Chapitre I-2

2357 Words
Quelques secondes encore, et Laure retrouve une position assise moins indécente. Avant de lancer, avec une compassion extrêmement relative, cette réflexion que je vous demanderais d’oublier : — Ah ! Les enfoirés ! Une robe toute neuve ! Pleine de sang ! Comment je vais faire pour l’avoir maintenant ! Fermez le ban. Mais ouvrez l’enquête. * Un brelan d’heures s’écoule avant que Laure n’ait le droit de regagner ses pénates, ou plus exactement son nid d’amour provisoire. Quelque part entre Trégastel et Trébeurden, une maison parfumée de ce bon air iodé qui va si bien à son teint, et à son caractère. Pendant le court trajet en voiture depuis la gendarmerie de Perros-Guirec, défilent dans sa tête une multitude de questions et un diaporama d’images de cette matinée ahurissante. Elle revoit d’abord Françoise Lozahic, toujours si gentille et souriante, venue de la Maison de la Presse qui l’accueillait pour cette séance de dédicaces. Celle-ci prend de ses nouvelles et essaie de la réconforter. Ensemble, elles tentent aussi de comprendre ce qui a pu se passer. Puis sur sa rétine à souvenirs s’impriment, comme superposés, le sourire de Nathalie, la femme qui l’aide à se relever et les visages malsains de cette foule cruelle. Dans ses oreilles repasse le hurlement de cette sirène de gendarmerie, suivi de celle d’une ambulance. Elle revit cette longue attente sur une chaise, plantée au milieu du trottoir, avec la boutique en arrière-plan et la boulangerie-pâtisserie devant elle. Elle revit cette longue audition à la brigade de gendarmerie, dans des locaux qu’elle connaît bien, trop bien. Mais surtout, comme un flash paralysant et répétitif, elle visualise, encore et encore, ce pavé de granite, cet invité intempestif et inattendu, dont la symbolique lui échappe. Il est presque 15 heures quand Jean-Philippe, son nouveau compagnon, ouvre la portière et l’aide à sortir. Pour qui connaît bien la journaliste et auteure, son visage exprime une profonde émotion. Notre LSD est plus secouée qu’un Orangina dont on libère la pulpe. Les cellules Breizh, SES cellules Breizh, dansent sur un rythme de techno. Les douces caresses de son chéri, quand elle se pose enfin sur le canapé du salon, n’y font pas grand-chose. Laure a du mal à encaisser le coup. Des menaces, toute sa vie d’adulte durant, elle en a connu. Là, c’est différent : à cause d’elle, ou, en tout cas, devant elle, quelqu’un a été assassiné. À moins d’un mètre de son visage. Elle sent encore cette fugace odeur de transpiration qui lui a traversé le nez quand le pseudo-surfeur à bedaine s’est écroulé, lui effleurant la main droite au passage. Comment pourrait-elle oublier cette soudaine métamorphose sur sa figure ? Ces yeux pétillants de joie qui se convulsent en un éclair, ce rictus horrible qui déforme sa bouche au moment où la lame transperce ses chairs ? Comment pourrait-elle effacer de son cerveau ces quelques mots qu’elle a lus sur ce bout de papier ? « Avertissement no 1 »… Premier avertissement avant quoi ? Avant un deuxième, voire un troisième ? Premier avertissement avant que l’on ne s’attaque à elle ? À son compagnon ? À ses amis ? À Bruxelles, sa boule d’amour à quatre pattes ? À sa maison ? Son énumération s’arrête là, grâce à Jean-Philippe qui, même s’il ne partage pas sa vie à plein-temps, commence à bien la connaître, très bien même. Alors le remède au stress, au doute ou à la déprime chez Laure, il a appris à l’utiliser. Il n’est pas long à trouver le bar, caché dans une vieille prame, une vieille annexe de bateau customisée, placée verticalement à l’angle des deux canapés en cuir chocolat qui forment le salon. Et dans ce meuble original trônent trois bouteilles, deux de whisky et une de quelque chose dont la couleur hésite entre l’ambré et le jaune paille. Quelque chose