I – La douceur des pulls des îles d’Aran

1379 Words
I La douceur des pulls des îles d’AranCe dimanche matin, les rues de Clifden étaient vides. La mauvaise saison piétinait et les trottoirs luisaient de la dernière pluie. Derrière sa vitrine, John Bradley contemplait les rangées de pulls, implorant le ciel pour que le prochain bus en provenance de Galway ne soit pas vide de touristes. Il ne lui restait que le prix à afficher et c’était là tout son problème parce qu’un peu plus loin, chez Outdoor Shop, les trésors écrus du Connemara étaient proposés à 25 €. Bon d’accord, c’était du made in China, mais à ce tarif, avec une saison qui durait moins de quatre mois, autant baisser le rideau tout de suite. Désarçonné, peut-être victime du syndrome de la page blanche, le boutiquier soupira en regardant la fiche cartonnée. Après réflexion, il opta pour 45 €, barra la somme et inscrivit dessous, au feutre rouge, « on sale3 35 € ». « Comment bouffer sa marge en un coup de crayon… » — Qu’est-ce que tu marmonnes ? John Bradley sursauta. La question, sortie de nulle part, lui frictionna le cou d’une fraîcheur désagréable. Dans l’entrée du magasin, la pluie dégoulinait du Barbour crasseux de Zack McCoy. Derrière lui, un chien de race indéterminée salissait le tapis coco. Trouvant celui-ci à son goût, l’animal leva la patte contre l’étalage de pulls et, d’un coup de truffe de clébard mal dressé, renifla les méfaits de son œuvre. D’un geste lent, le vieux dévissa sa casquette et se transforma en chat-huant sortant d’un séchoir à linge. — Désolé, avec l’âge il pisse partout. T’as des mouches à saumon ? continua l’épouvantail après avoir rabroué la bête. John, pas plus qu’un autre, ne pouvait se vanter d’avoir vu l’ombre de McCoy dans la rue principale depuis belle lurette. La dernière fois c’était en juillet, chez Mannion’s, où le vieux avait semé la pagaille en fracassant sa pinte sur la gueule d’un plus mal embouché que lui. Depuis l’incident, il se planquait dans sa tanière, au bout du chemin de Recess, avec pour seuls voisins les dingues de la famille O’Brien et les moutons des tourbières de Derryadd East. Personne n’osant s’aventurer dans le secteur, les loustics braconnaient sans vergogne les lacs de Garroman et, vu leur réputation, la Garda ou les représentants de la société de pêche ne risquaient pas de les déranger. Avec sa stature de vate4, veuf d’une banshee5 complètement cintrée, McCoy n’était jamais le bienvenu en ville et sa manie de coller le mauvais œil dans le dos de ceux qui croisaient sa route n’arrangeait pas son image de marque. Jessica, sa fille aînée, belle à damner un druide, avait attisé et satisfait les désirs de tous les mâles de la région avant d’être retrouvée morte dans une voiture, sur le parking du terminal de Cork. Une balle dans la tête… C’était ce qui se racontait. Bradley effaça l’image de Jessica. Certes, c’était un diamant brut, une perle rare mais une perle que de nombreux gars avaient enfilée, à condition d’être catholiques et de lever une pinte à la mort de l’Anglais ou à la réunification de l’Irlande. Le souvenir qui donnait à Bradley le sourire d’un enfant de chœur n’était pas celui de la fille de Zack mais l’ombre de celle qui l’accompagnait : Ciara McMurphy. Comme leurs pères, les deux étaient inséparables mais la seconde, la fille de Jason, n’était pas moulée dans le métal servant à usiner les tin whistles6. C’était une gamine aussi revêche qu’un poney du Connemara, un peu garçon manqué mais surtout un amour d’enfance aux yeux couleur de ciel d’été, aux joues piquées de taches de rousseur, aux cheveux entortillés et plus sombres qu’un morceau de tourbe. Pourquoi avait-elle épousé ce grand con de Fergus O’Brien ? La cérémonie s’était étalée sur deux jours et Clifden avait vu défiler tout ce que l’Irlande comptait d’anciens membres de l’IRA. Ce beau monde s’était couvert de salutations distinguées avant de se renifler les fesses en montrant les crocs tels des chiens prêts à mordre. Le mariage avait duré six mois, le temps de la consolidation d’une fracture de la mâchoire et de trois côtes enfoncées. Ciara avait quitté les prés humides de Cappaghoosh où elle vivait avec son abruti de mari pour s’exiler à Galway. Il se disait que les plaies de son âme n’étaient toujours pas cicatrisées. Au décès de son père, elle avait hérité de la maison familiale, après Ballyconneely, sur la route de Roundstone, à deux encablures du lac Trosca où son paternel aimait user ses mouches. Elle n’y séjournait que pendant