IILa caravane passe au ralenti devant le 45 de la rue des Frères-Le-Montréer, une longue bâtisse aux parements de granite. Une allure doublement raisonnable, d’abord parce que la vitesse est limitée, ensuite parce que les locaux abritent la brigade territoriale autonome de gendarmerie de Perros-Guirec. Le lieutenant Lambert, grand manitou en ce lieu, lit attentivement les premiers rapports reçus des laboratoires et de l’institut médicolégal. Sur son visage d’apparence joviale, caractéristique rare dans la profession, ne se lit aucune émotion. Et pourtant. Les conclusions provisoires des experts ne sont pas vraiment de nature à déclencher un enthousiasme irrésistible. L’arme du crime, qui restait un grand mystère au premier examen du corps gisant sur le trottoir, a commencé à livrer ses secrets. Ce manche de bois mystérieux qui se dressait droit à la verticale du thorax de la victime n’est autre que celui d’une griffe à couteaux, selon le rapport du légiste. Ce qui laisse l’officier de gendarmerie plus que pensif. Encore plus quand il jette un œil sur les photos de l’engin. Une griffe à couteaux… Pour lui qui arrive de sa douce et belle Lorraine, cet instrument représente une découverte totale. Un peu de navigation sur la Toile, et il comprend un peu mieux l’origine de cette arme aux relents moyenâgeux. Afin d’enrichir votre vocabulaire, et vous aider à briller lors des dîners en société, je vous livre quelques-unes de ses trouvailles. Il s’agit d’un instrument de pêche à pied très spécial, utilisé pour pêcher un mollusque tout aussi spécial. Le couteau n’est pas qu’un instrument à découper, mais c’est aussi un animal vivant dans le sable. Avec sa forme allongée et symétrique, il a effectivement un peu la forme du manche d’un coutelas. Mais la spécificité de ce coquillage bivalve, appelé par les connaisseurs Solen ensis, réside dans sa pudeur et sa méfiance. Bien qu’enterré dans plus de quarante centimètres de sable, il réagit au moindre changement de luminosité ou d’environnement, et il faut un peu d’astuce pour l’attraper, à marée basse évidemment. En général, on repère sa trace au vu des deux petits conduits d’aération qu’il forme dans le sable. Il suffit alors de saupoudrer les trous repérés avec un peu de sel pour que la bébête réagisse. Avec l’augmentation de la concentration en sel, le couteau croit que la mer est revenue et sort de son repaire. On peut alors l’attraper avant qu’il ne replonge dans le sable. Mais il faut aller vite, très vite même. Parce que si l’animal en question est un peu con, et aurait du mal à comprendre un feuilleton de TF1, il ne faut pas abuser non plus. On a donc inventé des instruments bizarroïdes pour capturer cet être étrange, gastronomiquement original. Si l’on ne veut pas utiliser le sel, on peut le capturer dans les profondeurs de sa cachette, en utilisant par exemple une longue tige métallique genre baleine de parapluie, recourbée à son extrémité. On peut aussi se servir de cet instrument un peu barbare appelé griffe à couteaux. Un genre de trident, monté au bout d’un long manche en bois, et qui permet d’agripper le coquillage avec ses trois pointes métalliques d’une dizaine de centimètres de long, empennées comme des flèches indiennes. Un engin d’aspect barbare qui n’est pas sans causer quelques dommages corporels au mollusque visé. Un peu comme si vous faisiez la chasse au papillon avec une fourchette à huîtres. Les conclusions du légiste sont pour le moins claires : « L’instrument, de type harpon triple, d’une largeur de 4 cm, a été enfoncé horizontalement dans la cage thoracique de la victime, à hauteur du cinquième espace intercostal gauche, entraînant une hémorragie massive au niveau cardiaque et pulmonaire. La mort a été quasi instantanée. L’examen du manche en bois montre qu’il a été scié pour ne plus mesurer qu’une quinzaine de centimètres, sans doute pour le rendre à la fois plus discret et plus maniable. La recherche d’empreintes digitales s’est avérée négative. La recherche d’éventuelles traces génétiques est en cours. »
