IV – Insuline

1745 Words
IV InsulineMis à part « votre Bushmills est délicieux », Will ne dit rien d’autre et se contenta d’admirer la couleur ambrée du liquide dans son verre, d’en humer le parfum avant d’en déguster une larme. Eva, enfoncée dans le canapé, fermait les yeux en espérant émerger d’un mauvais rêve. Son sein droit et sa mâchoire la ramenaient à la réalité et, quand elle entrouvrait les paupières, l’homme au regard froid était toujours à la même place, dans la même position, l’air ravi et les pupilles rivées sur son whiskey. L’autre, le gros, était parti depuis un quart d’heure et elle n’avait pas bougé d’un millimètre. Maintenant, un bataillon de fourmis lui cavalait depuis la base du cou. Sa main était tétanisée. Elle gémit en se redressant. Au même moment Mat entra, l’air réjoui, légèrement essoufflé. — Fait, rayé, dit-il en reprenant place à côté d’elle. — Que lui avez… ? — Rien, la rassura Mat. Rien de rare ! Je lui ai expliqué que ce n’était pas bien de reluquer sa voisine avec des jumelles et conseillé de s’occuper de ses oignons. Will termina son verre et le reposa avec tact sur la table basse. Ils vont me v****r ! Depuis la première gifle, elle déclinait cette évidence sous toutes les formes. Maintenant, sans être moins inquiète, elle se disait que la présence glacée du prénommé Will la préservait pour l’instant de ce genre de dérapage. Elle osa un regard vers la baie vitrée. Les stores de Walsh étaient baissés et le réverbère devant chez lui donnait à sa maison des allures de tableau de Magritte. Dehors, le vent d’ouest poussait les nuages vers la baie de Galway, proposant au lotissement de Thornberry la possibilité de s’offrir un dimanche soir paisible. Un détail qui n’avait pas attiré son attention vint la tranquilliser : les deux types ne portaient pas de gants et ne se souciaient pas de laisser des empreintes un peu partout. Mais qu’est-ce qu’ils veulent ? La question, au lieu de lui amener un début de réponse, lui noua la gorge. Après quelques secondes, elle se mit à sangloter, la tête entre les mains. Les deux intrus, détachés de la scène dans laquelle ils jouaient, s’échangeaient des morceaux de phrases vides de toute compassion. Mat se servit un whiskey dans le verre de son frère et déchiffra l’étiquette de la bouteille avec une moue de connaisseur. Un portable vibra. Will porta la main à la poche intérieure de sa veste et accepta la communication d’un laconique « Bonsoir ». Une voix autoritaire s’échappait de l’appareil. Plusieurs fois, il hocha la tête dans une sorte d’acquiescement agacé. Un « Ne vous faites pas de soucis, tout va bien se passer ! », incita son interlocuteur à moduler le ton de sa litanie. Eva se bagarrait contre un fatras de questions et elle aurait donné un an de sa vie pour avoir à ses côtés un vrai héros de polar, un Karl Kane14 en chair en os, pour rayer ces deux débiles de son espace vital. Toujours silencieux, Will pianotait son énervement sur son accoudoir et termina la communication après un « Je vous rappelle quand c’est terminé » accompagné d’un geste de dédain. Il se racla la gorge, prit le temps de réintégrer son personnage visqueux et donna à sa voix une modulation n’accordant aucune concession. — Madame North… Je vous invite à reprendre vos esprits. Je répète : la règle du jeu est enfantine – ses mains amplifièrent l’évidence de la phrase – une question, une réponse. Préparez-vous à fouiller dans vos souvenirs, nous gagnerons du temps. Mon frère et moi sommes mandatés par une personne qui désire récupérer un ouvrage en votre possession, un livre que votre père vous a offert, il y a de nombreuses années. Eva s’attendait à beaucoup de choses, sauf à ce que son paternel débarque dans la discussion. Avec lenteur elle se redressa, refrénant pendant un court instant l’envie d’éclater de rire. Sursaut de courage ou d’inconscience ? À côté d’elle, le gros fish and chips dénoua sa cravate en cuir avant d’en enrouler une des extrémités autour de sa main droite. — Vous êtes sérieux ? marmonna-t-elle. Will déplia un morceau de papier chiffonné. — On ne peut plus. Recueil de haute magie, écrit par P.