s’inclinèrent devant la procession de cavaliers. Leur uniforme neuf surprit Nobuyuki. Il tranchait singulièrement avec celui, plutôt fatigué, de ses propres troupes. L’officier se dirigea vers le cheval de Nobuyuki et s’inclina profondément : — Seigneur Nobuyuki, au nom de mon maître, le seigneur Nobunaga, je vous souhaite la bienvenue au château de Kiyosu, le siège du clan Oda. Nobuyuki grimaça. La dernière phrase était une mise en garde à peine voilée sur le rang hiérarchique que son frère aîné revendiquait sans laisser la place à quelque contestation que ce fût. Au vu de la dernière tentative d’insubordination de Nobuyuki, les paroles de l’officier prenaient une dimension particulière. — Pouvez-vous nous mener à mon frère ? Je souhaite le voir rapidement. Son état de santé m’inquiète. L’officier s’inclina une nouvelle fois et, désignant la lourde porte dont les battants commençaient à s’ouvrir, invita l’escorte d’une cinquantaine de cavaliers à pénétrer dans la cour de la première enceinte. — Mon maître est toujours souffrant et vous recevra d’ici quelques heures, le temps pour vous de vous reposer du voyage et de vous changer. Vous aurez aussi l’occasion de rencontrer votre mère, dame Gozen, qui séjourne également au château. Nobuyuki acquiesça de la tête. La présence de sa mère était encourageante. Elle était son plus grand soutien face à ce frère qui se révélait de plus en plus menaçant depuis quelque temps. Tant que dame Gozen serait là, il resterait en sécurité. C’était elle qui l’avait sauvé l’année dernière de la colère de Nobunaga après sa tentative de rébellion ratée. C’est elle qui continuait à l’encourager à ne pas baisser les bras. Et elle avait raison, car cette maladie soudaine de son frère était peut-être une fantastique opportunité de récupérer le pouvoir sans combattre. En une dizaine de minutes, les cinquante cavaliers franchirent les deux murs d’enceinte concentriques et arrivèrent au pied du donjon. D’une hauteur de cinq niveaux, le tenshu 11 était érigé sur une base faite de grosses pierres identiques à celles des remparts. Mais c’était la superstructure de bois noire s’élevant haut dans le ciel qui donnait à l’ensemble un caractère imposant. Nobuyuki entra dans le donjon avec ses principaux officiers. Le reste des cavaliers fut conduit dans les logements réservés aux soldats. La grande salle à l’intérieur du donjon servait principalement aux réserves de nourriture et d’armes nécessaires pour soutenir un siège. Au centre de l’immense pièce, un puits permettait de fournir en eau les éventuels assiégés et, disait-on, donnait accès à un souterrain secret pour s’échapper en cas de besoin. Plusieurs hommes en armes attendaient devant un grand escalier en bois qui menait aux étages supérieurs et aux appartements de Nobunaga. Visiblement, celui-ci prenait soin de sa sécurité. Était-ce une conséquence de la tentative menée par son frère il y a plus d’un an ? Nobuyuki entreprit la montée de l’escalier. Comme dans tous les châteaux, celui-ci était très raide et il dut s’aider de la rampe pour grimper, une à une, les marches qui conduisaient au premier niveau. Ce dernier était assez sombre, seulement éclairé par des meurtrières étroites fermées par des barreaux, utilisées en cas de siège pour détruire l’ennemi. L’espace était divisé par quelques cloisons permettant d’abriter la garde rapprochée de Nobunaga. Prosternés à même le sol, plusieurs soldats saluaient le jeune homme. L’officier qui l’avait accueilli à la poterne lui désigna l’escalier menant au deuxième niveau. Quand il eut gravi ce deuxième escalier, plus abrupt que le premier, le jeune homme nota les aménagements qui avaient été faits depuis peu. Loin de l’austérité qui régnait ici quelques années auparavant, l’ensemble de l’étage avait été aménagé avec goût. Le sol était recouvert de tatamis, les cloisons neuves séparaient l’espace en plusieurs pièces de réception ou d’habitation et, dans chacune d’elles, des objets précieux avaient été disposés dans le tokonoma 12. L’officier lui indiqua une pièce devant laquelle Nobuyuki se déchaussa. En entrant, le jeune homme aperçut immédiatement dame Gozen, entourée de sa servante principale. Tandis