les bank holidays7 et n’était revenue qu’une fois à Clifden, neuf ans après son départ, pour l’enterrement de Jessica. Ce jour-là, toute l’assistance avait avalé sa chique quand elle s’était avancée vers la tombe, dans un uniforme de la Garda Síochána8 qui lui moulait les fesses et lui comprimait la poitrine. McCoy se raidit : — Bradley, tu as dans le crâne des choses qui me dérangent. T’as des mouches à saumon ? Deuxième bise glaciale sur la nuque. Bradley écarta les mains en signe d’incompréhension. — Des mouches à saumon ? En avril ? T’as vu des saumons remonter l’Owenglin9 ? — Qui te parle de l’Owenglin ? La rivière est tourbeuse et même avec cette pluie on pourrait la traverser sans se remplir les bottes ! — On n’a jamais vu de saumon à cette période ! Tu devrais arrêter la Guinness le matin, Zack. — Occupe-toi de tes pulls. T’as des mouches ? — J’ai ! Tu veux quoi ? — Des noyées. Bradley garda un œil sur le chien qui reniflait le présentoir à pipes et passa derrière le comptoir en désignant les tiroirs à mouches. En connaisseur, McCoy caressa les Connemara Black de 12 et les Olive brunes aux ailes grises. — Mets-moi cinq Connemara. Pour les saumons t’as quoi en stock ? — C’est 10 €… Des Copper Killer, des Black Ghost, des… — T’as des drapeaux irlandais ? — Des quoi ? — Des Steelhead Highlander. — Des vertes ? — Pourquoi, t’en as déjà vu des pas vertes ? — Non, concéda Bradley. T’en veux combien ? — Deux. Ajoute aussi deux queues orange. — Des Ally’s Shrimp ? Elles sont à 3 euros pièce. — Mauvaise réponse, John ! Aujourd’hui c’est jour de soldes. Le vieux désigna le bristol posé sur les pulls. — En plus, comme t’es un homme doué de bonté à défaut d’être un sachant, tu m’offres les mouches à saumon. Je te paie les Connemara Black, sinon ça porte malheur. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, Bradley encaissa deux billets de cinq euros sans taper le prix sur la caisse enregistreuse. — Sans vouloir te paraître indiscret Zack, tu vas les pêcher où tes saumons ? — Pas les saumons, LE saumon. James O’Brien m’a dit en avoir vu un marsouiner sur le lac des Mémères, à la pointe d’Aughrus. — Et il a fait comment ton saumon pour arriver dans le lac ? Il a creusé un tunnel ? McCoy pointa un index à l’ongle endeuillé sous le nez du vendeur de pulls. Ses yeux se teintèrent de la couleur des rochers des bogs10. — Je vais te dire un truc, marchand mécréant. Sais-tu que la rivière de Lug descend des collines d’An Gleann et se jette dans le Streamstown après le B&B de Kermor ? Bradley esquissa un début de réponse que le vieux étouffa d’un haussement de sourcils. Son pouce désigna le plafond. — Sais-tu qui était le dieu Lug ? Connais-tu la légende d’Eber, le druide devenu saumon et sais-tu pourquoi cette rivière se perd dans une faille menant vers les portes du Síth ? — Du quoi ? s’étouffa Bradley. — Du Síd ! L’autre monde, si tu préfères. Localisé dans les tumulus, le siège de la demeure des dieux. Ton ignorance me fait de la peine, John. — Désolé de t’attrister mais j’ai un bus de touristes qui vient de s’arrêter. On reparlera du Síd plus tard. Essaye de ne pas oublier ton animal de compagnie ! McCoy ramassa ses mouches et siffla son chien. En passant devant les pulls d’Aran, il désigna l’affichette : — Mets-les à 38,95. Ce matin, tu vas en vendre sept ; ça te remboursera tes diptères. En regardant le vate porte-malheur rejoindre sa guimbarde trouée de rouille, Bradley éprouva un manque de compassion coupable. Priant pour que les prédictions se réalisent, il corrigea son prix et aéra le magasin afin de ne pas rebuter la clientèle. Comment pouvait-on résister à la douceur des pulls des l’îles d’Aran ? 3 « À vendre » 4 Dans la société celtique, le vate est membre de la classe sacerdotale, au même titre que les druides et les bardes. Il s’occupe du culte et est souvent considéré comme un devin. 5 Magicienne et messagère de l’autre monde. 6 Flûte irlandaise à 6 trous, généralement en métal. 7 Jours fériés initialement (religieux) organisés par les employés de la banque d’Angleterre. En 1921, après l’indépendance, le nombre de jour est passé à 9 puis à 10 avec le nouvel an. Chaque jour à un nom. Le 17 mars, celui de la Saint-Patrick se traduit par Lá Fhéile Prádaig. 8 En irlandais : Garda Síochána na hÉireann pour « Gardiens de la paix d’Irlande ». Police de la République d’Irlande dont le QG est situé à Phénix Park, à Dublin. 9 Rivière arrosant Clifden. 10 Tourbières.
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