III – Un jeu simple et amusant

897 Words
III Un jeu simple et amusantLa voix de Sharon Shannon, soutenue par la mélodie d’un violon et d’un tin whistle, accompagnait les pensées d’Eva North lorsqu’elle referma son bouquin. Une ballade irlandaise piquée de gimmicks de guitare berçait les derniers mots des Chiens de Belfast d’un peu de douceur. Jamais un polar ne l’avait emprisonnée de la sorte. L’écriture de l’auteur13 lui avait collé un coup de poing dans le plexus. Son humour noir et raffiné, sa rage, l’avaient larguée telle une poupée désarticulée au milieu d’un monde détestable, effrayant mais pourtant délicieux. Une pluie aiguë cinglait le bow-window, traçait des coulures torturées contre les vitres, déformait le paysage en accentuant l’impression qu’elle avait de se cogner contre les parois d’un aquarium. De l’autre côté de l’impasse, au rez-de-chaussée de la maison jumelle, Liam Walsh béquillait dans son salon un désœuvrement de vieux voyeur, d’un fauteuil à l’autre, les jumelles autour du cou. Avant de se trouver là, au fond de ce lotissement chic de Thornberry, elle vivait dans un duplex du centre de Galway donnant sur Eyre Square. C’était pratique mais, d’avril à septembre, le capharnaüm de Quay Street, les hurlements les soirs de match, les beuglements des soiffards et les orchestres itinérants lui pourrissaient ses nuits. Profitant de l’éclatement de la bulle immobilière, d’un divorce dont elle avait tiré une pension substantielle et de ses relations dans le milieu juridique, Eva s’était dégoté ce havre de paix pour oublier la peine d’avoir été trompée. Tout aurait été pour le mieux dans le meilleur des mondes, sans l’omniprésence jumellisée de son voisin d’en face. Eva relut quelques épigraphes en tête de chapitre du bouquin de Millar et se demanda quel sort son héros cabossé aurait réservé à ce détraqué de Liam Walsh. L’insistance de Mitch à miauler devant la porte en s’aiguisant les griffes sur le paillasson l’extirpa de son fauteuil. Elle enfila un haut de jogging, emporta son attirail de fumeuse, passa un châle sur ses épaules et sortit. Lorsque la lumière éclaira le perron, Liam Walsh désembua ses jumelles, régla la netteté et plongea le séjour dans le noir pour ne pas être repéré. Eva North désignait la terrasse à son chat. Le matou, gras comme une loche et sans doute découragé par le temps, renifla la pluie avant de rebrousser chemin. Il la vit allumer une cigarette et recracher la fumée en frissonnant. T’es vraiment qu’une grosse… ! Perturbé par la présence de deux individus longeant le trottoir, il ne trouva pas d’adjectif assez fort pour exprimer la perversité de ses pensées. Les types reluquaient les noms sur les boîtes aux lettres. Le plus grand interpella Eva en lui présentant ce qui ne pouvait être qu’une carte de police. L’autre, de la taille d’un talonneur de rugby, détaillait les façades avec l’air stupide d’un électricien devant un lavabo bouché. L’instinct poussa Walsh à s’éloigner de la fenêtre. Son amour pour sa voisine vola en éclats de jalousie lorsqu’elle invita les deux hommes à la suivre chez elle. — Je vous en prie, messieurs, proposa Eva en désignant le salon. Je n’ai pas très bien compris le sens de votre démar… La gifle qui lui dévissa le menton l’envoya dinguer au milieu de la pièce. Elle lâcha sa cigarette sur la moquette. Dans un méli-mélo de chandelles, elle aperçut une chaussure écraser son mégot puis les yeux ronds de Mitch, terré sous le vaisselier. Une main puissante la tira par les cheveux et la propulsa au fond du canapé. L’homme qui venait de la cogner prit place à côté d’elle et passa son bras autour de ses épaules. L’étreinte lourde n’avait rien d’amical. Le type puait l’after-shave bon marché; son costume défraîchi sentait le fish and chips et le tabac froid. Lorsqu’elle opposa un début de résistance, des doigts de catcheur serrèrent son sein droit jusqu’à lui arracher un cri de douleur. — Ne bouge pas, la belle. On n’est pas bien, en amoureux ? Hé, Will, drôlement bien roulée, la cougar ! — La ferme ! Eva, refusant de chercher à comprendre pourquoi les deux types étaient là, concentra son attention sur celui qui donnait les ordres. Grand, la cinquantaine sportive, cheveux gris en catogan, boucle d’oreille à droite, habillé avec classe, ledit Will musardait devant la bibliothèque. Décontracté, la tête légèrement de travers et les yeux plissés pour mieux lire les titres sur les tranches des livres, il gardait les mains dans les poches de son costume de luxe. — Y’a quelqu’un dans la maison d’en face ? demanda-t-il sans changer de position. Dans un premier temps, elle ne comprit pas le sens de la question. Quand l’homme se retourna, la froideur d’un regard de serpent lui glaça le sang. Il reformula sa question : — Votre voisin est là ? On a vu de la lumière. — Oui, je pense, bredouilla-t-elle. — Vous pensez ou vous en êtes certaine ? La nuance a son importance, madame North. — Oui, il est là. Liam Walsh vit seul depuis… — C’est bien, siffla-t-il en hochant la tête d’un air satisfait. Mat, aurais-tu l’amabilité de souhaiter un bon début de soirée à ce monsieur Walsh ? Lorsque Mat fut sorti, Will abandonna l’inspection des livres et se dirigea vers le fauteuil, en face d’Eva. Pour ne pas donner de plis inopportuns à son pantalon, il remonta de quelques centimètres les jambes de son costume et s’assit en posant ses bras sur les accoudoirs avec l’élégance désabusée d’un lord anglais. — Si vous voulez bien, nous reprendrons notre discussion dès que mon frère… Mat est mon frère… Je sais, nous ne nous ressemblons pas… Dès que mon frère sera là. — Qui êtes-vous ? Vous n’êtes pas des policiers ? — Pas vraiment, avoua la couleuvre à la boucle d’oreille. Quelle importance ? Voilà comment les choses vont se dérouler. Je vais vous poser un certain nombre de questions et vous me donnerez un nombre équivalent de réponses. Vous verrez, c’est un jeu simple et amusant. 13 Sam Millar.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD