Gros bébé
Je m’appelle Lisette Williams, j’ai 20 ans. Je suis étudiante en sciences, mais ce détail, personne ne le voit. On ne voit que mon corps, qui prend trop de place.
Mes seuls vrais amis tiennent dans mes bras : mon chat ronronnant et mon chien au poil épais, toujours prêts à me consoler sans poser de questions.
Vous savez pourquoi j’en suis là ?
La réponse est aussi brutale que le silence autour de moi : je suis grosse. Une carapace de chair que tout le monde fuit. Personne ne veut être mon ami.
Les regards glissent sur moi comme si j’étais transparente, ou pire, s’attardent avec une pitié dégoûtée qui me glace.
Et ce n’est pas tout. En ce moment, je traverse une tempête qui emporte tout sur son passage. Mes parents viennent de divorcer.
À cause de moi. L’air de la maison est devenu lourd, chargé de cris et de portes qui claquent.
Mon père, Williams Adams, est un PDG puissant, riche de comptes en banque innombrables. Aujourd’hui, il est parti en claquant la porte avec une violence qui a fait trembler les murs.
La colère déformait son visage d’habitude si froid.
Il a hurlé à ma mère : « J’enverrai mon avocat avec les papiers du divorce ! » Puis il est monté dans sa voiture luxueuse, le moteur a rugi, et il a disparu. L’odeur de cuir et de colère flottait encore dans l’allée.
Maman, Cindy Adams, n’a pas crié. Elle n’a pas pleuré. Aucun son n’est sorti de ses lèvres serrées. Aucun scandale. Juste un vide immense et silencieux qui a envahi le salon. Papa est parti. Sans un mot d’adieu, sans un regard pour moi.
Pourquoi quitte-t-il sa famille pour une raison aussi banale ? Il pense que ma mère me gâte, qu’elle me pourrit en me laissant manger tout ce que je veux. Alors, il demande le divorce. Ouais, je sais, c’est absurde !
Moi, je connais la vraie raison. Elle me brûle de l’intérieur.
C’est une vérité cruelle qui ressemble à ma propre vie. Tout comme mon père, aucun homme ne veut d’une femme aussi grosse que ma mère.
Elle pèse 199 kilos. Contrairement à moi, maman ne fait aucun effort pour changer.
Elle continue de manger, jour après jour, sans se soucier du regard de son mari ni de personne. Il y a dans son indifférence une forme de paix qui m’est étrangère.
Pour moi, c’est l’enfer. Chaque garçon à qui je souris à la faculté me trouve repoussante.
Chaque regard croisé me dénigre sans un mot, et ça me déchire le cœur en lambeaux. Tous les garçons s’éloignent.
Toutes les filles de ma classe m’appellent « gros bébé » avec une méchanceté sucrée. Je suis jalouse, profondément, quand je vois mes camarades marcher main dans la main avec leur mec. Je veux la même chose. Pourquoi me repoussent-ils tous, comme si j’avais la peste ?
Tous sauf un. Hervé Drey.
Il est le seul à rester près de moi, même si sa présence a un prix. Un prix qui me salit. Ce matin, je me suis rendue au cours de sport, le cœur serré mais décidée. Nous devions faire de la gymnastique.
Je porte ma tenue, un survêtement trop serré qui me comprime, et j’essaie de respirer calmement. L’odeur du vieux gymnase, mélange de sueur et de poussière, me prend à la gorge.
— Eh, gros bébé, où tu vas ? crie Hervé.
Ma poitrine se serre. C’est lui, le garçon dont je suis secrètement amoureuse, et sa voix claque comme un fouet.
— En cours de sport… bébé, je réponds en lui souriant, la voix tremblante d’espoir.
— Qui tu appelles « bébé » ? Je t’ai déjà dit de ne plus m’appeler comme ça, grosse vache.
L’humiliation brûle mes joues. Je tends la main pour toucher son visage, un geste désespéré. Pour sentir un peu de chaleur.
— Pourquoi tu me traites comme ça ?
— Enlève tes sales pattes, imbécile !
— Hervé… tu ne m’aimes que quand j’ai de l’argent ? Mes mots sont amers.
— Ton argent est bien meilleur que toi, Lisette. Si t’as du fric, viens me voir. Sinon, disparais.
Voilà notre quotidien. Une transaction glaciale. Je le voyais uniquement si je payais.
L’argent sorti, Hervé apparaissait, tout sourire.
L’argent absent, il s’évaporait comme une fumée. Pour qu’il m’embrasse, je devais payer cent dollars. Et pour qu’il passe la nuit avec moi lors de ma fête d’anniversaire, prévue dans trois jours, il exigeait deux millions et demi de dollars. Une fortune.
L’argent n’est pas le problème, papa en a des coffres entiers. Mais ce qui me tord le ventre, c’est qu’il a précisé qu’il le ferait uniquement cette nuit-là. Après, je devrais me débrouiller seule. Un aller simple vers le néant.
Il y a pire. Aujourd’hui, il m’a abandonnée en plein gymnase pour prendre d’assaut les lèvres d’une fille magnifique : Kaycia Willow.
Elle est noire, mince, le corps élancé et élégant, un visage parfait. Il l’a embrassée devant moi, avec une passion qui m’a transpercée. Mon cœur s’est brisé net.
Je me suis enfuie, les larmes aux yeux, pour me cacher dans les toilettes. L’odeur âcre du détergent me piquait les narines pendant que je sanglotais, recroquevillée.
J’ai pleuré longtemps avant de revenir, les yeux rouges. Le professeur de sport m’a grondée durement.
— Pourquoi un retard de quinze minutes, Williams ? a crié monsieur Thompson, le visage dur.
C’était étrange. Les anciens profs de sport se moquaient bien que je vienne ou non. J’ouvrais la bouche pour m’expliquer quand ma rivale m’a coupée.
— Elle n’a rien à faire ici, monsieur, a lancé Kaycia d’une voix claire et cruelle. Regardez-la : ronde, ballonnée. Grosse fesse, gros ventre, le corps tout en désordre. Un visage rond ridicule… et ces gros seins, c’est juste chiant !
Toute la classe a éclaté de rire. Les moqueries ont rebondi sur les murs. La honte m’a brûlée de partout, ma tenue de gym me collant à la peau comme une seconde humiliation. J’ai cherché le regard d’Hervé, mon amoureux secret, espérant qu’il me défende. Il s’était fondu dans la masse des rieurs, son rire cruel se mêlant aux autres.
— Monsieur, je suis désolée, ai-je balbutié avant de courir me réfugier encore aux toilettes.
Même en courant, les cris pleuvaient, « Gros bébé ! Gros bébé ! », scandés comme une malédiction, jusqu’à ce que je disparaisse.
Je suis restée cachée là, le carrelage froid contre mon dos, jusqu’à la fin de la journée. Vers cinq heures du soir, quand le silence est revenu, je suis sortie en douce, le cœur en miettes. Je rentre chez moi, seule, dans la lumière déclinante du soir, portant ma peine comme un manteau trop lourd.