Chapitre I-1

2146 Words
IPosé sur une table de jardin, un simple bout de pierre. D’une teinte inhabituelle. Mais comment Laure Saint-Donge pourrait-elle deviner que cet étrange caillou va bouleverser sa vie, passée, présente, et à venir ? * Le lendemainCurieux mélange de couleurs. Des taches noires, marron et feu, sur un corps blanc. Une frimousse à faire craquer tout être normalement constitué appréciant la gent canine. Cette bouille malicieuse, qui n’est pas sans rappeler celle d’un épagneul breton, en plus courte, s’offre la particularité d’avoir un œil gauche à peine visible, un éclat de prunelle qui scintille au centre d’une joue et d’un front aussi noirs qu’un ciel baudelairien, un jour de spleen. Je vous présente Bruxelles, fruit d’une aventure sans lendemain, coupable et imprévue, entre une chienne Cavalier King-Charles et un Jack Russell terrier. Petit, joueur, gourmand, câlin, il mène une tendre idylle avec celle qui est sa maîtresse depuis presque toujours, Laure Saint-Donge, plus connue par son surnom, LSD, l’héroïne de l’histoire à venir. Tous deux se promènent tranquillement, chacun à un bout de la laisse. L’après-midi se termine en douceur et la romancière journaliste laisse vagabonder ses pensées, pendant que son quatre-pattes arrose consciencieusement les pieds de chaque banc qui se présente sur son chemin. Et il y en a une tripotée le long de la plage de Trestraou à Perros-Guirec, Bretagne Nord, patrie du charmant village de Ploumanac’h, qui fut le préféré des téléspectateurs français en 2015. Même avec une vessie quasi vide, Bruxelles joue allègrement les encensoirs depuis plus de vingt minutes, levant la patte chaque fois qu’une odeur de congénère l’incite à marquer son territoire. Peu lui importent ces bouquets d’agapanthes tantôt bleues tantôt blanches qui ponctuent la promenade surplombant cette étendue de sable doré, et cette mer à peine frisottée par un léger vent d’ouest. Il trace son chemin, nez au ras du trottoir, alors que le regard de Laure s’échappe, et que ses pensées volent. Mouettes, goélands et même fous de Bassan l’accompagnent, pour une excursion jusqu’aux Sept-Îles, l’archipel qui accapare l’horizon. Un groupe de rochers qui, certes, représente un des symboles les plus visités de cette Côte de Granit rose, mais qui ne lui évoque pas pour autant de très bons souvenirs. Cette année-là, l’été devenait meurtrier à Tréguier, et elle ne dut qu’à l’initiative du commandant Roche, Jean-Philippe de son prénom, de s’en sortir indemne, ou presque. Son amant d’alors ne fut pas si bien loti. Mais, depuis, le Léguer a coulé sous le pont de Viarmes, comme on dit à Lannion, et la vie sentimentale de la “belle” jeune femme a pris un chemin de traverse. Celui qu’elle attend ce soir n’est plus un prometteur officier de gendarmerie de la section de recherches de Rennes. Chargé de la sécurité de la Présidence de la République lors des déplacements à l’étranger, il est devenu un des responsables majeurs de la protection de l’exécutif. De ce fait, il est devenu un homme très occupé. Entre son devoir professionnel qui l’appelle partout dans le monde et sa famille nombreuse – six enfants quand même – qui l’accapare à Paris, il ne lui reste plus beaucoup de temps pour vivre le parfait amour avec la nouvelle femme de sa vie. Laure ne le sait que trop bien, et elle est encore plus heureuse à l’idée de partager avec Jean-Philippe les onze jours qui viennent, dès qu’elle l’aura récupéré au train de ce soir. Elle baigne dans une douce euphorie, telle une adolescente à quelques heures d’un rendez-vous amoureux. La tête dans les étoiles, le corps au sixième ciel, en attendant le septième palier la nuit prochaine, elle ne porte pas la moindre attention à ce vélo qui arrive doucement derrière elle. Il la dépasse en silence, ralentit encore, avant de s’arrêter juste à la hauteur du petit chien qui gambade entre deux pissettes quelques mètres devant LSD. Le reste va très vite, et Laure le devine plus qu’elle ne le voit. Le, ou la cycliste, met un pied à terre. Sa main gauche maintient le guidon, tandis que l’autre plonge dans la poche ventrale de son sweat à capuche, avant de la ressortir en tenant un pulvérisateur en plastique. La seconde suivante, voici le pauvre Bruxelles aspergé d’un liquide rougeâtre, à la limite du brun foncé. Terrorisé par la surprise, le Manneken-Pis à quatre pattes fait un brusque écart et se met à japper pour exprimer sa frayeur, mêlée de colère. Laure ne comprend pas plus. Le temps qu’elle commence à saisir et à analyser la situation, la silhouette au vêtement informe a disparu au milieu des passants, laissant la jeune femme dans le doute. Un rêve éveillé, une hallucination, pourquoi pas ? La vision de son chien, dégoulinant de peinture rouge, lui fait vite rejoindre la terre ferme. Pauvre Bruxelles. * Deux jours plus tardUn mois de juillet comme les autres dans cette partie du monde. Ciel bleu, soleil de plomb, visages bronzés, atmosphère enjouée, nous sommes toujours en Bretagne. Enfin presque. Regardez plus attentivement et découvrez le spectacle déconcertant qui s’offre à vos yeux. Seul dans sa pirogue à balancier, un bandana noir sur la tête, il pagaie allègrement. Son objectif apparaît clairement en second plan. Un petit îlot au milieu d’un lagon, avec une plage au sable plus fin qu’une blague de Jean-Marie Bigard, et cinq cocotiers qui essaient en vain de faire un peu d’ombre. Adossée à un arbre, une splendide vahiné aux seins brunis semble l’attendre avec amour et envie. Une vision de paradis comme on n’en trouve qu’en Polynésie. Pourtant Laure n’est pas en Polynésie, mais dans son pays d’adoption. Alors pourquoi les motifs exotiques de la chemise de ce touriste bedonnant la fascinent-elle ? Elle va le savoir très vite. Beaucoup plus vite qu’elle ne l’aurait imaginé. * Devant la Maison de la Presse, Laure Saint-Donge, ou LSD, si vous préférez, “fait le marché”. Comme souvent le lundi matin à Trégastel, elle aime venir dédicacer ses romans et profiter de cette ambiance si particulière au milieu de la foule. Quand, côté promeneurs, le vent est à la détente, et le baromètre du moral bloqué sur “beau fixe”. Toujours un plaisir que de rencontrer lectrices et lecteurs, qu’ils soient novices en matière de polar breton ou accros à LSD depuis quelques années. Toujours un plaisir que de partager ses expériences avec les leurs, ou de simplement discuter quelques instants, en rigolant de préférence. Déjà plus d’une heure que les signatures se succèdent, à un rythme bon enfant. Elle vient à peine de tendre le livre dédicacé à Soizic, une de ses fidèles “adeptes”, ancienne professeure d’anglais au lycée Tristan-Corbière de Morlaix. La chemise tahitienne apparaît dans son champ de vision. Et compte tenu de la taille de la bedaine du nouvel arrivant, on peut dire que le champ est très occupé. Un monsieur souriant, avec un petit côté Carlos dans Señor Météo qui n’est pas pour lui déplaire. Intérieurement, Laure ne peut s’empêcher de repenser à ce moment si récent où elle avait remarqué cette chemise digne d’un surfeur, au demeurant plutôt banale en été, au bord de la mer. — Bonjour, madame Saint-Donge, je suis vraiment content de vous revoir, je parle souvent de vous… — Toujours en bien, j’espère ? L’espace d’un instant, juste avant qu’elle ne réponde, son regard se fixe sur un des pagayeurs polynésiens, qui s’escrime avec fougue pour faire avancer sa pirogue. Le dessin est vraiment convaincant, et son esprit s’envole pendant quelques bribes d’éternité. Elle s’imagine tout à coup dans un bateau, suivant ce beau mâle qui trace son erre dans une eau turquoise… En guise de musique de fond, le deuxième mouvement du concerto no 21 de Mozart, interprété par des joueuses de ukulélé, leurs cheveux lisses et noirs couronnés de fleurs de tiaré. Tout un programme de rêve, qui s’achève brutalement, quand la mer bleu azur devient rouge. Rouge sang. Un sang bien réel. Pas le temps de réagir : les 120 kg du touriste bedonnant viennent de s’écrouler sur sa table, emportant tous les livres dans son voyage sans retour vers les pavés, en granite, du trottoir. Entraînant aussi Laure, qui gît maintenant au milieu de ses polars, à côté de l’amas de graisse sanguinolent. Un drame vient de se jouer en plein marché de Trégastel, un drame qui touche LSD au plus haut point à en croire sa réaction spontanée, et distinguée. — p****n de p****n de p****n ! La journaliste ne met pas longtemps à récupérer de sa stupeur. Son côté professionnel reprend immédiatement le dessus. Des blessés et des morts, entre son boulot de flic à la BRB et ses années de journalisme de guerre, elle en a vu. Et du sang versé, elle sait ce que c’est, elle qui a laissé son doux et sexy minois quelque part en Irak… Peu importe que sa minirobe beige, et neuve, soit constellée de sang, sa priorité est de porter secours à celui qui aurait pu n’être que blessé. Mais, que ce soit à la carotide ou au poignet, le pouls ne répond plus. Elle se redresse alors, consciente de son impuissance, et regarde avec tristesse le couple qui se tient juste devant elle. Laure les fixe du regard, et dit « Non » avec la tête. « Non » avec le cœur. — Il est mort ! Il n’y a plus rien à faire… Vous pouvez prévenir les gendarmes et appeler une ambulance ? En quelques secondes, l’affolement a gagné l’angle des rues Charles-Le-Goffic et du Général-de-Gaulle. Et comme toujours quand un drame touche une foule, c’est panique à bord et sauve qui peut. Laissons donc un peu les choses se calmer, et Laure et ses voisins reprendre leurs esprits. Pour “l’apprenti surfeur”, c’est sans espoir. — Qu’est-ce qu’il s’est passé, demande avec angoisse Nathalie Michel, la lectrice qui attendait son tour devant la table et ses piles de livres ? Blonde, cheveux sur les épaules, accompagnée d’un époux aux fausses allures de Georges Clooney version française, la jeune quinquagénaire regarde avec ahurissement ce corps allongé sur le pavé. Le mari, plutôt du genre « Courage, fuyons ! » la tire par le bras pour l’emmener voir ailleurs si l’herbe est moins rouge. Elle résiste. Elle aime les romans noirs, les polars, la Bretagne, le soleil, LSD, et là… elle a les cinq en même temps. Cinq bonnes raisons de ne pas bouger. — Mais arrête, Fabien ! On doit rester là, parce que la police va nous interroger. Et puis le monsieur, on ne sait jamais, on peut peut-être faire quelque chose ? Une opinion que ne partagent ni Laure, ni la quinzaine de badauds restés sur place, qui encerclent la scène à bonne distance, avec un empressement à intervenir plus que limité. La vision du malheur des autres leur suffit. — Surtout, ne touchez à rien tant que les gendarmes ne sont pas arrivés ! Laure a crié ces mots d’un ton ferme mais neutre. Son regard, à l’intention des observateurs vampires, se veut beaucoup moins aimable, et elle se contente de les ignorer, se concentrant plutôt sur la scène de ce qui est un crime. Sans le soupçon de l’ombre d’un doute, à en juger par le manche de bois qui se dresse comme une sinistre banderille, enfoncée bien droit, jusqu’à la garde, dans la cage thoracique du malheureux, gisant face contre le sol. Malgré le brouhaha ambiant, elle essaie de se concentrer, retrouvant ses vieux réflexes de terrain, et se repasse le film de ces derniers instants. Une chose en particulier la perturbe. Pourquoi a-t-elle eu ce qu’elle peut qualifier de prémonition, cette soudaine curiosité, qui l’a poussée à regarder la chemisette, pas vraiment originale en plein été, de ce monsieur lambda ? Elle l’a vu passer plus tôt dans la matinée, au milieu de la foule et rien ne le différenciait vraiment de ses congénères vacanciers, avec sa nonchalance souriante. Pourquoi le même intérêt pour cette chemise, au moment précis où l’homme s’approchait d’elle, avec ce paysage de carte postale un peu ringarde en guise de protection cutanée ? Consciente qu’elle n’a pas la réponse à ses deux questions, consciente aussi que sa position accroupie devient inconfortable, voire inconvenante, du fait de la position de l’ourlet de sa minirobe qui ne laisse guère ignorer son absence de sous-vêtement, elle se relève. La main de la jeune lectrice qui attendait avec son Fabien de mari l’aide à point nommé. Elle esquisse à peine le premier mouvement pour se redresser et, machinalement, jette un regard plein d’affliction, non seulement sur le corps avachi mais aussi sur les livres épars, un spectacle qui ne peut que la déranger, elle qui aime toujours que ses bouquins se trouvent bien alignés, et que les pages n’en soient ni abîmées, ni salies. Mais ce qu’elle voit alors lui fait tout oublier… Entre une Sauvage Farandole et un Coup de grisou éclaboussés de sang, un objet incongru, très incongru même, attire son attention. Posé sur le sol, un petit paquet-cadeau lui fait de l’œil. Un cube, d’à peine cinq centimètres de côté, entouré d’un bolduc doré. Un drôle de cadeau de Noël, surtout en plein mois de juillet, qu’elle ne peut s’empêcher d’empoigner, sans précaution aucune, et bien évidemment, sans gant. Un bout de granite, avec un “e” au bout, comme un minipavé, avec, coincé dans une boucle du ruban, une minuscule feuille de papier roulé, tel un parchemin version lilliputienne. Son instinct lui commande d’attendre les gendarmes pour toucher à ce présent inattendu, pas sa curiosité… Elle dégage ce qui ressemble à un message, le déroule avec empressement et lit, avec stupeur : « Avertissement no1 ». Elle encaisse le choc sans montrer de réaction exagérée, avant de regarder de nouveau ce morceau de pierre, si fréquent dans cette partie de Bretagne. L’homme qui vient d’être tué se trouve bien sur la Côte de Granit rose. Sans “e” à granit. Mais le pavé qu’elle a dans la main est rouge. Bien rouge. Un rouge qui ressemble à du sang. “Qui ressemble”.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD