Chapitre 8

1584 Words
Chapitre 8 . de 2011 à fin 2014. Les talibans continuaient leur guérilla antigouvernementale et les coups de force contre les armées de la Coalition. Petit à petit, nous perdions du terrain. On estimait que les rebelles contrôlaient près de 70 % du territoire. La corruption dans les rangs des officiels n’arrangeait rien. Le trafic d’opium n’avait pas diminué malgré les tonnes qu’on avait détruites ou brûlées. Le pactole engendré par ce commerce profitait aussi bien aux talibans qu’aux hauts fonctionnaires du régime. Au sein du peuple la confiance dans ses dirigeants à la tête de l’État comme au niveau régional ou local, diminuait. De plus en plus de personnes avaient la nostalgie du temps où les talibans étaient maîtres en Afghanistan. Après une recrudescence des attaques sur nos postes avancés qui avaient fait de nombreux morts dans nos rangs, le haut commandement avait décidé du retrait des troupes et de les redéployer plus près de Kaboul.. La première division de Marines avait été divisée en deux pour de nouvelles missions. De nombreux soldats s’étaient installés à Bamyan, à environ 100 km au nord-ouest de la capitale. Quant à nous, nous devions protéger l’aéroport international. Cela me plaisait à double titre. D’abord je pouvais enfin, après le bled, filer en ville, une vraie ville avec des cafés, des magasins, un cinéma, un théâtre, des voitures... Pendant ces courts moments de liberté quel régal de revoir un brin de civilisation. Ensuite, aller à l’hôpital où mon copain « Harry » était toujours sous surveillance. Quand je ne pouvais pas y aller, c’était Brice Dasher qui lui rendait visite. Ainsi « Harry » voyait un peu de monde et ça le changeait des infirmiers et des toubibs. Le chirurgien qui le suivait ne m’autorisait qu’une petite heure à son chevet afin de ne pas trop le fatiguer. Je ne savais pas trop quoi lui raconter. La conversation avec un malade ça n’avait jamais été mon fort ! La plupart du temps, au lieu de parler de la pluie et du beau temps, de dire des banalités, je me contentais de répondre à ses questions. De donner des nouvelles de la section, ou du boulot sur l’aérodrome... Le toubib-chef n’était pas loquace non plus. Il fallait lui tirer les vers du nez. Quand on l’interrogeait, il répondait vaguement. Seul un des infirmiers qui avait remarqué ma mine triste m’informait à chacune de mes visites de la condition physique de mon copain. — Il a reçu de nombreux éclats de grenade dans tout le corps. On a même retrouvé un petit morceau fiché à l’arrière de l’oreille droite. Le chirurgien a eu du travail. Plusieurs heures sur le billard. Mais les interventions semblent réussies. Sur le coup, j’étais plutôt rassuré et heureux de savoir qu’il était tiré d’affaire. Mais quand j’étais dans sa chambre et que je le voyais là allongé, des tubes partout, la tête bandée, couvert de pansements, l’angoisse m’étreignait. Je n’avais peut-être pas prêté assez d’attention aux paroles de l’infirmier. Tout à coup elles me revenaient et le « semblent réussies » me mettait terriblement mal à l’aise. Je commençais à transpirer et mes mains devenaient moites. Du jamais vu. Le silence du chirurgien et les propos évasifs de l’infirmier auguraient mal de la suite. Et si « Harry » n’était pas sauvé ? Et s’il était en sursis ? Et si... et si... je m’inquiétais ferme ! Lui ne semblait pas en être conscient. Certainement à cause des médocs et des antidouleurs qu’on lui faisait avaler. Il avait l’air d’être dans un état second. Sur un nuage. C’était tant mieux pour lui. Dans Kaboul la sécurité pêchait. Un k******e avait fait exploser sa ceinture dans un marché. 32 morts. Des innocents. Et une cinquantaine de blessés plus ou moins graves. Une roquette avait atteint la limite nord des pistes. Des policiers afghans étaient passés avec armes et bagages du côté des talibans. Dans ce contexte, les permissions pour aller en ville avaient été suspendues un certain temps. Je pensais au pauvre « Harry », tout seul sur son lit d’hôpital, qui nous attendait. Avec tous les blessés qui arrivaient, l’équipe médicale était au four et au moulin. On ne pouvait même pas avoir de nouvelles de notre ami au téléphone. Le capitaine Mc Cromby m’appela dans son bureau. — Woodstone, à cause des attaques, nous avons besoin de vous ici. Votre permission est suspendue soldat. Rompez. Cela ne m’enchantait guère. J’aurais été tellement content de voir « Harry » et lui de même. Dasher qui se morfondait tout autant que moi obtint le premier l’autorisation d’aller en ville. — 2 heures. Pas une minute de plus, grogna le capitaine. Évitez les lieux à risques, marchés, cinéma, bars... Compris soldat ? — Compris mon capitaine. Ce jour-là, rien ne laissait présager qu’un attentat contre le commissariat allait se produire, à la minute où Dasher « Renegade » passerait. La voiture explosa creusant un cratère énorme dans la chaussée, tuant tous les passants à proximité et de nombreux policiers. Dasher fut tué net sur le coup. Je n’arrivais pas à y croire. « Renegade » mort. Mon binôme. Tué d’une façon atroce. Même pas au combat ! C’était moi qui aurais