que les cloisons mobiles se refermaient derrière lui, il se prosterna au sol devant sa mère. — Comme je suis heureux de vous voir ici, ma mère ! Je suis venu aussi vite que possible quand j’ai reçu la lettre de Nobunaga m’informant de sa maladie. Savez-vous de quoi il retourne ? — Bonjour, mon fils. Je suis heureuse de te revoir ici. Ton séjour forcé dans ce château de Suemori ne semble pas t’avoir trop fatigué. Comment se sont passés ces longs mois loin de Kiyosu ? — La vie de cette petite garnison est loin d’avoir réussi à me faire oublier le faste de ce château – plus notable encore depuis que mon frère a entrepris de le restaurer, à la suite des combats contre notre oncle. Je remarque que pour faire des aménagements aussi coûteux, mon frère possède à présent l’ensemble des revenus du clan. Pour ma part, j’ai dû me contenter de baraquements militaires rudimentaires et d’un confort minimal. — Oui, c’est vrai, mais ceci est quand même bien mieux que le sort que te réservait ton frère. Tu possèdes encore la vie, et c’est cela le plus important. Nobunaga m’a surprise quand il a enfin accepté ma demande de vous gracier, toi et tes deux généraux, après ta tentative de rébellion. Tu connais ton frère ; cette clémence ne lui ressemblait pas du tout. Vu le peu d’amour qu’il éprouve à mon égard, j’imagine que quelqu’un d’autre a intercédé pour toi. Probablement Kitsuno. — Kitsuno ? Sa concubine ? — Pas seulement sa concubine. Elle sera dans quelques semaines la mère de son premier enfant. En quelques années, elle est devenue la véritable épouse de ton frère. Il lui voue un amour incontestable. Lui qui ne s’intéressait qu’à lui, le voici à présent incapable de vivre sans cette femme. C’est une situation difficile à vivre pour dame Nohime, son épouse officielle. Elle se réfugie dans le silence, certains disent même dans l’opposition à son mari. — Pourquoi Kitsuno aurait-elle intercédé en ma faveur auprès de Nobunaga ? Je la connais à peine. Et pour moi, ce n’est pas la femme qui doit diriger le clan Oda auprès de son mari. — Surveille tes paroles, mon fils ! Ton frère exige un respect absolu pour Kitsuno. Et si elle a cherché à te sauver, toi et tes généraux, c’est qu’elle souhaite que ton frère quitte ses anciennes habitudes, qu’il commence à gouverner comme un vrai chef de clan, et non comme un guerrier de bas niveau. Elle va peut-être réussir là ou le vieux Hirate avait échoué. Nobuyuki se souvint du visage du vieil homme. Son suicide spectaculaire avait réellement ébranlé Nobunaga. Pendant des mois, le jeune héritier avait essayé de salir l’image de son percepteur pour ne pas être jugé responsable de sa mort. Il était devenu encore plus arrogant et v*****t qu’auparavant. Mais après cette réaction initiale, il avait commencé à changer. Conscient que son attitude le menait droit au désastre, il avait commencé à mettre en œuvre peu à peu les enseignements de son ancien professeur. Son apparence elle-même s’était modifiée. Délaissant les tenues de soldats de bas rang et les coiffures de garçon de rue, il s’était progressivement conformé à l’étiquette d’un chef de clan. Il avait pris conscience des nécessaires alliances à faire autour de lui et avait rassemblé peu à peu des guerriers fidèles, y compris son beau-père et l’un de ses plus jeunes oncles. En deux ans, le vaurien s’était transformé en général de clan. Quelques mois plus tard, il livrait sa première bataille dans ce château de Kiyosu en tuant Nobutomo qui lui disputait la direction du clan. Non, le vieux Hirate n’avait pas échoué ! Loin de là. Il avait transformé son sacrifice en victoire. Nobuyuki regarda à nouveau sa mère. Elle le soutenait toujours contre Nobunaga, mais elle devenait également plus prudente. Elle qui l’avait poussé à se rebeller contre son frère avait probablement à présent accepté de le voir régner sur le clan Oda. Mais lui n’était pas de cet avis. Le jeune homme n’avait pas abandonné ses ambitions et au fin fond de son exil, il avait de nouveau passé des accords secrets avec plusieurs seigneurs des environs pour renverser son frère. Pourtant, la maladie soudaine de Nobunaga allait peut-être lui éviter une deuxième rébellion. Qu’importe la