-V. Piall, seconde édition, dite « de luxe », 1957. — Mon père m’a confié de nombreux livres, peut-être celui-ci. Mais… mais… — Normal, on débarque à l’improviste. Alors… ce livre ? — Mais je ne l’ai plus ! — Plus ? Nous progressons, vous savez donc de quoi il retourne ! Mat, peux-tu visiter la maison en attendant que madame retrouve la mémoire ? — Je ne l’ai plus… répéta Eva, la tête entre ses mains. — Notre commanditaire pense le contraire. — Mais qui vous envoie ? Bon sang, comprenez-moi ! Je me souviens de ce livre mais je ne l’ai plus vu depuis des années. J’ai dû le perdre au cours d’un déménagement. Je vous en prie… J’ignore où il est. Mat termina son inspection du salon, refermant avec soin portes et tiroirs. — Tu crois qu’elle dit la vérité ? demanda-t-il en se campant devant la bibliothèque. — Va voir à l’étage, j’ai déjà regardé là-dedans. — Mon Dieu, ce n’est pas possible… Mais je n’ai PAS ce livre ! — Je ne suis pas convaincu de votre sincérité, rétorqua Will d’un ton las. Une question me tarabuste et pourra vous paraître déplacée dans le contexte mais qui était ce Piall ? Pendant quelques secondes, Eva détailla son interlocuteur. Sans le vouloir, il lui donnait l’occasion de gagner un peu de temps. L’autre visitait les pièces du haut. — Donc, ce Piall ? insista le reptile. — C’était un ami de mon père. — Les anecdotes familiales me ravissent ! Racontez-moi, ça vous aidera peut-être à recoller les morceaux. On y va ? Eva prit une cigarette et tritura son briquet avant de s’en servir. Pendant une dizaine de secondes, elle resta silencieuse puis ouvrit les pages de son passé d’une voix monocorde. — Mon père, Hervé Dufour, était français, d’origine bretonne et enfant unique. La famille vivait à Paris, dans le quartier du Marais. Peu avant la guerre, en 36 je crois, un voisin s’installa dans l’appartement situé sur le même palier. Paul-Virgin Piall débarquait d’Angleterre, vivait seul, se passionnait pour les diamants et tout ce qui touchait de près ou de loin aux sciences secrètes et à la mythologie celtique. Mon père passait chez lui le plus clair de son temps et Piall lui a transmis tout ce qu’il connaissait des techniques de sertissage, de la taille des pierres, de l’importance des cycles mythologiques et de… l’occultisme. Juste avant la fin de la guerre, il rentra en Irlande et dénicha une maison bourgeoise dans le centre de Galway. Un an plus tard, il a accueilli mon père et lui a proposé de reprendre une bijouterie en difficulté dans Quay Street. Vers le milieu de l’été 1966, mes parents se sont rencontrés là… Ma mère avait tout juste 19 ans, elle arrivait de Belfast et Piall lui a offert de la loger en échange de travaux ménagers, en attendant de trouver mieux. Eva écrasa sa cigarette et souffla la fumée vers le plafond. Lorsqu’elle croisa son image dans le reflet déformé par la pluie de la baie vitrée, elle découvrit le portrait d’une femme usée dont le vernis craquelait. Depuis l’intrusion des deux fous, depuis le début de son récit, elle vieillissait en accéléré. — Cet homme… Vous l’avez connu ? Eva s’éclipsa de son absence. — Oui, bien sûr… Il est mort en 1981, le jour de mes 14 ans. Will ajusta sa position dans son fauteuil, fronça les sourcils et remonta sur son nez des lunettes inventées. — Je vais être indiscret, Eva… Puis-je vous appeler Eva ? Si je compte bien, vous avez 47 ans ? — Vous comptez bien. — Vous en faites dix de moins. Son