d’indéfinissable et de difficile à trouver à la ville, surtout en bouteille d’un litre… — Tu veux un coup de lambig, pour te remonter ? Le regard de Laure se met à s’égayer instantanément, et ses pupilles éteintes étincellent d’un coup comme un feu d’artifice. Le lieutenant-colonel Roche, peu porté, officiellement, sur les boissons alcoolisées, ne peut éviter de se réjouir en voyant le soudain revirement d’humeur de sa chère et tendre. La gaieté lui va si bien. Elle tourne son visage vers son gendarme préféré, et lui sourit, de ce sourire à nul autre pareil. Et pour cause. — Tu veux un verre ? Question a priori superflue, mais avec notre balafrée tout est possible. C’est vrai que vous ne savez peut-être pas pourquoi je dis que Laure est balafrée. Heureux veinards et veinardes qui découvrez cette jeune quadragénaire, cette silhouette racée, ces formes harmonieuses et cette jolie frimousse que couronnent des cheveux courts, blonds, frisottés et méchés. Dommage que sa joue droite soit sinistrée par une horrible et profonde cicatrice qui transforme son visage aux traits si fins par ailleurs, en une vision pénible à supporter pour qui la découvre. Vieux souvenir d’un reportage en Irak, du temps où elle était journaliste de guerre et où les soldats américains se trompaient régulièrement de cible… Mais sa mutilation esthétique ne l’empêche nullement de réagir au quart de tour. Car la question de JP s’avère vraiment stupide. Demande-t-on à un naufragé du désert, retrouvé après huit jours d’errance, s’il a soif ? — Pourquoi pas ? — Lambig ? — Lambig ! C’est exactement ce qu’il me faut. J’ai besoin d’atterrir. J’avoue que je ne comprends rien, et ça me fout en l’air. — Si tu commençais par le commencement, tu ne crois pas que cela me permettrait peut-être de t’aider à y voir clair ? J’ai appelé Lambert à la brigade, il m’a résumé un peu les faits, mais c’est quand même un peu juste pour que je me fasse une opinion. Je sais que tu dois en avoir marre mais… — OK, chaton, mais le lambig d’abord, répond Laure, avec un moral redevenu, brièvement, plus positif. Et bigrement intéressé. Un verre de “fort” et un récit de sa matinée plus loin, LSD revient à son interrogation première. Cette double question : pourquoi ce meurtre, et pourquoi ce pavé ? Le deuxième en trois jours. — Les collègues t’ont dit quelque chose sur la victime ? Ils ont pu l’identifier ? Le pavé, je présume qu’il est parti au labo, pour analyses ? — Le gars avait sa carte d’identité sur lui, il s’appelle Antoine Belfort, cinquante-six ans, et il habite Charenton, comme moi. — Charenton ! C’est incroyable ! — Bizarre en tout cas. Et ça me rend encore plus perplexe. — Tu le connaissais ? — D’après ce que j’ai compris, il habitait rue de Verdun, à quelques rues de chez moi. Pas loin du bois de Vincennes. Il est donc possible que je l’aie rencontré là-bas. Mais tu sais, quand tu croises quelqu’un en tenue de ville, et que tu le réaperçois, à peine une fraction de seconde, en bermuda et chemise tahitienne, quelque temps plus tard, il faut vraiment être physionomiste pour faire le rapprochement. Surtout quand ce n’est plus à Paris mais à Trégastel, Côtes-d’Armor, et que le gars est tout bronzé. Tout ce que je peux te dire, c’est que sa tête, pour le peu que je l’ai vue, ne me dit rien, et son nom pas plus. — Et le bout de granite ? — À la brigade, ils m’ont dit que c’était un de ces objets “typiques” que l’on trouve dans n’importe quelle boutique à souvenirs, ou dans n’importe quel supermarché de la côte entre Lannion et Bréhat. Il n’y a aucune chance que l’on retrouve l’acheteur, j’en suis sûre, et eux aussi. Quant au ruban doré, il peut venir de n’importe quel rouleau acheté au moment de Noël, donc ce n’est pas ça qui fera avancer l’enquête, j’en ai bien peur. — Et l’arme du crime ? * Trégastel, Côtes-d’ArmorUn