V
Encore plus roux que d’habitudeCiara McMurphy remonta le col de son blouson et insulta le ciel gorgé de nuages. Quay Street était désertique. Devant les pubs aux façades colorées, les fûts de bière vides matérialisaient la rouste ramassée en hurling par Galway contre Clare le samedi après-midi : 42-6 ! Une correction, une honte, une insulte.
Tout le week-end s’était déroulé sur un rythme de défaite. D’abord, le vendredi soir, les courses de lévriers se soldèrent par un zéro pointé et une cure à la Guinness pour noyer l’humiliation. Pas un clébard à l’arrivée, pas un de placé ! Que des mises sur des tocards. Même Samson de Rothschild, pourtant donné à 2 contre 1 dans la dernière, s’était claqué dans le premier virage et avait terminé sur trois pattes, la langue pendante.
Après une gueule de bois sculptée dans du ginkgo biloba, tout Galway avait assisté, en rugby cette fois, à la déculottée sauce rosebif version Saracens de l’équipe du Connacht : 64 à 6 ! Une pénalité de Parks à la sixième, avait bien décoincé les vannes des fûts de bière mais le reste du match s’était transformé en douche écossaise. Les fils de la perfide Albion avaient enfilé les essais les uns après les autres, virevoltant au milieu des lignes irlandaises comme des danseuses étoiles autour d’une armée de poubelles.
Vers minuit, persuadée que la vie était une erreur judiciaire, Ciara était rentrée chez elle, évitant le centre-ville et ses pubs saturés de musique. Une fois dans son antre, tétanisée de fatigue et vautrée dans son canapé en noyaux de pêche, elle avait juré ses grands dieux de ne jamais plus avaler une pinte ni fumer une clope.
Vers trois heures du matin, lasse de compter les fissures au plafond, elle avait envoyé valser ses bonnes résolutions.
Donc, ce lundi matin, Ciara McMurphy marchait au milieu de Quay Street déserte, la tête aussi embrumée qu’un lac du Connemara un matin d’hiver. Un soleil pâlichon irisait les façades repeintes de pluie fine en aiguisant sa mauvaise conscience d’avoir presque ramassé trois cuites en deux jours. Les pavés humides l’hypnotisèrent et elle ne leva les yeux qu’en entendant grincer la porte de chez McSwiggan’s.
Dans le pub, une odeur de café et d’after-shave courait autour des tables. Cheminée en pierre, banquettes en cuir rangées autour d’un bar d’angle, c’était là que se réunissaient les têtes pensantes de Galway avant de commencer la journée. Comme prévu, Doyle n’était pas encore là.
Ciara tira un tabouret près du comptoir. Dans le reflet du miroir barré d’un Old Bushmills de quarante centimètres, elle aperçut Gerry Rourke et Art Grady, le nez dans la crème de leur cappuccino. Les deux hommes n’échangeaient que des bribes de phrases, sur le ton de la plus profonde confidentialité, ponctuant chacune d’elles d’un hochement de tête ou d’une moue constipée.
Les deux présentaient les mêmes caractéristiques physiques et vestimentaires : cheveux gris cendré, la soixantaine marquée à la ceinture, un léger emphysème de fumeur de cigares et un costume en velours côtelé. Beige pour Rourke, bleu nuit pour Grady. Ce dernier, chef de la police de Galway, traînait une réputation d’incorruptible qui lui avait permis de grimper les échelons sans copiner avec les politicards de tous bords. Sa carrière reposait sur une parfaite connaissance de la rue et sous sa lourdeur apparente se cachait un négociateur hors pair doué d’une finesse de jugement déstabilisante. Avec un zeste d’ambition, il aurait pu être ministre de la Justice.
Gerry Rourke, originaire du Donegal, avait bâti sa carrière de juge à Dublin et n’avait été parachuté à Galway que depuis quatre ou cinq ans. Sa mutation, d’après les bruits de couloir, était la conséquence d’une enquête bâclée mettant en cause des anciens membres de la Royal Ulster Constabulary15 et des activistes de la RIRA16. Si Ciara travaillait souvent sur des dossiers distribués par Grady, jamais elle n’avait croisé Rourke dans une affaire et ne s’en plaignait pas. Comment bosser avec un protestant ? p****n, mais qu’est-ce qu’il fiche ce con de Doyle ?
