J’ai même eu le sentiment, en regardant les photos, que j’étais physiquement encore potable, pas complètement défait. Un peu usé certes, mais avec des restes acceptables, de ceux qui peuvent faire en sorte que j’ai ce regain de confiance qui me sauve, qui me pousse à m’ouvrir à nouveau au monde, à me dévoiler à moi-même autant qu’aux autres, à me surprendre tout en surprenant, à me donner pour donner, à recevoir pour mieux devoir. Sortir de moi pour renaître ailleurs, m’affranchir de ma chrysalide de culpabilités pour voler sur les ailes réhabilitées de l’espoir de n’être au fond pas si mauvais. Et même si, à ce stade, ce n’est qu’une prémisse de rien du tout, une lueur infime, un souffle insignifiant, je veux croire à cette nouvelle force invisible qui me pousse, et qu’importe si cela me dévaste ou me sauve, me ressuscite ou m’achève, lèche le sang de mes cicatrices ou le propage sur d’anciennes plaies béantes, renoue les affres ou les dénoue.
Peu importe si cet élan rejoint les cauchemars ou apaise les rêves, j’ai envie de retenter le coup, de me prouver que je vis encore. Ce n’est pas un sentiment de revanche, pas du tout, c’est à moi que je dois des choses avant d’en devoir aux autres, me regarder à nouveau dans une glace sans y voir qu’une vulgaire merde ambulante, mais un mec qui se bat à nouveau pour ne pas sombrer définitivement, et qu’importe si les autres ne me voient pas pour l’instant, ce ne sont pas leurs regards que je recherche, mais le mien, me respecter à nouveau avant d’être respecté, voilà l’essentiel.
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Et c’est cet essentiel qui me revient à l’esprit une semaine plus tard, sitôt que je découvre, à ma grande surprise, que ma candidature a été retenue, et que j’ai rendez-vous dans le “12ème” à Paris, rue de Lyon, le lendemain. Pourquoi si vite ? Je n’ai guère le temps de m’en préoccuper, juste besoin de m’assurer que j’ai un costard qui me va à peu près, une chemise présentable, et les pompes qui vont avec. Heureusement, ma garde-robe s’est exponentiellement étoffée grâce à ma « fashion p*****e ». Pas de problème donc pour me présenter au 125 rue de Lyon, devant une porte aux accents “XIXème”, digicode “hi-Tech”, plaque en marbre sur le côté représentant cette fameuse enseigne, “Eros Agora”. Je sonne pour activer l’ouverture de la porte, et me présente à l’accueil. L’hôtesse, d’une voix aérienne, m’indique que je suis attendu au dernier étage.
Je me dirige vers les escaliers, tout en passant devant les deux battants d’une immense porte coupe-feu de laquelle s’exhalent les parfums d’eucalyptus traduisant la présence de bains à remous et autres spa, tranchant avec l’effervescence et le tapage de l’espace opposé, où les grandes baies vitrées laissent planer les ambiances de cardio-training et autres stretching. Je monte et passe par le premier étage, tout surpris d’y croiser divers salons, coiffures, manucures, “UV”, impressionnant comme ça s’imbrique, je me dis, tout en continuant mon ascension. Le deuxième et dernier étage me conduit dans une salle d’attente façon docteur, clairsemée de quelques hommes, que des hommes me dis-je, et pas des plus frais. Que des “quadras” sur le retour comme moi, usés par la vie, attirés par défaut d’un vrai métier, et par dépit d’un pôle emploi qui fait gerber.
C’est sûr que de prime abord, ce n’est pas le fric ou la convoitise qui nous a attirés ici. C’est plutôt l’entremise du hasard, le coup de la dernière chance avant le purgatoire d’être estampillé chômeur de longue durée. C’est bien mon étiquette, depuis presqu’une pige que je pointe aux Assedic, ça fait pas de moi un perdreau de l’année. Bienvenue à “looser land !!”, je finis par conclure en moi-même. Et puis, quoi de plus normal que des vieux indémodables. C’est sûr que les jeunes mecs en général, que ce soit les requins spécialistes en communication, ou ceux qui débordent d’avenir, ne regardent même pas ce genre d’annonces.