appartement de vacances, niché dans les étages d’une résidence baignée de soleil. Nous sommes face à la baie de Sainte-Anne, une anse partiellement sableuse, enclavée dans la Côte de Granit rose. Une zone parsemée de corps-morts, et aussi de cailloux, qui en font un plan d’eau réservé aux marins expérimentés ou aux fins connaisseurs des lieux. À moins bien sûr de naviguer à marée haute, avec un faible tirant d’eau, et de préférence un jour de grand coefficient. Appuyée sur la rambarde métallique, l’occupante des lieux ne s’intéresse pas vraiment au paysage, pourtant mis en valeur par une lumière idéale. Ses yeux ternes, autrefois riches d’éclats noisette, ne regardent rien. Perdue dans un labyrinthe de sinistrose, elle ne voit plus le flot de voitures empruntant le boulevard du Coz-Pors, avec tous les vacanciers qui regagnent leur lieu de villégiature, après une balade au marché. Des effluves de barbecue montent lentement de la plage, à quelques dizaines de mètres à peine. Dans quelques instants, une odeur de merguez remplacera celle de la mer. Aucune importance. Les parfums ne font pas frissonner sa narine. Même si elle ne dort pas dans le soleil, la main sur la poitrine, elle pense. À cet homme gisant sur le trottoir. Il a trois trous rouges au côté gauche. Arthur Rimbaud peut se reposer en paix. Pas elle. Pas encore. * Une maison à Trémel, non loin de Plestin-les-Grèves. Au cœur du village, dans le jardin clos, ceinturé de murs de pierres plates, Hugues Demaître, pharmacien de son état, ancien compagnon de Laure par ailleurs, boit lentement et voluptueusement son verre de whisky. Isabelle Lebech et Tanguy Rosnoën, leurs amis communs, dégustent, eux, un verre de vin rosé très frais, légèrement pétillant, venu tout droit du Portugal où ils sont allés passer deux semaines de vacances. Sous une chaleur accablante. Alcool, soleil, détente, amitié, les langues se délient vite. — Je n’arrive pas à croire que tu aies fait ça ! Soit, tu es un mec extraordinaire, et je ne comprends pas pourquoi Laure t’aurait largué, soit tu es complètement givré ! — Personnellement, en tant qu’homme, je dirais que je t’admire. Je suis 100 % d’accord avec ce que vient de te balancer Isabelle. Mais j’irais plus loin qu’elle, moi, je sais que je n’aurais jamais pu le faire. Pourquoi tu lui as proposé un truc pareil ? La réponse se fait attendre. Hugues prend à l’évidence un malin plaisir à faire mariner ses deux hôtes dans un bain d’impatience. Chaque goutte de son breuvage doré en fût, venu de Skye l’écossaise, et de son caviste préféré à Plestin, fait l’objet d’une lente dégustation. La couleur du whisky semble se refléter dans ses prunelles, quand, enfin, il réagit à leurs remarques. — Vous voulez que je vous dise la vérité ? On se connaît depuis quand ? Toi, Tanguy, c’est depuis l’enlèvement de Papi1, donc ça fait déjà quelques années. Isa, cela remonte carrément à la nuit des temps, et, si je ne m’abuse, nous avons même eu l’occasion de faire quelques galipettes ensemble… — Merci, Hugues, c’est délicat de le rappeler devant Tanguy… — Te casse pas, y a prescription, intervient Tanguy, sourire aux lèvres. Et en plus, c’était bien avant qu’on se rencontre, alors… — Tu vois, Isa, entre hommes, on se comprend très bien. Je disais donc qu’on se connaissait suffisamment pour que je vous explique mon raisonnement. Laure et moi, c’est fini. Bien fini. Je me repasse le film encore et encore, parfois même au ralenti, et je comprends de plus en plus ce qu’il s’est passé. Ma Laure, c’est une passionnée, une femme qui vit à cent à l’heure, qui ne respire que pour mieux relever des défis, que ce soit pour trouver un coupable quand elle était flic, ou préparer un reportage, sur des sujets brûlants de préférence. Depuis que nous vivions ensemble, je voyais bien que la