Chapitre 6— C’est dingue, répète David, une cinquième fois.
Les rouages de l’agence n’ont maintenant plus de secrets pour ce grand blond aux allures de mannequin. Néanmoins, il a toujours cette tête d’ahuri depuis qu’il a compris que Separagence existait et que ce n’était pas la rêverie d’une nana bourrée.
— Je suis la directrice de cette entreprise.
Et je trouve ça dingue, moi aussi.
Qui pourrait monter ce genre de boîte ? Rien qu’en avoir l’idée ? J’ose à peine répondre au téléphone lorsqu’il sonne. J’ai peur de me faire insulter alors qu’au contraire, les clients me remercient pour mon aide précieuse. C’est fou !
Il y a quelques jours, j’ai reçu des chocolats avec une lettre me disant que j’avais sauvé la vie d’une femme. Separagence ne sert pas uniquement à protéger les lâches, elle aide aussi à créer de nouveaux départs.
— Quand j’ai trouvé l’agence sur internet, je n’y ai pas cru. J’ai imaginé que tu avais tout inventé et poussé le vice jusqu’à créer un site. En fait, je pensais que tu étais une tueuse en série ou un truc du genre.
Je me laisse tomber sur le fauteuil près de la machine à café en riant.
— Et tu es venu quand même ?
David hoche la tête, puis s’installe à mes côtés. Son tee-shirt marin moule son torse musclé et son pantalon, ses fesses.
Je me suis rincé l’œil une ou deux fois et c’est pas mal !
— Je suis du genre à prendre des risques, me dit-il, charmeur.
La cohabitation va être compliquée s’il n’arrête pas avec ses clins d’œil. Bientôt, c’est nous qui allons avoir besoin d’un agent pour nous mettre d’accord sur le sens de notre relation.
— Il va falloir cesser de m’allumer, Ken, je suis ta patronne maintenant.
David éclate d’un rire franc avant de reprendre son sérieux.
— Alors, il ne se passera rien entre nous, Barbie ?
Avec regret.
— Mon cœur est déjà pris par l’alcool, mon cher Brad.
Heureux, nous rions à l’unisson. Avec lui à mes côtés, l’agence me paraît moins froide. J’espère qu’il saura rendre mon cœur plus léger lorsque j’en aurais besoin. Au-delà de chercher un employé, je cherche un ami. Un ami objectif qui ne connaît pas mon passé. Quelqu’un qui n’aurait aucun intérêt à changer de sujet si un jour je lui parle de ma fausse couche ou de mon aversion pour les femmes enceintes.
Parce que, ce qui est le plus dur, c’est d’avoir la sensation que ce que j’ai vécu est oublié de tous alors que j’y pense chaque jour.
Nos éclats de joie s’estompent et la porte s’ouvre avec fracas, laissant apparaître une petite silhouette. Éclairée par les rayons du soleil, seule l’ombre du jeune homme est visible. Il reste immobile, bras croisés, lunettes baissées telle une rock star sous les feux de la rampe.
Qu’est-ce que c’est que ça encore ? Le fils caché de Corentin Connard ?
— Tu le connais ? me demande David, intrigué.
Je me lève en soupirant pour aller jusqu’au garçon. Oui, je connais ce genre de spécimen, mon cousin en raffole !
— Salut, poupée.
Ce gamin doit à peine avoir onze ans. Haut comme trois pommes, il mâche son chewing-gum, la bouche grande ouverte.
Il n’a pas dû voir l’écriteau sur la vitrine extérieure disant : interdit aux mineurs.
— Je peux t’aider, petit ?
Il me toise de tout mon long.
C’est sûr, c’est un ami de Coco !
— Tu dois être la nouvelle, t’es plutôt sexe.
Je meurs. Soit j’éclate de rire, soit c’est lui que j’éclate. J’hésite encore.
Les sourcils froncés et les muscles tendus, David vient à ma rescousse.
— Je suis Tom, le meilleur ami de Corentin.
À mon tour, je le détaille de haut en bas. Ce petit m’amuse. Corentin n’est pas très mature, mais de là à avoir des amis qui ont quinze ans de moins que lui…
— Toi ? Le meilleur ami de mon cousin ? Dommage, il ne m’a jamais parlé de son copain le mini pouce.
Les bras lui en tombent, sa mâchoire se décroche et il mime un malaise.
Ce petit pourrait prétendre aux oscars.
— Bon, peut-être pas son meilleur ami. Mais ma mère est sa pote et j’ai besoin de ton aide.
Je lève un sourcil interrogateur. Je comprends mieux. Ce môme est celui de Betty, l’ancienne employée de l’agence. Abigaelle me parle souvent d’elle au téléphone. Ils sont très proches avec Coco.
Je fais un geste de la main pour inviter Tom à me suivre jusqu’à mon bureau. Même si je ne l’aide pas, ça fera un entraînement pour David.
David Bowie.
— Bien, qu’est-ce que je peux faire pour toi ?
Maintenant qu’il le dit, je me souviens avoir vu son dossier traîner sur l’ancien bureau de sa mère. Dossier vert.
— Le collège, c’est trop compliqué. J’ai une de mes profs qui est in love. Un vrai pot de colle !
Et me voilà en train d’écouter les histoires rocambolesques de mon jeune client. Il n’y va pas de main morte, m’expliquant tous les détails de sa vie trépidante. De ses premiers pas en maternelle, en passant par les mains aux fesses qu’il s’amuse à mettre aux infirmières de mon grand-père. Oui, parce que, en prime, il connaît bien pépé Jean.
J’ose imaginer qu’un jour, papy arrivera aussi dans l’agence pour me demander de l’aider avec ses multiples conquêtes.
Vous a-t-on déjà dit que Jean aimait le trampoline ?
Alors que je baye aux corneilles face au récit des aventures de Tom au collège, mon portable se met à vibrer sur mon bureau.
Si c’est encore Corentin qui m’envoie ses instructions comme il le fait trois fois par jour depuis deux semaines, je jure que je brûle l’agence !
Loupé.
Pas Coco.
Ella.
La copine de mon frère a réussi à lui voler son téléphone.
Tobias : Une virée entre filles, ça te branche ? E.