Les “working girls” ou les bimbos angéliques encore moins. Travailler pour un pseudo secte, c’est ringard et improductif pour les premiers, et loufoque et pas assez racoleur pour les secondes. Enfin, j’ai juste le temps de me poser les questions sur les nécessités de circonstance, et de me demander ce que je fous là, partagé par l’envie de foutre le camp sur le champ ou de rester assouvir ma curiosité, que l’hôtesse nous invite presque aussitôt à passer dans le salon d’à côté. L’attente ne fut pas suffisamment longue pour me permettre un semblant de repli. Je me retrouve autour d’une grande table avec mes acolytes d’infortune, à s’épier plus par crainte de l’inconnu qu’autre chose. De grands pans de rideaux, tombant sur les fenêtres, en rajoutent à l’ambiance feutrée, limite trop intimiste. Je vois bien que certains d’entre nous se sentent plus que mal à l’aise dans cette proximité qui les confine plus à l’angoisse qu’à l’apaisement. En ce qui me concerne, je me surprends à m’amuser d’une telle situation, je venais chercher de l’insolite, je crois que je vais être servi. Cette situation dure plus que de raison, ce qui pousse littéralement deux d’entre nous à quitter la salle, exaspérés. Ne reste que quatre téméraires, j’avoue que ça commence réellement à me plaire, je trouve ça tellement surréaliste et dérisoire que je me détends complètement.
Je reste persuadé que cette mascarade ne débouchera sur rien de bien concret, tant cette introduction me pousse à penser que ce n’est qu’une étape de plus dans l’endoctrinement bienveillant d’une quelconque secte en mal d’adhérents. Cette scène incongrue est interrompue par l’arrivée d’une femme d’une élégance supérieure. Je suis désolé, mais à cet instant, je n’ai que cette sensation d’une beauté unique tant elle emplit l’espace de son parfum qui nous enchaîne et nous dépose vers son sourire implacable, posé sur de non moins superbes lèvres si brillamment “glossées ”. Le ton de sa voix n’a rien à envier à celle de l’hôtesse, si ce n’est de nous installer instantanément en première classe, tandis que son corps métissé nous électrise, quand l’Afrique s’invite dans la danse de la séduction et du charme.
Elle nous expose les raisons de notre présence ici, claire, concise, mon voisin de droite en étant à son troisième kleenex pour éponger son front et ses tempes exagérément pourpres. Serait-ce un afflux dû à cette présence charnelle, ou tout bonnement le début de la fin ? Je croise le regard de celui qui est assis en face de moi, sans doute qu’il a remarqué la même chose, car il m’accrédite d’une montée de sourcil incrédule, ce qui le rend pour le moins sympathique, tant il semble s’amuser autant que moi. Au moins un semblant de connivence, un début de rapprochement avec le reste de l’assistance, car j’avoue qu’à part des regards bas, méfiants, en chiens de faïence, rien ne s’est traduit. Et ce n’est pas l’intronisation de Mr Turturo, le patron, qui va arranger les choses.
Voilà enfin celui qui dirige tout, et contre toute attente, il n’a rien d’un charlatan de bazar. Beaucoup de classe, de présence, pourtant il n’est pas grand, même petit, la cinquantaine, les cheveux tombant sur les oreilles se perdant en cascade à l’orée des épaules, une couleur habilement étudiée pour ne pas que le gris ne l’emporte sur le noir, juste un savant mélange. Des dents blanches, éclatantes, mises en évidence par un large sourire, et que dire du regard profond, transperçant tout sur son passage.
Une chemise blanche, éclatante, à large col, soigneusement ouverte sur un torse orné d’une grosse chaîne en or où trône une croix, pantalon noir tombant impeccablement sur des chaussures immaculées. Il reste debout, les mains écartées et posées sur la table d’où l’on aperçoit deux ou trois bagues imposantes, achevant de caricaturer le côté mafieux du personnage. Le silence qu’il impose en rajoute à l’atmosphère mystérieuse, son regard passant de l’un à l’autre, nous scrutant sans se départir d’un sourire énigmatique.
Chacun d’entre nous est invité à se présenter, avant qu’il ne parte dans un monologue nous vantant les vertus de son projet. Sa voix monte, emplit la salle, une voix à la fois rassurante, posée, calme, d’une sérénité saisissante, d’un rythme évident. Une voix de velours sur un ton attachant, presque paternel, distillant de savants messages, tantôt appuyés, tantôt orientés, tantôt mesurés, tantôt passionnés. Une voix que l’on sait proche tout en restant distante, que l’on croit avoir déjà entendue, qui nous vient de loin, un ton velouté qui nous semblait perdu et que l’on retrouve, émouvante à cet instant, fragile le moment d’après, rassurante une virgule plus loin.
Turturo intensifie l’espace, donne du poids et de la résonance à chaque mot qu’il prononce. Il communie, partage, ne calcule en rien et donne tout. Il sait bien que communiquer c’est prendre des risques, apprendre des risques, entreprendre des risques, se mettre en danger, se projeter sans filets. Il faut que l’assistance ne ressente aucunement un soupçon de calcul, une figure maîtrisée, un saut imposé, une emphase répétée. Tout doit paraître improvisé, c’est l’instant de la déclaration qui fait l’émotion, et non la répétition d’une citation que l’on rend du coup anodine à force de la réciter.