vie de tous les jours, le bonheur pépère, ça ne la rendait pas vraiment heureuse. Quelques jours peut-être, mais, très vite, elle retrouvait son besoin d’action, d’adrénaline. Moi l’adrénaline, j’en vends, c’est vrai, mais je n’en consomme que si j’y suis vraiment obligé. Et elle m’y a obligé, au cours de ses différentes enquêtes depuis son arrivée à Locquirec. Il devenait de plus en plus évident qu’il fallait que l’un de nous deux s’adapte. Je ne pouvais pas changer mon tempérament. Et surtout, je ne voulais pas. Entre être pharmacien dans un village comme Trémel et courir l’aventure aux quatre coins de Bretagne, voire du monde, j’ai choisi. Définitivement. JP, lui, est arrivé au bon moment. À chaque fois que Laure le rencontrait ou lui parlait pour les besoins de ses recherches, il y avait un je-ne-sais-quoi de changé en elle. Il est beau mec, intelligent, le prestige de l’uniforme, de la fonction, le goût des responsabilités, le sens de la gestion des risques, le courage, il a tout. Tout. Alors, à quoi bon me battre contre un moulin, non pas à vent, mais à propulsion nucléaire ? Elle a repris la liberté que je ne lui avais jamais confisquée, et on s’est quittés. Point final. Il m’a fallu un peu de temps pour accepter la nouvelle situation, mais dorénavant tout est clair dans ma tête. Et l’expérience avec ma charmante épouse m’en a appris beaucoup sur les femmes. Alors… — Hugues ! Attends un peu, et mets-toi à notre place ! Tanguy et moi, nous sommes vos amis, et ce que tu viens de faire nous fout dans une situation invraisemblable ! — Pourquoi ? Vous êtes les meilleurs amis de Laure, et si Jean-Philippe est son nouveau compagnon de route, vous deviendrez, tout naturellement, ses amis aussi. C’est un type bien, j’en suis convaincu. — Bien ? Peut-être… Mais de là à leur filer ta maison de l’Île Grande pour y passer des vacances, il y a un pas, non ? Savoir qu’ils couchent dans ton lit… — Écoute, Tanguy, je vais être très honnête. Avec Laure, on s’est envoyés en l’air très souvent dans ce lit, et même dans le jardin, si tu veux tout savoir. Mais la page est tournée, et je sais qu’on ne se remettra jamais ensemble, à moins d’un miracle, que je ne souhaite pas. Vous resterez toujours ses amis, mais entre elle et moi, ce ne peut pas être pareil. Laure n’est plus ma compagne et ne sera jamais une amie, parce que je ne crois pas à l’amitié entre anciens amants. Elle occupe une place à part dans mon cœur, et je ne considère pas qu’elle m’a trompé. Elle a juste refusé de continuer à se tromper elle-même. En se trompant de route. Quand quelqu’un occupe une place à part, on peut lui réserver un traitement à part, non ? JP n’est là que pour une dizaine de jours, Laure avait son appart’ de Plougasnou mais c’était plutôt inconfortable pour leurs retrouvailles… Quand j’ai su, je vous signale au passage que c’est vous qui me l’avez annoncé, qu’elle voulait louer une maison pour être tranquille avec Jean-Philippe, je lui ai tout de suite proposé celle de l’Île Grande, et sans la moindre arrière-pensée. Moi, j’ai mon bateau au port Saint-Sauveur, et si je veux sortir en mer, ce n’est pas la fin du monde de faire trente bornes pour y aller. Je sais que là-bas Laure et Jean-Philippe vont pouvoir s’éclater. Et moi, cela me rend heureux de les savoir heureux. C’est peut-être con à dire, mais c’est comme ça. Il sirote une autre goutte de whisky, dégustant sa boisson tout autant que le regard effaré de ses hôtes… — Alors là, Hugues, tu me scies. Laure a son JP. Et toi tu es JC ! Jésus-Christ. Quand on te fiche une claque sur la joue droite, tu tends la gauche… — Tu penses ce que tu veux, Tanguy. Je te répondrais juste ce que disait Coluche. Jésus-Christ, et… 1 Voir Mort en vrac à Morlaix, même auteur, même éditeur.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD