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Le pacte de cendres

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Sélène Morin, comptable forensique de vingt-sept ans, voit son père ruiné et son entreprise saisie par le clan Corvan. Pour effacer les dettes, elle accepte un mariage arrangé avec Adrien Corvan, héritier discret surnommé « le Notaire ». Mais dans la maison Corvan, le pouvoir ne repose pas seulement sur la violence : il passe par un Code de règles, des contrats et des actes notariés. En reprenant les comptes de l’empire, Sélène découvre des flux suspects, un meurtre ancien et la vérité sur sa propre identité : enfant, elle a été témoin d’un crime, sous un autre nom.

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Le registre (1)
Sélène Morin avait appris à reconnaître le silence des banques avant leur bruit. Un virement qui n'arrivait pas, un conseiller qui ne rappelait plus, une secrétaire qui commençait toutes ses phrases par « je vais voir avec ma hiérarchie ». Ce mardi d'octobre, à huit heures et quart, le silence avait pris la forme d'une enveloppe blanche posée au milieu du bureau de son père, au deuxième étage des bâtiments de Morin Transports, sur le quai Vauban d'Ardenza. Marc Morin n'avait pas ouvert la lettre. Il l'avait retournée, comme on retourne un poisson qu'on n'a pas l'intention de manger, et il regardait la fenêtre où la brume du port montait lentement entre les grues. — Ce n'est qu'une formalité, dit-il. Sélène prit l'enveloppe. Elle était déjà décachetée, ce qui signifiait que son père l'avait lue au moins trois fois. La lettre était brève. Une saisie conservatoire portant sur l'ensemble des actifs de la société, véhicules, entrepôts du hangar 4, fonds de commerce et créances clients, au profit d'un créancier unique : la Société Financière des Docks d'Ardenza. Sélène lut le nom une seconde fois, puis une troisième, et sentit le picotement familier qu'elle éprouvait devant un bilan dont les chiffres ne se répondaient pas. — Les Docks, dit-elle. Je ne connais pas cette société. — Moi non plus. La banque Vallier nous a dit qu'elle avait racheté la créance il y a trois semaines. Une cession de portefeuille. Ça arrive tout le temps. — Ça n'arrive pas tout le temps avec deux millions trois cent quarante mille euros, papa, et ça n'arrive jamais sans qu'on te prévienne. Elle passa la journée dans les dossiers. Le dossier de Morin Transports était un cimetière bien rangé : onze camions dont trois immobilisés, un contrat d'affrètement avec une compagnie minière qui arrivait à échéance dans six semaines, des emprunts contractés pendant les années grasses, et jamais renégociés depuis. Rien d'illégal, rien de criminel, seulement une entreprise qui avait cru que le port serait toujours plein. Sélène monta trois scénarios de redressement avant midi. Chacun se heurtait au même mur : la dette n'était plus détenue par une banque prête à discuter, mais par une société dont elle ne trouvait aucune trace. Elle chercha Les Docks au registre du commerce. Une société à responsabilité limitée, créée onze ans plus tôt, capital de mille euros, siège social au 14 de la rue des Anciens-Docks. Le même numéro de rue apparaissait sur les statuts d'une quinzaine d'autres sociétés, toutes inscrites comme holdings de participation, toutes sans aucun salarié. Sélène recopia les noms dans son carnet, une ligne par société, comme on l'avait appris à l'école de commerce, à la manière d'une liste de courses qui ne ment jamais. À dix-neuf heures, elle relut la liste et s'arrêta sur un nom qu'elle avait croisé deux ans plus tôt, dans un vieux dossier d'audit : l'Étude Roux & Associés, notaires. C'était l'adresse de la rue des Anciens-Docks. Le même cabinet avait enregistré la cession de créance. Sélène referma le carnet et resta longtemps assise dans le bureau vide, les lumières du hangar 4 éteintes derrière la vitre. Le lendemain, une convocation arriva par coursier, sur papier à en-tête, avec une mention manuscrite au bas de la page : « Mademoiselle, nous serions honorés de vous recevoir pour une affaire qui concerne directement votre famille. Hélène Roux. » Sélène lut le mot deux fois, la seconde fois en cherchant ce qui manquait. Il manquait l'adjectif qu'on emploie d'ordinaire pour les mauvaises nouvelles. L'étude occupait le rez-de-chaussée et le premier étage d'un hôtel particulier du XIXe siècle, à deux rues des entrepôts. La pierre avait été nettoyée récemment, et le contraste avec le reste du quartier était presque indécent. Dans le hall, une femme d'une soixantaine d'années, cheveux gris coupés au carré, lunettes suspendues à une fine chaîne, se leva pour l'accueillir sans lui tendre la main. — Mademoiselle Morin. Merci d'être venue si vite. Je suis Hélène Roux. Je vous en prie. Le bureau sentait le cuir, la cire et le papier ancien. Sur la table, un dossier relié de bleu nuit portait une étiquette écrite à la main : « Pacte — Morin / Corvan ». Sélène s'assit sans quitter le dossier des yeux. — Vous connaissez le nom de Corvan, reprit Maître Roux. Peut-être pas autant que vous le croyez. — Je connais surtout les noms qu'on trouve dans les contrats, répondit Sélène. Et celui-là figure sur la cession de créance que vous avez enregistrée il y a trois semaines. Maître Roux ne sourit pas, mais quelque chose dans son visage se détendit, comme si elle était soulagée d'être comprise. — Les Docks sont une participation de la famille Corvan. La famille a acquis la créance de la banque Vallier à sa valeur nominale. Elle ne souhaite pas que votre père soit poursuivi, ni que son entreprise soit liquidée. Elle souhaite conclure un accord. — Quel accord ? Maître Roux ouvrit le dossier. Le texte tenait sur huit pages, rédigé dans une langue sobre et sans fioriture. Le premier article effaçait la dette de Morin Transports, intérêts compris, et réglait le sort de la société dans un délai de trente jours. Le deuxième engageait la famille Corvan à garantir les emprunts restants. Le troisième portait un intitulé qui fit sourire Sélène malgré elle : « Union ». Elle lut le mot sans le croire, puis le relut. — Vous proposez que j'épouse quelqu'un pour rembourser mon père. — Je propose que votre père ne soit pas ruiné, corrigea Maître Roux. Le mariage est une clause. Ce n'est pas la seule. — Vous achetez une femme avec une dette. — Non, mademoiselle. Nous achetons une dette. La femme est une clause que vous avez le droit de lire. Elle posa une main à plat sur le dossier. — Monsieur Adrien Corvan est le fils aîné de la famille. Il a trente-trois ans. Il n'est pas v*****t, il ne boit pas, il ne se mêle pas des affaires de la rue. Il aime les livres et le silence. L'union sera célébrée à la mairie d'Ardenza dans neuf jours. Pas d'invités. Vous conserverez votre nom et votre patrimoine personnel. Votre père sera libéré de ses engagements. Sélène sentit la colère monter, mais la reconnut à temps et la mit de côté, comme une pièce qu'on ne peut pas encore jouer. — Et si je refuse ? — Alors la saisie devient une vente. Les camions partent aux enchères dans six semaines, les hangars sont cédés, et votre père se retrouve avec une dette personnelle dont il ne sortira pas avant sa retraite, si toutefois il en prend une. Quelqu'un d'autre rachètera les contrats d'affrètement. Ce quelqu'un ne sera pas aussi patient que nous. Ce dernier mot resta suspendu entre elles, sans qu'elle sache s'il s'agissait d'une menace ou d'un conseil. — Qui est ce « quelqu'un d'autre » ?

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