II – La manette du distributeur de bière

1290 Words
II La manette du distributeur de bièreDe la sortie de Clifden à l’embranchement menant vers la pointe d’Aughrus, McCoy expliqua au chien pourquoi, le jour de la fête de Beltaine11, les Fir Bolg qui régnaient sur l’Irlande furent vaincus lors de la cinquième conquête, après la bataille de Mag Tuireadh, par les Tuatha Dé Danann. — Je peux te dire qu’ils ont pris une sacrée branlée ! En face, les mecs, c’étaient pas des manches de pioche, tu peux me croire, Blacky. Ils avaient des cochons magiques qui les rendaient immortels. Si, si… Pas la peine de tirer cette gueule-là ! Des cochons, j’te dis ! Au fait, pourquoi t’as pissé sur la moquette de John ? Après Standing Stone et le croisement de la Sky Road, il prit à gauche la direction de Claddaghduff. Un sentiment étrange l’envahit, curieux mélange de haine et de tristesse. La dernière fois qu’il s’était trouvé là, c’était pour l’enterrement de son vieux pote, Jason McMurphy. D’habitude, pour aller jusqu’au lac des Mémères, il passait par Cleggan parce que cette satanée route était jalonnée de trop de cimetières. Celui de Streamstown Bay, avec sa quinzaine de tombes qui se bagarraient contre les ajoncs, n’était pas le plus sinistre mais ceux de l’île d’Omey, l’ancien et le nouveau, avec leurs allées tirées au cordeau et leurs croix celtiques défiant le large, lui foutaient le bourdon. Trop de souvenirs y étaient enterrés et, arrivé à un âge où penser aux morts l’occupait plus que d’aimer les vivants, il ne voyait aucun intérêt à ronger sa solitude dans le coin. L’ancien moulin des Flayerty, le Prioré, les fleurs jaunes sur le muret de Connelly, les yuccas de la nurserie marine, ni le temps ni le vent n’avaient rien dérangé. Vers Kermor, le B&B des Bretons, il ralentit jusqu’à s’arrêter. En contrebas, la marée libérait les plages de sable blanc et l’accès sur l’île d’Omey, jalonné de poteaux. Plus il avançait, plus les haies de rhododendrons rétrécissaient l’asphalte. À la bifurcation menant vers la pointe d’Aughrus, McCoy s’arrêta devant les panneaux coincés entre les pierres, coupa le contact et descendit de son véhicule, le temps de se rouler une cigarette. Blacky se planqua sous le siège avant. « Cleggan lobsters fishery12 » et « Porcupine fishery » à moins de 2 miles sur la gauche, cottage à vendre et « Cleggan centre » sur la droite ; le chemin qui partait en face se dirigeait plein ouest, vers la pointe d’Aughrus. Un panneau vermoulu, orné d’un pictogramme de randonneur rongé par les embruns, pendait dans une tignasse de fils électriques. McCoy tira sur son mégot attisé par le vent et cracha deux morceaux de tabac. Dans son dos, le soleil levant allongeait les ombres et les touffes de lichen donnaient aux pierres empilées des gueules de farfadets idiots. Après la maison des Milligan, l’herbe bouffait les graviers, recouvrait les passages de roues avant de s’arrêter là-bas, comme un trait de pinceau longiligne et bosselé, vers la barrière fermant l’accès à l’océan. Tout au fond, plantée au large, High Island narguait l’horizon, indifférente aux vagues qui lui rongeaient le granit. Sur les rochers, une ribambelle de cormorans se séchait les ailes, telles des figurines maléfiques découpées sur le ciel. — Qu’est-ce qui t’amène dans le coin, McCoy ? Pete O’Toole urinait contre un bosquet. — T’es pas encore mort, Pete ? — Pas encore… O’Toole se reboutonna et s’essuya les doigts sur le cul de son pantalon. — Tu viens prendre de mes nouvelles ? — Non. Pour être franc, je m’en fous un peu de ta prostate. Dis-moi, la maison d’Aughrus, celle des Milligan, elle est toujours vide ? O’Toole se tourna vers l’ouest et plissa les yeux. McCoy en profita pour se rouler une autre cigarette. Il avait le temps, parce que l’individu, en plus d’être con comme un saumon sans tête, avait la réputation de dissimuler une lenteur de langage désarçonnante derrière des mimiques grotesques. — La baraque du bout ? finit-il par lâcher. — J’en vois pas d’autre. — Et qu’est-ce que ça peut bien te foutre qu’elle soit vide ou pas ? — Rien, concéda McCoy. C’était juste pour entretenir la discussion. — Ah ! Ben… elle est vide. O’Toole haussa les épaules