Si ce premier rapport a laissé l’officier perplexe à l’intérieur, mais imperturbable à l’extérieur, il en est de même pour le compte rendu du laboratoire concernant le petit pavé retrouvé au milieu des livres de Laure Saint-Donge : « La pièce examinée, de forme cubique, présente une arête de 5 cm et est de nature minérale, de composition similaire à celle des roches granitiques présentes sur la côte dite « de granit rose ». La forme cubique a été obtenue à l’aide d’un outil industriel en cours d’identification. La couleur rouge est due vraisemblablement à l’application d’une peinture de type peinture murale, dont la composition exacte est en cours d’identification. Compte tenu de l’homogénéité de la teinte, il est vraisemblable que la peinture a été apposée à l’aide d’un pinceau, et non par immersion dans un récipient. Toutefois, l’analyse microscopique n’a révélé aucune présence de fibres à la surface du minéral. Le résultat des analyses complémentaires devrait être disponible au plus tard dans les quarante-huit heures. »
Deux rapports très instructifs, mais qui ne permettent pas vraiment à l’enquête d’avancer. Des harpons à couteaux, on en trouve dans presque toutes les boutiques ou supermarchés de la côte. Quant aux morceaux de granite, il suffit de se pencher pour en ramasser, sur n’importe quel chemin, ou n’importe quelle plage. Après, avec une bonne meuleuse, on les découpe en forme de pavé, et le tour est joué. Et si l’on est trop feignant, il suffit de les acheter. Retrouver l’acheteur d’un outil de pêche ou un ramasseur de pierres, dans ce coin de Bretagne, et à cette époque-ci de l’année, ce n’est même pas la peine d’essayer. Alors, malgré la pression du procureur, le lieutenant Lambert a abandonné cette éventualité et se contente d’éplucher les comptes rendus d’audition des témoins, qui s’accumulent sur son bureau, et qui se résument tous en trois phrases : « Je me promenais dans le marché, tout est allé si vite, je n’ai pas compris ce qui se passait… » ; « Non, je n’ai remarqué personne derrière le monsieur qui a été tué ! » ; « Je ne connaissais pas du tout ce monsieur, je suis juste ici pour les vacances, je ne sais pas ce qu’il s’est passé. » Le seul témoignage qui retient l’attention du chef de brigade reste celui de Nathalie Michel, la femme qui se tenait juste derrière l’homme assassiné. Il lit et relit sa déclaration, et celle de son mari, Fabien. Tous deux ont beau dire qu’ils n’ont rien remarqué de spécial, cela ne laisse de l’interpeller. Un comble pour un membre des forces de l’ordre me direz-vous, à juste titre. Il a du mal à comprendre que des gens qui étaient pratiquement en contact avec la victime puissent n’avoir aucun élément précis à apporter aux enquêteurs. Tout juste si madame Michel se rappelle avoir été légèrement bousculée, quelques dixièmes de seconde avant que l’homme ne s’écroule. Mais pour elle, une petite bousculade dans un marché bondé comme celui de Trégastel, cela ne revêt aucun caractère exceptionnel. Elle n’a même pas tourné la tête, se contentant de voir le touriste devant elle tomber comme une masse, et des éclats de sang éclabousser ses vêtements, ses jambes et ses chaussures.
Le lieutenant tapote le corps de son stylo sur le sous-main de son bureau, avec le geste machinal d’un joueur de tennis avant de servir. Il tapote pour mieux réfléchir, et mieux se rendre compte que ce couple cache peut-être quelque chose. Heureusement, ils ont été avertis de ne pas quitter le secteur. « Il vaut mieux les avoir sous la main… » se dit-il avec une vague moue, qui ne ressemble vraiment pas à un sourire.
*
Au même moment, à quelques kilomètres, quelqu’un scie avec lenteur un manche de bois. Ce pourrait bien être celui d’un filet à crevettes, ou d’un râteau pour pêcher les coques. À moins qu’il ne s’agisse d’une griffe à couteaux ? En tout cas, des larmes coulent sur ses joues, avant de tomber sur le carrelage blanc. Le morne visage n’exprime aucun autre sentiment que la tristesse. Il ne prête aucune attention au bruit de la mer, pourtant si proche. Demain, il y a un autre marché. À Trébeurden. Dix minutes de route à peine. Et une autre cible. Toute nouvelle. Apportée par le destin.
*
Le lendemain— Alors, comment tu te sens ce matin ?
— Comme une machine à laver en fin d’essorage. J’ai horriblement mal dormi.
— Je suis bien placé pour le savoir… Tu n’as pas arrêté de gigoter dans tous les sens. Tu as fait des cauchemars ?
— Même pas ! En tout cas, je ne me souviens de rien. Sauf de m’être réveillée au moins dix fois.
La main de Jean-Philippe s’approche avec lenteur et effleure tendrement sa joue gauche. Laure apprécie et, tel un chat qui vient se frotter sur les jambes de son hôte – un chat n’a pas de maître – elle incline un peu la tête pour que la caresse de son compagnon soit plus intense. Celui-ci en profite pour doucement embrasser les contours de cette si horrible cicatrice. Cette affreuse balafre qui défigure sa “belle” LSD, et qui, en même temps, lui donne ce charme indéfinissable. Il a du mal à se souvenir avec précision de son premier contact avec elle, du temps où il était à la section de recherches de Rennes, et où il l’avait découverte, au hasard d’une enquête du côté de Plestin-les-Grèves. Mais le passé, il s’en fiche ; ce qu’il veut avant tout, c’est savourer le présent. Ces quelques jours de liberté avec celle qui ne partage sa vie que par intermittence. Entre ses charges familiales et ses responsabilités auprès de la Présidence de la République, les périodes disponibles pour sa vie sentimentale sont rares. Voire rarissimes. Et il veut en profiter au maximum. Pas facile quand, presque au début de vos vacances, un quidam se fait transpercer le cœur à moins d’un mètre de votre compagne.
— J’ai appelé Lambert. Évidemment, il est tenu au secret, mais je l’ai eu sous mon commandement du temps où j’étais à Vannes, alors, on se connaît plutôt bien. Il m’a lâché quelques infos, à titre confidentiel bien sûr.
— Et alors, quoi de neuf ?
Pas grand-chose que vous ne sachiez déjà. Je me contenterais donc de vous rapporter les derniers mots de JP, ceux qui apportent des nouvelles fraîches en provenance de la brigade. Elles ne sont pas nombreuses.
— L’analyse du papier contenant le message n’a rien donné : papier ordinaire, imprimante banale, rien qui ne soit exploitable. Pareil pour le bolduc : modèle standard, disponible dans n’importe quel magasin au moment des fêtes.
— Et il t’a dit s’il avait une piste, ou une idée de qui pourrait avoir fait ça ?
— L’enquête de voisinage n’a rien donné de transcendantal. Belfort, la victime, était professeur de français, au lycée Hélène-Boucher à Paris, en vacances avec sa femme à Trégastel, avenue de la Grève-Blanche, si ça te dit quelque chose.
— J’ai dû aller une ou deux fois à la plage de ce côté-là, je vois où ça se situe, mais c’est tout. Et sa femme, elle était avec lui au moment du meurtre ?
— Non, elle avait rendez-vous chez le médecin. Tout ce que je peux te dire, c’est qu’elle a été extrêmement choquée en apprenant la nouvelle. Les pompiers ont dû l’emmener à l’hôpital de Lannion.
Les yeux dans le vague, Laure continue à parler d’une voix devenue sourde, et difficilement compréhensible. Le français, quelle belle langue : une voix sourde…
— Je n’arrive pas à comprendre, Jean-Philippe. J’étais à un mètre du bonhomme, pourquoi je n’ai rien remarqué, pourquoi ?
— Tu ne peux pas vraiment dire ça, ma chérie ! Hier, tu disais que tu avais eu comme une prémonition, et que tu l’avais remarqué ce gars avec sa chemise de surfeur.
— Bien sûr ! Mais au moment même où il a été attaqué, j’étais en train de le regarder ! J’aurais dû me rendre compte que quelqu’un s’approchait de lui. J’ai forcément vu celui ou celle qui a déposé le pavé au milieu de mes bouquins. Forcément !
— Attends un peu, Laure ! Tu sais très bien comment se passe une séance de dédicaces. Je t’ai vue plusieurs fois. Tu regardes ton livre, tu écris ton texte, et après tu regardes la personne à qui tu rends le bouquin. Ne me dis pas qu’à un moment quelconque, tu prends le temps de regarder autour, surtout quand tu as plusieurs personnes qui attendent comme c’était le cas hier. Tu n’as rien vu d’anormal, parce que tu ne pouvais matériellement rien voir. Tu étais trop absorbée par tes signatures et, de toute façon, à mon humble avis, le “harponneur” a certainement profité de la diversion causée par l’écroulement de sa victime pour déposer le pavé.
— Tu as sûrement raison, mais…
— Mais rien ! Tu ne pouvais rien deviner, tu n’as strictement rien à te reprocher. Alors si on profitait de ce somptueux petit-déjeuner au lieu de se poser des questions ? Surtout que moi, j’ai très faim, et j’adore la vue qu’on a de cette terrasse, même s’il ne fait pas très chaud. Elle est vraiment sympa sa maison à Hugues. Et tu ne m’as toujours pas raconté son histoire !