pouce désigna la baie vitrée dans son dos. — Finalement, je comprends mieux le vicelard d’en face. Égarée dans ses souvenirs, elle continua sans le vouloir. — Quand ma mère me racontait son idylle, elle se souvenait avoir été attirée, irrésistiblement. Elle s’en défendait mais mon père l’envoûtait chaque jour un peu plus. Même à la fin de sa vie, elle disait ressentir encore cette impression. Je suis née de cette passion forcée. Un problème subsistait : il était déjà marié. — Votre mère le savait ? — Mon père a toujours eu l’art de convaincre les gens. C’était son sport favori et il obtenait ce qu’il voulait quand il le voulait ; un peu comme vous. Eva alluma une nouvelle cigarette et détailla l’homme en face d’elle. Cette discussion parsemée de flatteries improvisées n’avait pour effet que d’incruster un peu plus ces deux tiques chez elle. — J’en ai marre, continua-t-elle le plus sereinement du monde. J’en ai marre de votre présence, de celle de votre frère, de dérouler ma vie devant vous. Appelez votre frère justement, parce que, là-haut, il ne trouvera rien. Le livre que vous cherchez n’est pas ici. Elle martela la table basse de son index. — Et où est-il ? Will écarta les mains en signe d’encouragement, mais elle ne lui renvoya que la fatalité d’un haussement d’épaules. L’autre, celui qui puait la friture, abandonna ses recherches et, dans le reflet de la vitre, Eva le vit se positionner derrière elle, les mains dans le dos, tel un père de famille assistant au mariage de sa fille. — Question, réponse… insista-t-il. — Et après ? Vous notez le nom et l’adresse et on se quitte bons amis ? Vous me prenez pour une gourde ? — Loin de moi cette idée ! Vous êtes une femme intelligente même si votre arrogance est agaçante. À votre crédit, j’admets que notre entrée en scène n’était pas très… comment dire ? Très diplomatique, mais notre commanditaire… — Qui vous envoie ? coupa Eva. — Ça ! Il est préférable pour vous de ne pas le savoir. Je vais vous proposer un deal : vous nous dites où se trouve ce bouquin et, si vous nous promettez de nous oublier, nous ferons de même. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai confiance en vous. — Pas moi. — Je peux comprendre, pourtant vous avez tort, affirma Will d’air air contrarié. Nous pouvons par contre user d’arguments plus persuasifs. Il expédia un clin d’œil à son frère. Dans son dos, Eva sentit le prénommé Mat effectuer un geste que sa corpulence ne laissait pas présager. Un lien lui bloqua la gorge, une force invisible la happa sur le dossier du canapé, les yeux lui sortirent de la tête. Déconnecté de la scène qui se déroulait devant lui, Will souriait, les mains croisées sur les genoux. D’un geste las, il calma les ardeurs de son frère. L’étreinte se desserra. — Eber Farrell, dit Eva en tentant de reprendre son souffle. — Mais encore… — Il… il habite vers… vers Courthouse Square. Je ne sais pas où exactement. — Admettons. Eber Farrell, dites-vous ? Nous trouverons. Vous voyez, ce n’était pas très compliqué. Eva laissait la pièce chavirer devant elle. Tous les meubles tanguaient. Elle accrocha son regard au cadre en bambou posé sur le piano. Sur la photo, une femme amoureuse appuyait sa tête sur l’épaule de l’homme de sa vie. Lui, fermait les yeux en souriant. En arrière-plan, l’océan battait les rochers de la pointe d’Aughrus ; c’était le temps des jours heureux. Une piqûre lui foudroya la nuque et un liquide épais descendit entre ses omoplates. Un poids invisible compressa sa poitrine et son cœur s’accéléra jusqu’à exploser. Eva ouvrit la bouche, tira la langue pour avaler un peu d’air. En vain. Le dernier mot qu’elle comprit fut « insuline ». 14 Personnage principal des Chiens de Belfast de Sam Millar.
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