en bougonnant un truc du genre « va te faire foutre ». Dans son dos, une main invisible écarta le rideau de la cuisine. McCoy regardait toujours en direction de la maison d’Aughrus ; la fumée qui s’échappait du toit nécessitait un supplément d’explications. O’Toole dut lire dans ses pensées : — C’est pour éviter l’humidité. — Ben voyons. C’est aussi pour éviter l’humidité que l’herbe a été fauchée ? — Non, c’est pour faire propre. Culan Sparfel va rester là quelques jours. Paraît qu’il vient pour pêcher à la traîne sur le Corrib. — Tu le salueras de ma part, conclut McCoy en balançant son mégot. Au fait, t’aurais pas vu un saumon tourner dans le lac des Mémères ces temps-ci ? Après une courte incrédulité, O’Toole ricana. — En avril ? Un saumon ? Dans ce lac ? T’es cinglé ! — Peut-être… En tout cas, on ne se reverra pas. Mets tes affaires en ordre et profite de la messe pour te réconcilier avec le Seigneur ; la semaine prochaine tu ne seras plus de ce monde. Abandonnant le gars en plein désarroi, McCoy regagna sa guimbarde et mit un temps infini avant d’enfiler la clé de contact. Ses mains tremblaient. Qu’est-ce que Culan Sparfel venait foutre ici ? Les volutes blanches au-dessus de la masure traçaient sur le ciel des cercles aux contours indéfinis. La perspective les accrochait sur High Island comme des touffes de barbe à papa. Le plus étrange était que cette fumée donnait vie à un paysage mort depuis des lustres. Cette baraque, tout juste habitable, dont le toit dépassait à peine des barrières de pierres, était celle des Milligan. Cernach, le vieux, braconnier devant l’Éternel, s’était noyé en relevant ses casiers. Par vengeance, l’océan l’avait donné à bouffer aux crabes avant de le recracher, deux semaines plus tard, à l’entrée de Streamstown Bay. De son visage ne restaient que des orifices remplis de sable, des lambeaux de peau et des dents blanchies par le sel. Pendant quelques minutes, McCoy fixa la fumée qui montait aux nuages et finit par mettre le contact. — Tu sais, Blacky, la vie est une sacrée tartine de merde et, crois-moi, on n’est pas des mouches. Le chien, ravi de voir son maître sortir de sa léthargie, grimpa sur le siège passager. McCoy enclencha la première et sa bétaillère s’ébroua dans un pet de gasoil agricole. — Tu veux savoir la suite, le chien ? Cleona, la fille de Cernach, est restée seule avec la veuve, à écouter l’océan s’écraser sur la pointe d’Aughrus. La vieille est devenue folle à force de regarder l’horizon. Un jour de tempête, une vague plus haute que les autres l’a emportée au large. Tu peux me croire, c’était une sacrée belle plante, Cleona, mais après la mort de sa mère, elle en voulait à tous ceux qui vivaient là de respirer. Pas un gars du coin ne peut se vanter de lui avoir déboutonné le bustier… Même moi, te dire ! Un jour elle a croisé un Français, Erwan Sparfel, et ni une ni deux, l’affaire était dans le sac. Ils sont partis à Galway et nous on est restés la bite sous le bras. La plupart du temps, la maison d’Aughrus était inoccupée jusqu’à… McCoy se gara dans le renfoncement, devant le pré descendant en pente douce jusqu’aux berges sableuses du lac. Le vent était du bon côté, au sud. Deux cygnes pataugeaient leur flemme vers l’anse des gardons et un colvert s’envola au ras de la surface. — Jusqu’à… reprit-il, les yeux dans le vide. Je te le dis souvent, Blacky : la vie est une tartine de merde. Allez, on bouge ! On va voir si le saumon de James est là. Tu veux mon avis, le chien ? Je crois bien que le vieux taiseux nous a inventé un mirage. La messe était terminée depuis une heure lorsque McCoy poussa la porte de chez Oliver’s d’un coup de botte. Le pub était plein à craquer et la bière exacerbait le bruit des discussions. En le voyant, la patronne se figea. Le verre qu’elle essuyait lui échappa des doigts. Il fendit l’assemblée devenue muette en tenant une fario d’au moins six livres par les ouïes et déposa sa prise sur le comptoir. — Et je vous parle pas du saumon que j’ai raté, dit-il en désignant la manette du distributeur de bière. 11 Approximativement le 1er mai de notre calendrier. 12 Pêcherie de homards de Cleggan.
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