méthode, pourvu que cet incapable quitte ce monde le plus tôt possible ! — Me caches-tu quelque chose, mon fils ? Ta mère devrait-elle savoir quelque chose que tu ne lui dis pas ? Le visage de dame Gozen était inquiet. Contrairement à ceux de Nobunaga, qu’elle n’avait jamais vraiment cherché à comprendre, elle savait deviner les sentiments de son fils cadet. Elle s’inquiéta soudain des conséquences de ce que pourrait faire Nobuyuki. Les temps avaient changé et les prises de pouvoir contre Nobunaga étaient finies. La puissance du nouveau seigneur du clan Oda était trop forte à présent. Même elle avait été surprise du revirement inattendu de son fils aîné. Certes, Nobunaga conservait son esprit emporté et dur, mais dorénavant, il le mettait au service du clan. Finalement, pourrait-il succéder à son père ? — Mère ! Même s’il a changé, Nobunaga reste un danger pour notre clan. Nous ne pouvons le laisser détruire notre famille, notre nom et nos gens. Cette province a besoin de survivre, et grâce à mes efforts diplomatiques avec les provinces avoisinantes, je serai en mesure de conserver ce clan. Il ne faut pas baisser les bras… Dame Gozen baissa les yeux. Ce qu’elle avait redouté était malheureusement la réalité. Le jeune homme n’avait pas bien compris à quel point le rapport de force s’était inversé. À présent, la majorité des généraux du clan, impressionnés par la prise de ce château et par l’échec de la rébellion de Nobuyuki l’année précédente, avait juré fidélité à Nobunaga. Le sort était scellé. — Nobuyuki, ces efforts sont vains désormais. Ton frère possède, que tu le veuilles ou non, le clan Oda. Il a fait preuve de clémence à ton égard. Profites-en ! Abandonne tes projets de rébellion avant qu’il ne soit trop tard ! On ne tente un combat que si l’on est sûr de gagner. Dans ton cas, tu es presque sûr de perdre. Ton ralliement à Nobunaga te permettra peut-être de reprendre une place importante dans le clan. Je ne veux pas te perdre. Écoute-moi… Dame Gozen n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Des pas résonnèrent dans le couloir qui menait à la pièce d’audience. La cloison s’ouvrit lentement et un officier du clan Oda apparut. Il s’inclina devant dame Gozen et devant Nobuyuki. Levant les yeux, il s’adressa au jeune homme. — Seigneur, le seigneur Nobunaga vous demande à présent à ses côtés. Si Dame Gozen le permet, je vais vous conduire auprès de lui. Acquiesçant d’un signe de tête, le fils et la mère s’inclinèrent à leur tour devant l’officier. Le jeune homme se leva et salua sa mère. — Mère, je vais voir mon frère, et ensuite je reviendrai vous voir. Nous devons terminer cette conversation. Dame Gozen acquiesça et regarda son fils sortir de la pièce accompagné de l’officier. Dans le couloir, les gardes du corps de Nobuyuki approchèrent à leur tour pour accompagner leur maître. Comme le voulait l’usage, tous avaient dû laisser leurs sabres à l’entrée des appartements et ne gardaient que leurs wakizashi 13 dans leur ceinture. Mais quand l’officier désigna au jeune homme l’escalier qui menait à l’étage supérieur, il leur bloqua le passage. — Désolé, mais vous n’êtes pas autorisés à assister à la réunion. Le seigneur Nobunaga rencontrera seul son frère. Les gardes du corps voulurent protester, mais Nobuyuki leva la main et indiqua à ses hommes d’obéir. Puis, suivant l’officier, il entreprit de monter les marches abruptes qui menaient aux appartements personnels de son frère. En haut, l’officier lui indiqua la salle où se tenait Nobunaga. Il fut très surpris en entrant dans la grande pièce par le spectacle qu’il vit. Il s’attendait à trouver Nobunaga alité, entouré de ses médecins. Mais en réalité, son frère était assis au milieu de la pièce, entouré de quatre guerriers. Parmi eux, il reconnut son ancien complice, Shibata, avec qui il avait tenté sa première rébellion. Ne montrant néanmoins aucune surprise, il s’accroupit sur les tatamis et s’inclina profondément devant Nobunaga. — Je suis ravi de vous trouver en si bonne santé mon frère. Les nouvelles alarmantes vous concernant m’ont incité à venir vous rendre visite le plus tôt possible. — Est-ce toi qui es venu de ton plein gré, ou bien moi qui t’ai convoqué ? Le ton dur de son frère le surprit. Il s’attendait à trouver un homme affaibli et hésitant, et il découvrait un guerrier autoritaire en parfaite santé. Une brusque inquiétude le saisit. Que voulait dire cette réunion bizarre ? Et que signifiait la présence de Shibata ? Il sentit un frisson lui parcourir l’échine. Comme un vrai guerrier, il ne montra pas son trouble et pour éviter de répondre à la question, se tourna vers les quatre autres guerriers. — Messires, je suis heureux de vous savoir auprès de mon frère. Bonjour, Seigneur Shibata. Son ancien complice, au lieu de le saluer directement, baissa la tête et évita son regard. Le jeune homme s’aperçut alors que chacun des guerriers portait ses sabres contrairement aux usages en présence de son seigneur. Ce détail le mit mal à l’aise. — Depuis combien de temps te caches-tu, mon frère ? Est-ce que ce séjour loin de moi t’a enfin donné l’occasion de me servir ? Il regarda Nobunaga. Et il comprit. Le regard de son frère ne faisait pas de doute. Ce n’était pas un regard familial ni celui d’un suzerain, mais celui que l’on réserve à un ennemi qu’il faut combattre. Son frère savait tout et la présence de Shibata à ses côtés le prouvait. Il avait été trahi par son ancien ami. Sa tentative de rallier à lui des guerriers pour la deuxième fois était à présent dévoilée. — Je suis à votre service mon frère, vous le savez. Et la sécurité du clan Oda est très importante pour moi. — Tu as raison, le clan Oda est tellement important pour toi que malgré ma bienveillance, tu essaies encore de te l’approprier. Shibata m’a informé de tes nouvelles manœuvres stupides pour tenter de m’écarter du pouvoir. Qu’espérais-tu ? Pouvoir me tromper, mener la rébellion au sein de mes hommes, me faire assassiner par des ninjas ? Qui es-tu pour affaiblir ton propre clan ? — Mon frère, ne croyez pas tous ces mensonges ! Ce sont des essais désespérés de certains guerriers pour nous éloigner l’un de l’autre. Et si Shibata cherche à jouer ce jeu, vous devriez songer à vous en séparer… Nobuyuki avait regardé Shibata tout en prononçant cette dernière phrase et, à sa grande surprise, celui-ci ne réagit pas à l’insulte. Ce comportement signifiait que Shibata avait visiblement la complète confiance de son maître, et rien ne pouvait l’atteindre à présent. Le jeune homme se sentit désarçonné. Il comprit qu’aucune discussion n’était possible et qu’il s’agissait uniquement de son acte d’accusation. Son regard se porta alors sur les autres guerriers présents dans la salle. Il fut étonné de découvrir que les trois hommes n’étaient pas des officiers supérieurs, mais des gardes du corps. Leur kimono simple et leurs armes sans ornement permettaient de les différencier facilement d’un guerrier de plus haut rang. En arrivant dans la pièce, Nobuyuki n’avait pas prêté beaucoup attention à ces hommes, mais leur présence sonnait comme une menace. — Comment oses-tu ? Il tourna son regard vers son frère. Celui-ci était dans une colère noire. — Comment oses-tu venir insulter mes officiers ? Comment oses-tu, toi, le traître, salir l’image et le nom de mes guerriers ? Comment expliquer que je sois trahi par un membre de ma propre famille, par mon propre frère ? Pourquoi n’as-tu pas choisi la seule solution qui s’offrait à toi, celle de mourir avec honneur ? Nobuyuki eut la confirmation, à ce moment-là, que cette invitation n’était qu’un piège, et qu’il s’était laissé berner par l’espoir fou de voir son frère disparaître. Le mot « mourir » que Nobunaga venait de prononcer scellait son destin. Il comprit que rien, ni aucune explication ne pourrait faire changer d’avis Nobunaga et que celui-ci avait déjà pris sa décision. Il se dit qu’il avait été bien naïf et que, contrairement à ce qu’il avait pensé, son frère n’avait jamais été le simple petit voyou qu’il s’imaginait, mais qu’il avait déjà l’étoffe d’un général. Nobunaga se tut. Il continua à regarder Nobuyuki, mais la colère était déjà retombée. Pour lui, la rencontre était terminée et il n’y avait rien d’autre à ajouter. Il fit un signe discret à ses trois gardes du corps et se leva. Il regarda une dernière fois son frère, toujours accroupi sur les tatamis. — Puisque tu