dû être à sa place ! Tout ça parce que je savais me servir d’un fusil à lunette. Il me fallut du temps pour m’en remettre. Quand je pus rendre visite à « Harry », j’évitais de parler de Dasher. Il ne servait à rien de lui miner le moral. Mais bien que je fus physiquement près de mon copain alité, mon esprit vagabondait ailleurs. « Harry » s’en aperçut. — Eh, mec ! Y a quelque chose qui te tracasse ? — Non, non ! Tout va bien. Je suis... — Tu es absent ! Quand je te parle ou que je te pose une question tu ne réponds pas ou dans le vague. Merde ! y a surement un truc grave qui est survenu et dont tu ne veux pas me parler. C’est ça, hein ? J’ai raison. — Mais non, mais non ! Tu te fais des idées. Y a rien. Rien de rien. Je te le jure. Juste un peu de fatigue... — Tu jures ! Toi qui ne crois ni en Dieu ni en diable ! — Ah ! je t’en prie, ne me parle pas de Dieu... Un court silence pendant lequel « Harry » me dévisageait. — OK ! OK ! C’est bon. Je te crois. Par contre moi j’ai une petite info à te donner. Je te demande de m’écouter avec attention si tu le peux et de ne pas m’interrompre. On a souvent parlé de nous, de notre vie avant l’armée. Par bribes. J’en suis conscient. On s’est souvent demandé ce qu’on allait faire quand on serait démobilisé. Parce que moi, je vais pas rester indéfiniment chez les Marines. Je vais pas rempiler. Pas plus que toi, j’espère ? — Ben ! J’ai pas encore pris de décision, mais effectivement l’armée... — OK ! coupa Ashton « Harry ». Bien ! si tu retournes à la vie normale, j’ai un petit secret à t’avouer. Tu en feras ce que tu voudras, l’ami. Dans le civil, j’étais un bon à rien ! Si, si ! J’ai touché à toute sorte de petits boulots... même boucher, qui ne m’ont jamais satisfait. L’armée ça, c’est autre chose, mais j’aurai fait mon temps. Au tir, sans être un as comme toi, je me débrouille pas mal. Je me suis déjà servi de ce don auparavant. Je me demandais bien où il voulait en venir. Je l’écoutais avec plus d’attention. — Un jour, quelqu’un m’a mis en relation avec une personne pour un travail très particulier. Cette personne, je ne l’ai jamais vue. On ne s’est jamais rencontré. Tout se faisait par téléphone. On m’indiquait un lieu, une enveloppe à récupérer, des instructions, un portable et un numéro en cas de gros problème. Rigole pas. Ouais, ça ressemblait à « mission impossible ». Ça m’a fait rire aussi, mais c’était du sérieux. J’ai comme cela descendu plusieurs mecs sans me poser de questions. J’ai appris après, dans les journaux qu’il s’agissait de trafiquants, d’escrocs, de dealers, de malfaiteurs... que des mauvaises gens ! Je débarrassais la société de la vermine. — Ouais, ouais ! T’étais tueur à gages ! Pas un justicier ! Tu n’as jamais pensé que tu commettais des assassinats ? p****n, « Harry », j’y crois pas ! Grand moment de silence. Ashton « Harry » essaya de se relever sur sa couche ce qui lui tira un rictus affreux et un râle de douleur. — Bouge pas ! Tu vas aggraver ton état ! — T’inquiètes Peter. Je vais survivre. Mais peut-être que je ne serai plus apte à poursuivre mon ancien métier. — Franchement, ça serait mieux ! — Ouais ! Je pense arrêter, mais pour cela, il faudra que quelqu’un me remplace... — Alors-là, même pas en rêve « Harry ». N’y pense pas. T’es complètement maboul ! Dézinguer des gens que je ne connais pas, qui ne m’ont personnellement rien fait, ce n’est pas dans mes cordes. T’es complètement frappé ! Tu vois, même s’ils m’avaient vraiment fait quelque chose... de là à les buter ! — OK ! OK ! Sois sympa ! S’il m’arrive malheur et si tu n’as rien à faire, aucun boulot, si tu t’emmerdes à souhait, alors tu appelleras ce numéro de la part de « Harry ». Ton mot de passe, c’est Jonas. — Ça jamais, vieux frère ! — J’ai déjà passé le message, il y a longtemps. — Par le Grand Coyote ! Sans m’en parler avant ! Damn it « Harry », je suis plus qu’en colère ! — Je comprends. Je m’excuse. Tu as raison j’aurais dû t’en parler avant... S’il te plaît, prends le numéro Peter. Tu appelles. Tu me promets, hein ? T’es le seul vrai copain que je n’ai jamais eu. Maintenant je vais t’avouer que je sais que je ne m’en sortirai pas. — Bullshit ! Arrête de déconner ! — Non ! Je sais. Je le sens. Malgré tout ce qu’ils font, mon état ne s’améliore pas. Ils essaient de le cacher. Mais mon corps me dit que c’est foutu. Un de ces jours, tu vas venir et ils t’annonceront que j’ai passé l’arme à gauche. — Ashton, Ashton, reprends-toi ! Tu vas vivre. Tu vas t’en sortir. Nous avons encore tant de choses à faire ensemble. De grandes choses. Je t’emmène en Oregon. Tu verras, c’est super. — Tiens, c’est drôle, c’est la première fois que tu m’appelles par mon vrai prénom ! Pour en revenir à ta proposition, l’Oregon, je ne connais pas. J’ai vadrouillé pas mal aux States ou ailleurs... mais jamais en Oregon. Faut croire que dans ton État, il n’y a que des mecs bien ! « Harry » avait souri. J’avais pris ce fameux numéro pour le tranquilliser, mais bien décidé à ne pas m’en servir. Je l’avais étreint avant de partir. Le soir même, une hémorragie l’emporta.
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