Avant qu’elle ne passât commande, la serveuse posa devant elle un café long et trois sachets de sucre.
— Salut, Ciara. Tu parles toute seule ? Ce n’est pas bon signe. Tu tires une de ces tronches !
— Salut, Jenny. Occupe-toi de ton string et sers-moi un jus plus serré. J’ai de la Guinness à la place du cerveau.
— C’est ce que je disais.
Jenny accentua le mâchouillement de son chewing-gum et confectionna une bulle rosée d’une vulgarité calculée. La création éphémère éclata sur ses lèvres. Satisfaite de son effet, elle ajouta sans presque desserrer les dents :
— Je ne sais pas si ça t’intéresse, mais Rourke prononçait ton nom quand je lui ai amené la note.
— Quel nom ?
— Ben le tien, pardi ! siffla la perfide. McMurphy, c’est bien ton nom, que je sache ?
À travers les lettres de la publicité Old Bushmills, Rourke défroissa un billet de 10 € et essuya les miettes de croissant devant lui. Il ajouta quelque chose en écartant les mains en signe d’incompréhension ou d’impuissance. Grady ne répondit pas et resta les yeux rivés sur sa tasse. L’autre se leva, ajusta son feutre et sortit. Quand son regard croisa celui de Ciara dans le miroir du bar, il mit la main à la lisière de son chapeau mou et lui adressa un salut d’homme bien éduqué.
Une minute plus tard, Art Grady glissa avec effort sur la banquette en cuir pour s’extraire de sa place. Il remonta le col de son loden et se dirigea vers le comptoir avec la lenteur d’un surveillant de prison.
— Jenny, un café serré, dit-il en tirant un tabouret. Comment vas-tu, Ciara ? Matinale aujourd’hui.
— Je vais, sir.
— J’ai appris que Bryan Doyle était ton nouvel équipier. C’est un jeunot prometteur mais c’est surtout le mari de la nièce de ma femme ; alors, si tu pouvais ne pas lui apprendre à jurer comme un charretier, ça m’arrangerait. Au fait, on vient de me parler d’un vieux copain de ton père…
— Mon père ? Il est mort depuis plus de vingt ans !
Grady désigna les tasses sur le bar.
— C’est pour moi Jenny, Zack McCoy, tu te souviens de lui ? Comment va-t-il ?
— La dernière fois que je suis retournée à Recess, c’était en 2001, pour l’enterrement de sa fille, et il ne m’a pas desserré les dents. Vous le connaissez ?
Grady sourit et mit un temps infini à sucrer puis à touiller son café, à tel point qu’elle pensa que la discussion allait s’arrêter là.
— James O’Brien, Jason McMurphy, Zack McCoy, des gars sympathiques mais trop ombrageux à mon goût. Disons que la vie nous a donné l’occasion de nous croiser.
— Je ne savais pas.
— Pourquoi n’es-tu jamais retournée là-bas ? La famille c’est important, non ?
— Mon mariage a foiré au bout de trois mois et avec les O’Brien, l’ambiance était à marée basse. Après… ? Galway, la Garda, le boulot. De temps en temps, je retourne à Roundstone mais j’évite de traîner mes Converse après l’embranchement de la fumerie de saumon.
— Tu es devenue flic et les amis de ton père cultivent le soupçon de l’uniforme avec une rare obstination.
Il marqua un silence.
— Sale histoire que celle de Jessica, dit-il après avoir avalé son café. Au fait, ça se passe bien avec Doyle ?
Ciara appuya les coudes sur le comptoir, se confectionna la tête de la faux-cul parfaite et se pencha vers son chef.
— Sans vous paraître mal embouchée et avec tout mon respect, j’ai du mal à raccrocher les wagons. Mon père ? O’Brien ? McCoy ? Doyle ? Jessica ? Tout ça, après un brunch avec Gerry Rourke. C’est quoi le message ?
Les épaules de Grady descendirent de plusieurs centimètres. Jenny réapparut derrière le bar, les lèvres ornées d’un sourire bubblegum et les mains chargées d’un plateau de tasses et de restes de breakfast. Il la foudroya du regard.
— Jenny, va me chercher The Independent, j’ai oublié le mien dans ma voiture. Si tu reviens avant dix minutes, je te coffre pour connerie congénitale aggravée.
La pauvrette s’envola telle une bécasse apeurée.