n’as pas eu le courage de faire seppuku et de mourir en guerrier, je vais donc être obligé de t’aider. Pourtant, tu n’es plus mon frère à présent, pour moi tu n’existes plus. Dorénavant, j’interdis à quiconque de faire mention de ton nom. Il n’y a jamais eu de traître chez les Oda, et par conséquent tu ne peux pas être un Oda. Essaie au moins de réussir ta mort ! Puis Nobunaga invita Shibata à le suivre. Les deux hommes sortirent de la salle, laissant seuls Nobuyuki et les trois gardes du corps. Ceux-ci s’inclinèrent et, après le départ de Nobunaga, se levèrent à leur tour. Ils se disposèrent en triangle autour du jeune homme qui était resté assis sur les tatamis. — Seigneur, je suis désolé, mais les ordres de mon maître sont clairs et je ne peux lui désobéir. Préparez-vous s’il vous plaît. Nobuyuki sut que son dernier moment était arrivé. Il aurait aimé pouvoir s’y préparer, faire ses adieux à sa mère et à ses alliés. Mais comme tout guerrier, il devait être prêt à affronter la mort n’importe quand. Et il décida de la regarder en face, sans peur. — Fais vite, et épargne-moi tes excuses inutiles. Le guerrier s’inclina pour signifier son obéissance et fit un signe discret au soldat placé derrière le jeune homme. Celui-ci en une seconde tira son sabre du fourreau et l’abattit aussitôt sur le cou de Nobuyuki. La lame siffla dans l’air et fit voler du premier coup la tête du jeune garçon. Nobuyuki ne sentit rien, et quitta ce monde en un instant. Nobunaga avait descendu l’escalier, accompagné de Shibata, et il se posta devant la pièce où se tenait sa mère. Il hésita quelques secondes puis il ouvrit la cloison. Sa mère était toujours sur le tatami, discutant avec l’une de ses servantes. Elle tourna la tête, fut étonnée de voir apparaître son fils aîné, et non, comme prévu, le jeune Nobuyuki. Nobunaga, sans parler, s’assit en face d’elle et la regarda droit dans les yeux. — Mère, je n’ai plus de frère cadet. Cet homme, que j’avais gracié à votre demande, s’est de nouveau retourné contre moi. Cette fois-ci, je n’ai pas voulu entendre vos conseils et vos demandes de clémence. C’est la raison pour laquelle vous n’avez pas réussi à me voir depuis votre arrivée. Mon officier m’a rapporté qu’il vous avait confié son espoir de me renverser, il y a à peine une heure. Ceci a confirmé ma décision. Comme vous êtes ma mère, j’oublierai que vous avez été en contact avec ce traître. Et je n’attenterai pas à votre vie. Mais n’oubliez pas cette leçon. Quiconque se dresse contre moi n’a aucune chance de réussir. Je ne pleure pas mon frère et je vous interdis de le faire à votre tour. Depuis toutes ces années où il a fallu reconquérir jour après jour mon pouvoir sur le clan Oda, je n’ai jamais pu compter sur vous. Mon épouse m’espionne probablement au profit de son père, le seigneur Saito, et ma propre famille conspire. La seule personne qui m’ait aidé est Kitsuno. J’ai confiance en elle et elle sera avec moi à la tête du clan. Avec la mort de mon frère, j’ai pratiquement éliminé toute opposition dans cette province. Sa disparition sera le dernier acte contre ceux qui voulaient encore me disputer le pouvoir. La mère de Nobunaga dut faire appel à toute son éducation pour ne pas laisser éclater sa tristesse à l’annonce de la mort de son fils cadet. Elle baissa les yeux et regarda les mains de Nobunaga, qui avait peut-être tué lui-même celui qu’elle chérissait. Elle savait qu’il n’y aurait plus aucune pitié à attendre de son fils aîné et que son destin personnel était scellé, même si son rang de mère lui épargnerait probablement la mort. Mais finalement, était-ce une si bonne nouvelle ? Vivre sous l’autorité brutale de Nobunaga lui sembla un châtiment bien plus terrible. Levant les yeux, elle se détourna de son fils pour regarder par la fenêtre les nuages qui filaient lentement au loin. Elle n’entendit pas Nobunaga se lever et sortir de la pièce. Seul le silence l’oppressait et elle eut le sentiment que sa vie venait de finir à ce moment précis. Puis, quand elle se rendit compte qu’elle était seule dans cette pièce, ses larmes surgirent. Elle s’effondra de douleur. Okehazama (19 juin 1560)
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