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1597 Words
2Noémie a ressenti la nécessité de prendre du recul. Au boulot, elle tourne en rond. Elle est devenue une référence dans sa spécialité, l’organisation d’événements pour des clients privés ou publics : colloques, assemblées générales, congrès. Ses patrons louent ses qualités, son sens affirmé de la gestion, du contact, des affaires. Mais, à trente ans, l’enthousiasme des débuts s’est largement émoussé. Elle ne se voit pas poursuivre cette activité jusqu’à la retraite. Certes, la satisfaction des clients la touche, la reconnaissance de ses supérieurs la flatte et les primes rondelettes qu’ils lui accordent gonflent opportunément son compte en banque, mais elle aspire à autre chose. Les boss ne veulent pas en entendre parler. Ils prennent ses désirs de changement pour des lubies et la renvoient à l’organisation d’un nouveau congrès, en la gratifiant de quelques milliers d’euros supplémentaires, en guise de réponse. Bref, elle est dans l’impasse. Elle envisage de changer d’entreprise ou, plus radicalement, de voie, histoire de retrouver un challenge, une motivation, un plaisir qu’elle a perdus. Sur le plan sentimental, elle est également dans l’expectative. Maxence, le beau blond qui a, cinq ans plus tôt, fait irruption dans sa vie la veille du jour de Noël — ça ne s’invente pas — s’avère à la longue un cadeau moins somptueux qu’elle ne l’avait imaginé. Il a surgi au détour d’une allée de Toy’sRus, les bras chargés de jouets, achetés hâtivement pour ses neveux et nièces. Au même moment, elle fonçait vers la caisse, après avoir raflé un nombre faramineux de gadgets électroniques dernier cri destinés à satisfaire les mouflets de ses deux sœurs, lors du traditionnel réveillon concocté par leurs parents. Son patron ne l’avait lâchée qu’à la dernière minute et elle luttait contre la montre, en calculant qu’elle aurait à peine le temps de se doucher pour effacer les stigmates les plus apparents de sa journée d’enfer. Aux yeux de la famille, elle se doit de demeurer la petite dernière, une poupée éternellement fraîche, disponible, sans autre préoccupation que celle d’entretenir son joli minois. C’était sans compter sur Maxence et sa course effrénée en direction du rayon qu’elle venait de quitter. Le choc fut terrible. Après la collision, des objets fusèrent dans les airs tandis qu’ils churent, lui sur le dos, elle sur son séant, qu’elle avait à l’époque un peu remplumé. La surprise passée, elle constata les dégâts. Des employés s’approchèrent, inquiets. A priori, elle n’avait rien de cassé. Mais une rage soudaine envahit Noémie et elle s’apprêtait à agonir d’injures celui qui avait d’un même geste brisé les jouets de ses neveux et ruiné son réveillon lorsqu’il se releva prestement et lui tendit une main secourable. Son élégance amoindrit la vindicte de la jeune femme. Pas totalement cependant, elle allait lui river son clou de quelques vérités bien senties. Pour cela, elle le fixa dans les yeux, les sourcils froncés et c’est là qu’elle plongea. Il la regardait avec ses grands yeux bleus ouverts sur une âme pure, l’air uniquement préoccupé par les conséquences de sa chute. — Désolé, a-t-il articulé d’une voix douce, j’aurais dû faire attention. Vous n’êtes pas blessée ? Elle ne l’était pas, ou uniquement dans sa fierté, se sentant vaguement ridicule, les fesses plaquées sur la moquette usée. Rassuré sur son état de santé, il ajouta : — J’espère que vos jouets ne sont pas endommagés. Et, joignant le geste à la parole, il entreprit de récupérer les babioles qui avaient échappé des mains de Noémie, ignorant celles qu’il avait lui-même semées. Il examina méticuleusement chaque pièce, jaugea les dégâts et constitua trois tas : l’un pour les cadeaux intacts, un deuxième pour ceux légèrement abîmés et le dernier pour ceux à jeter. Pendant qu’il s’affairait, elle l’observait. Ses cheveux dorés tombaient en boucles sur un front haut, léchant de fines lunettes derrière lesquelles son regard pétillait. Mince, il avait de larges épaules, la taille fine. Sa silhouette sportive rappelait les fresques représentant les Crétois de l’Antiquité, élancés, le nez droit, le buste fièrement dressé. La colère de Noémie avait disparu, elle était sous le charme. Lorsqu’il se décida enfin à s’intéresser à elle, elle comprit qu’elle ne le laissait pas indifférent et en profita pour lui glisser une carte avec son numéro de téléphone, sous le prétexte futile de faire le point, plus tard, sur les préjudices. Il la rappela le lendemain. Leur relation fut d’abord géniale. Maxence l’invitait à partir en week-end à Venise, Prague, Dublin, Tallinn. Puis il disparaissait de son écran radar pendant une, deux ou trois semaines, avant de l’enlever pour une nouvelle destination exotique. Ce mode de vie se maria admirablement avec les horaires surchargés de Noémie et sa soif d’indépendance. De son merveilleux amant, elle ne goûtait que le versant ensoleillé. Les promenades en gondoles, les dîners aux chandelles et les escapades romantiques sur les bords de la Baltique lui révélaient un être cultivé, attentionné et sensible. Elle n’avait pas à gérer les lendemains de fête, les chaussettes sales, les chemises tachées ou les désagréments gastriques. Son cavalier s’évanouissait dans la nuit, tel Zorro, avant que leur intimité ne virât à la promiscuité. Hélas, toute médaille