— Bryan Doyle est en retard, continua-t-il, parce qu’il est passé au bureau récupérer un dossier : celui de Liam Walsh. Le type a été retrouvé mort ce matin, chez lui : crise cardiaque à première vue, d’après son infirmière. C’était un retraité de l’UVF17 et, selon toute vraisemblance, il était mêlé à la mort de la fille de McCoy. Trois jours avant le meurtre de Jessica, la RIRA avait balancé une roquette sur le quartier général du MI6 à Londres. À l’époque, en 2001 donc, c’est Rourke qui s’occupait des ramifications du dossier en République d’Irlande et McCoy lui doit d’avoir passé plusieurs mois en taule. Ne me demande pas comment, mais le procureur a été informé de la mort de Walsh avant tout le monde. C’est de ça dont on parlait tout à l’heure ; de ça et de McCoy, par voie de conséquence.
Ciara s’énerva sur un morceau de croissant trop sec. Grady ne disait plus rien et, a priori, son numéro était terminé. Pourquoi le chef de la police de Galway, qu’elle croisait presque tous les matins chez McSwiggan’s et qui ne lui adressait au mieux qu’un « Salut, Ciara. En forme ? », avait-il ouvert un album refermé depuis des années ? Bien sûr, elle connaissait les magouilles de son père et de McCoy avec les indépendantistes du Nord. L’intransigeance de ce dernier n’était sans doute pas étrangère à la mort de sa fille mais jamais, jusqu’à ce lundi matin, le sujet n’était revenu sur le comptoir.
Ciara fixa son chef et tenta un pitoyable « Pourquoi vous me parlez de ça ? » qui lui resta coincé en travers de la gorge. Le visage de l’incorruptible se durcit au niveau des maxillaires.
— Avec Doyle, vous allez chez Liam Walsh vérifier si la thèse de la crise cardiaque tient la route. J’ai demandé que le corps ne soit pas déplacé avant votre arrivée. Je veux ton rapport quand tu rentres. J’ai l’impression que quelqu’un nous prend pour des cons et que ce quelqu’un ne doit pas avoir l’habitude de se branler dans un verre de Guinness. C’est bien comme ça que tu désignes un tueur à gages, non ? Dernière chose…
Grady extirpa de sa poche intérieure un morceau de journal qu’il déplia. L’article, intitulé « Saumon d’avril », mettait en valeur la photo de Zack McCoy paradant devant chez Oliver’s, à Cleegan.
— Tu liras… En gros, le gugus se vante d’avoir agacé un saumon dans le lac à la pointe d’Aughrus. Il y est aussi question de mythologie celtique, de la Razzia des vaches de Cooley et de la guerre de je ne sais quoi entre les rois de l’Ulster et la reine du Connacht. Bref, du McCoy en gras dans le texte. Autant te dire que je n’aime pas quand ce genre de clown joue les historiens en désignant l’Ulster. Regarde sa main : elle matérialise le symbole des provinces d’Irlande du Nord et avec un type pareil, c’est plus une insulte qu’un signe de bienvenue. À mon avis, Ciara, ça risque de bouger. Sois prudente et marque Doyle à la culotte. Je n’ai pas prévu d’être d’enterrement dans les prochaines semaines. Pigé ?
— Pigé, sir.
— Parfait.
Grady abandonna un billet de 20 € et lui adressa un clin d’œil complice.
Jenny revenait avec The Independent lorsqu’il quitta le pub. Cinq minutes plus tard, Bryan Doyle poussait la porte, peigné comme un deuxième ligne à la sortie d’une mêlée, encore plus roux que d’habitude.
15 RUC : Police royale de l’Ulster qui s’occupa de l’ordre en Ulster jusqu’en 2001, date à laquelle elle devint le Service de Police d’Irlande du Nord. Ne recrutait que des protestants et des unionistes. La RUC affronta l’IRA provisoire et compta de nombreuses victimes dans ses rangs au cours du conflit.
16 Armée républicaine Irlandaise véritable. Issue de la PIRA (Armée républicaine irlandaise provisoire) en 1997. Le but de la RIRA est de créer une Irlande unie en sortant l’Irlande du Nord du giron du Royaume-Uni.
17 Ulster Volunteer Force : groupe paramilitaire fondé en 1966, composé de loyalistes. Son objectif était de lutter contre l’IRA pour le maintien de l’Irlande du Nord dans le giron du Royaume-Uni. 426 morts à son actif.