la patronne

1201 Words
Depuis ce jour où Leo a perdu le défi, il ne m’a plus quittée. Il râle au début, bien sûr. Se retrouver à traîner avec des gamines de onze ans, ce n’est pas glorieux quand on en a quatorze et une réputation à tenir. Mais Banks Ross, ce n’est pas n’importe qui. Et Ways, avec son regard perçant et son calme tranchant, vaut mieux que bien des adultes. Le quartier général, c’est ma chambre. Au départ, c’est un refuge. Aujourd’hui, c’est une forteresse. Des écrans, des câbles, des plans étalés, des post-it codés sur les murs et, au centre, Leo. Ce garçon que j’ai voulu dès la première seconde. Non pas pour sa beauté – bien qu’il soit loin d’être déplaisant – mais pour son don. Un génie de l’informatique comme on en voit qu’une fois par génération. Je l’ai attiré à moi comme une toile attire une proie, avec un défi idiot, mais suffisant pour éveiller sa fierté. Il a mordu à l’hameçon, et depuis, il m’appartient. En quatre ans, je l’ai entraîné dans ma guerre silencieuse. La ville, gangrenée par les puissants, les corrompus, les arrogants. Les piliers, comme on les appelle ici : Duncan Wells, président du syndicat des finances ; Hilarion Knox, magnat de la sécurité privée ; Syra Lowell, directrice des institutions scolaires ; et évidemment, le maire, Abraham Whitmore. Un par un, on les fait plier. Leo pénètre leurs systèmes, y extrait leurs failles, leurs péchés numériques. Ensuite, j’interviens. J’écris, je menace, j’insinue. Jamais de violence physique, jamais de sang. Juste la peur. Celle de voir leur petit monde s’écrouler. Ils obéissent, sans jamais savoir qui tire les ficelles. Leo a signé une clause de confidentialité béton. Même son frère, Leon, n’a jamais rien su. Il aurait pu se douter, bien sûr. Mais la patronne, c’est un mystère qu’on ne perce qu’avec mon autorisation. Et j'ai fait tout ça, étant un enfant exemplaires. qui pourrait se douter du faite que je suis la patronne ?? À seize ans, Ways et moi sommes devenues des reines. Des visions. Des fantasmes ambulants. Dans les couloirs du lycée, les têtes se retournent. Dans les rues, les regards s’attardent. Et dans les pensées, nous régnons. Même Troy, avec son air détaché et son orgueil de lion, n’arrive plus à me résister. On dirait deux fauves qui se tournent autour, prêts à s’entre-dévorer. Mais je suis un fruit auquel il ne peut goutter pour l'instant, vue que lui il est déjà majeur... Mais l’heure n’est pas encore à l’amour. La ville n’est pas encore à moi. --- Le prochain sur la liste, c’est Abraham Whitmore. Le maire. Leo commence par pénétrer son réseau, mais il y a un hic. Une sécurité locale, non reliée à Internet, empêche l’accès complet. Il nous faut un point d’entrée physique. Un injecteur de flux crypté Leo appelle ça une KeyDrop. Une minuscule puce qu’il a lui-même conçue, à glisser dans un port caché de la machine du maire. Je regarde Ways. — C’est toi qui vas le faire. Elle arque un sourcil. — Pourquoi moi ? — Parce que ton père est membre du conseil. Si tu demandes à l’accompagner pour saluer le maire, personne ne se posera de questions. Et pendant qu’ils discutent, tu t’éclipses, tu poses le KeyDrop, et on récupère tout ce qu’il cache. Elle hoche la tête. Elle ne tremble jamais. C’est ça, ma force. Je n’ai pas besoin d’hommes de main. J’ai Ways. Et j’ai Leo. --- Le jour J, Ways porte une jupe beige et une chemise blanche. Elle a l’air d’une parfaite fille de politicien, douce et discrète. Son père l’accompagne. Ils entrent dans l’hôtel de ville, sont accueillis par le maire en personne. Le temps qu’ils rejoignent le coin détente pour discuter projets urbains, Ways s’éclipse. Elle connaît le plan. Couloir est, troisième porte à droite. Bureau verrouillé, mais Leo a déverrouillé la serrure à distance. Elle entre. L’ordinateur est là. Elle insère le KeyDrop, attend les trois secondes nécessaires, le voyant clignote vert. C’est fait. Mais en sortant, elle tombe sur lui. Un garçon, adossé au mur, un livre à la main. Il la regarde, intrigué. — Tu fais quoi là ? Elle reste figée. — Je t’ai jamais vue ici. C’est le bureau du maire, non ? Pas de réponse. Il s’avance. — Tu veux que je dise à quelqu’un ce que t’as fait ? Elle pâlit. Elle sort son téléphone, appelle immédiatement. — Banks, on a un problème. Je comprends tout de suite. — Passe-le-moi. Elle lui tend le téléphone. Je respire calmement. — Ton prénom ? — Zane. Zane Holloway. — Très bien, Zane. J’aimerais qu’on se voit. Ce soir, 19h. Devant la vieille gare. Et je te conseille de venir seul. Il accepte. Voix neutre. Pas de peur, pas de provocation. Dès que l’appel se termine, je regarde Leo. — Trouve-moi tout sur son père. Il hoche la tête. Dix minutes plus tard, j’ai de quoi faire taire n’importe quel adolescent curieux. Fraude, adultère, violence conjugale. Un petit florilège discret. --- À 19h, je suis à la gare, seule. Il arrive, les mains dans les poches. — Alors ? Tu vas me menacer ? Je lui tends la tablette. Il lit, impassible. — Et donc ? Tu veux que je garde ça pour moi ? — Exactement. T’as rien vu. Rien entendu. T’oublies. Il éclate de rire. C’est rare. — Tu crois que j’en ai quelque chose à faire de la réputation de mon père ? T’es drôle, toi. Je fronce les sourcils. — Si t’as envie de tester, vas-y. J’ai rien à cacher. Mais si tu crois que je vais me taire, t’es mal tombée. Par contre, j’suis curieux. Si t’as un plan, raconte-le-moi. Je reste silencieuse. Il m’observe, sans ciller. — T’as pas envie de faire de moi un allié plutôt qu’un ennemi ? C’est moi qui reste bouche bée. Il vient de retourner la situation. Lentement, je m’adosse au mur. — Et tu veux quoi ? — Rien. Juste voir jusqu’où tu peux aller. J’suis pas un espion. J’aime juste l’action. Je le regarde longuement. Puis je tends la main. — Marché conclu. Une semaine plus tard, Zane devient un pion de plus sur mon échiquier. Ou plutôt, une pièce libre. Imprévisible, mais précieuse. Il connaît les couloirs du pouvoir, sait lire entre les lignes. Et surtout, il n’a peur de rien. C’est parfait. --- Le piratage du maire révèle tout un réseau de manipulation électorale, de blanchiment d’argent et de financement illégal. Grâce au KeyDrop, Leo copie tout. On commence par un envoi anonyme au journal local. Puis une fuite dans les réseaux sociaux. Ensuite, un message discret au maire lui-même, signé d’un seul mot : La Patronne. Il comprend vite. Et plie. En moins d’un mois, la ville bascule. Tous les piliers sont à genoux. Le nom de la patronne circule dans l’ombre, comme une légende urbaine. Personne ne sait à quoi je ressemble. Même pas ceux qui m’obéissent. Et pourtant, la ville est à moi. --- Dans ma chambre, devenue QG, Leo pianote sur son clavier. Zane lit les rapports. Ways s’applique du gloss en se regardant dans le miroir. Moi, je planifie la suite.
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