a son revers. Sa mère s’étonnait de ne jamais recevoir le garçon dont elle vantait les mérites. Ses sœurs échangeaient des grimaces dans lesquelles elle devinait un soupçon de moquerie, lorsqu’elle évoquait son soupirant. Après cinq ans de passion partagée, Maxence fuit toujours ses agapes familiales et ne la convie pas plus aux siennes. Elle s’interroge désormais sur la pérennité de cet amour intense, mais intermittent. Maxence apprécie leurs arrangements. Il ne manifeste aucune intention d’envisager autre chose : une vie à deux, dans un appartement commun et, pourquoi pas, des projets d’enfants. Non, le vil séducteur se complaît dans le rôle de prince de contes de fées, débarquant à la tombée de la nuit et s’évaporant avec la rosée du matin. Noémie se lasse de leurs fulgurances et rêve d’un modèle de couple plus classique, certes moins flamboyant, mais qui aurait l’avantage de lui apporter une stabilité affective et de rassurer son entourage familial. Que nenni, ses tentatives pour orienter son amant vers un comportement plus conforme à ses vœux se heurtent à un silence poli. Le bougre ne veut pas renoncer à son confort. Pratique, pour lui, de mener sa barque à sa guise, hors de portée des questions légitimes que la femme la plus amoureuse finit par se poser. Le mutisme de Maxence l’irrite au point qu’elle souhaite s’éloigner et réfléchir. Sinon, elle risque de s’enliser dans un marais dont elle ne ressortira jamais, ou trop tard. La commande est servie. C’est Vittorio qui s’en charge. Le septuagénaire dépose délicatement les trois pizzas. — Celle-là, vous me direz ce que vous en pensez, grimace-t-il en désignant la Havana, preuve qu’il se méfie des initiatives de son rejeton. Puis, il retourne à son office, ragaillardi. Les Bretonnes sont un rayon de soleil, un repère, la preuve de l’intangibilité du monde, ou du moins une façon de freiner la course du temps. Il reviendra leur offrir l’Amaretto. — Tu resteras combien de temps là-bas ? glisse Nedjma entre deux bouchées d’une matière indistincte supposée représenter un cigare. — Dix jours. — Et tu as prévu des excursions ? Il paraît qu’il y a des paysages somptueux à découvrir à l’intérieur des terres, ajoute Cyrielle. — Oui, c’est ce qu’on dit. Je n’y suis allée qu’une fois. Ma grand-mère est réunionnaise, mais elle a vécu en métropole avec mon grand-père breton avant de l’entraîner sur son île à la retraite. Je vais essayer de me balader, ce n’est pas l’essentiel. J’ai surtout l’intention de m’aérer la tête, je n’ai rien prévu de spécial, j’improviserai. Sa déclaration n’étonne pas ses amies. Nedjma se tait. Elle considère avec circonspection la moitié de pizza qui demeure dans son assiette et la repousse sur le côté. La Havana, ce n’est pas son truc. La prochaine fois, elle se rabattra sur des formules classiques. — Et toi, Nedjma, quoi de neuf ? continue Cyrielle. — Oh moi, pas grand-chose, la routine, réplique Nedjma. Noémie retient un soupir. La réponse de Nedjma n’est pas un scoop. Elle déteste se mettre en avant. Pourtant, son engagement dans l’humanitaire inspire le respect. Elle travaille dans une association qui vient en aide aux victimes du Trilophérol, un médicament qui a provoqué le décès prématuré d’un grand nombre de patients et altéré les facultés mentales de milliers d’enfants de mères traitées. Déjà, en prépa, elle rougissait quand les professeurs donnaient ses copies en exemple aux autres élèves, ce qui arrivait souvent, elle dominait la classe d’une bonne tête. Quand elle a été reçue — sans surprise — à HEC, elle a rasé les murs comme si elle s’excusait d’un succès qu’elle ne méritait pas. Cette fille est une énigme. Les copines n’insistent pas. C’est déjà un miracle qu’elle consente à venir chaque mois. Leur amitié repose sur leur discrétion. Chacune ne livre que ce qu’elle souhaite, des impressions sur le temps qui file, les actualités, la culture, des choses légères. Elles évoquent peu leurs amours. À peine savent-elles que Noémie fréquente un garçon depuis cinq ans et que Cyrielle s’abandonne parfois dans les bras d’amants fugaces. Pour Nedjma, silence radio, abonnée absente. Au lycée, elle ne semblait pas attirée par les garçons ni par les filles. Ça se comprenait, elle potassait. Mais il y a belle lurette qu’elle a quitté les bancs de l’école. Vit-elle seule ou entretient-elle une relation avec un ou une amante ? Mystère et boule de gomme, en tout cas elle n’en parle pas. Noémie et Cyrielle penchent pour la première solution. D’autant que Nedjma ne fait aucun effort pour se mettre en valeur. Été comme hiver, elle porte des robes tristes, informes, grises, le degré zéro de la mode, elle ne se maquille ni ne se parfume et coupe ses cheveux courts, à la garçonne. Si elle avait un compagnon, elle soignerait son apparence. — Vous avez remarqué le type qui nous mate depuis dix minutes ? souffle Cyrielle. — Oui, le barbu près de la porte, confirme Noémie. — Où ça ? demande Nedjma en se retournant dans la direction indiquée. Elle localise l’individu, un homme jeune qui porte une fine barbe et un costume de bonne facture, attablé en compagnie d’un homme plus âgé. Les regards convergents des trois femmes le contraignent à réagir. Il se lève et marche vers elles, le pas assuré. Quand il n’est plus qu’à un mètre de leur table, il s’arrête et s’incline en souriant.
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