Je me concentre sur la forme, mais je n’ai rien perdu du fond. Il veut créer comme un centre de thérapie où se confondraient les bienfaits du corps et les apports de l’âme, pour le bonheur de l’être, belle ambition ! Le point de départ c’est, “se sculpter pour s’accepter” à travers les bains et autres massages traditionnels auxquels se rajouteront l’esthétique, la coiffure, le relooking en général, en passant bien sûr par des séances de sport ciblées. Ensuite, la deuxième phase c’est “s’accepter pour s’accomplir” à travers des conférences à thème où se traduiront les notions de plaisir, de bonheur, et d’accomplissement. La touche finale sera “s’accomplir pour s’aimer”, tout faire pour que les clients trouvent ou retrouvent cette fameuse confiance en eux, qu’ils ressortent du “programme” transformés.
Remarque, je me dis, surfer sur les attentes inconscientes alors que notre société est à l’apogée du culte de l’apparence, de la réussite personnelle autant que professionnelle, du bien-être, de tout ce qui peut nous aider à emmagasiner cette vaste notion de plaisir personnel, c’est bien tenté. Au milieu du marasme économique et social ambiant, tout un chacun aspire à se sentir mieux, à exister pour soi et pour les autres. J’avoue que de tirer sur la corde sensible de nos névroses c’est adroit, ambitieux certes, mais bien pensé.
Il n’entrera dans les détails qu’avec les heureux élus comme il dit, et je crois à ce stade qu’il est temps pour lui de nous mettre en situation. C’est d’ailleurs ce qu’il nous propose, en faisant preuve de ce qui compose la marque de fabrique maison, l’originalité. On redescend d’un étage devant le centre de relooking où les visagistes se disputent aux esthéticiennes. C’est précisément dans ces endroits plus qu’incongrus que Turturo nous demande d’intervenir, tu parles de mises en situations cocasses et improvisées ! En plus, il est question d’intéresser ces dames sur les notions de plaisir, de bonheur. Allez, démerde-toi avec ça ! Enfin, il n’est pas nécessaire que je me pose plus de questions, je me lance sans plus de préparation, à l’instinct, on verra ensuite.
Je décide d’investir le salon de coiffure, premiers regards incrédules, c’est le moment de rompre la glace. Il faut que je m’accapare l’espace tout de suite, ne pas laisser place à la suspicion, à l’interrogation, surprendre pour intéresser et non attendre pour ennuyer. Je me déplace de façon à n’en laisser aucune indifférente, m’adressant à toutes en laissant l’impression de ne m’adresser qu’à une seule, tactique plus qu’usée, mais toujours efficace pour que l’assistance accroche. C’est ce qui se passe, même si le résultat se partage en deux attitudes, les contrariées et les amusées. Je vais laisser aux premières le temps de se dérider, en me concentrant sur les secondes dont je me sers pour alimenter les débats, toujours bon me dis-je d’impliquer l’assistance, la stimuler plutôt que la laisser impassible, le message passe on ne peut mieux quand on rend acteur à défaut de rester spectateur. Quelques bigoudis s’animent donc, pendant que d’autres se libèrent petit à petit. Pas mal me dis-je lorsque l’assistance dans sa quasi-totalité se fige à mes lèvres, emphase de circonstance pour la conclusion qui s’impose.
Je ne saurai dire précisément le temps passé à cet exercice pas évident, mais passionnant. J’ai ressenti des sensations oubliées, des réflexes me sont revenus, des attitudes, des inflexions de voix, des gestes retrouvés. Rien que pour toutes ces réactions, je suis satisfait de ma prestation, impossible d’en juger la pertinence ou le niveau, juste content des effets qu’elle m’a procurés. Mes trois complices en font de même, le premier ne tenant que quelques minutes avant de jeter l’éponge, les faux ongles ayant eu raison de sa témérité. Les deux autres s’en sont sortis, tant est si bien que l’on se retrouve trois pour deux places, le test individuel avec Turturo fera la différence. Cette fois, je passe le dernier, “Mr Kleenex” étant le premier, alors que suivra “mon pote de connivence”.
Bizarrement, Turturo est moins impressionnant en tête à tête que sur l’intervention de groupe, peut-être la prestance, la manière de se tenir debout, conquérant, contrastant avec le vaste bureau derrière lequel il se tient, magistral néanmoins quand il se met à parler. C’est fou comme il gomme l’espace sitôt qu’il s’anime, plus rien ne domine sinon sa voix. De petit poucet quand il s’est assis à son bureau, c’est maintenant un ogre qui s’agite et entre en action. Pour tenir la distance, il faut s’imposer aussi, contenir les assauts pour attaquer à son tour. Il ne faut rien jouer sur la défensive, ou il vous troue la peau en moins de deux. Ne pas lui laisser la moindre faille dans laquelle il pourrait s’engouffrer, le rejeter, le tenir à distance. Il s’éclaire quand je m’engage, et se ravit quand je me bats. Je ressors quelque peu épuisé de cette curieuse après-midi.