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1669 Words
3— Pas de doute, c’est mon jour de chance, j’ai retrouvé les trois Grâces ! déclare-t-il. Les trois Grâces, c’était le surnom dont on les avait affublées à la prépa de Chateaubriand. — Julien ? interroge Nedjma, la première à mettre un prénom sur le visage de l’inconnu. — Julien Pongérard, lui-même, pour vous servir, mesdames ! confirme le garçon. Cyrielle et Noémie identifient à leur tour leur camarade de lycée. En dix ans, il a mûri. Le frêle adolescent dont elles gardent un vague souvenir s’est mué en un bel homme à l’allure sportive. Julien profite du temps d’avance qu’il possède sur elles. — Maintenant, je ne vais pas vous lâcher ! Accordez-moi deux minutes pour libérer mon collègue et je reviens. De retour, il sollicite un siège et s’assied à la place restée libre, en face de Nedjma. Celle-ci baisse les yeux et se passionne pour la moitié de la pizza Havana qu’elle a renoncé à avaler. Julien s’en amuse. — Nedjma, tu mangeais plutôt classique à l’époque du lycée. Alors que là, commander une Havana, c’est un pari risqué. — Tu as déjà essayé ? s’étonne Cyrielle. — Oui, la semaine dernière. J’effectue une mission d’audit dans le coin et ce restau est un peu notre cantine, j’ai fait le tour de la carte, c’est excellent, sauf la Havana ! Nedjma consent à décoller les yeux de son assiette et rencontre le regard amusé de son ancien camarade. Elle baisse de nouveau les yeux, son cœur bat la chamade, le sang roule dans ses veines comme les eaux d’une rivière au sortir de l’hiver tandis que des souvenirs qu’elle avait enfouis au plus profond de sa mémoire jaillissent et la dérangent. Julien pose des questions, s’enquiert de la situation des filles et les renseigne sur son parcours. Il peinait en prépa et a été heureux d’intégrer une école de commerce de milieu de tableau. Ensuite, il s’est spécialisé dans l’expertise comptable. Désormais, il encadre une équipe dans un des plus gros cabinets de la place et gagne bien sa vie. — J’ai fait avec mes moyens, conclut-il. Je n’avais pas vos facilités, mais j’estime que je m’en suis bien tiré. Noémie explique que Cyrielle aussi travaille dans un cabinet de consultants et incite son amie à parler de sa nouvelle mission. Elle se doute que c’est un sujet d’importance. Le London Consulting Group est un des leaders de la planète dans le lucratif domaine du conseil en stratégie. Les multinationales du monde entier font appel à ses services, en prévision d’une restructuration délicate ou d’une crise exceptionnelle. — Cette fois, je reste à Paris. Je dois aider les ministres du Travail et des Affaires sociales à mettre en place le compte « usure prématurée » dans les entreprises du secteur privé. Noémie écarquille les yeux. — L’usure prématurée votée dans la récente loi sur les retraites, le dispositif qui fait hurler le patronat qui dénonce une usine à gaz, c’est bien ça ? — Exact, ma grande, je vois que tu suis toujours l’actualité. — Je n’ai aucun mérite, les chefs d’entreprise dénoncent à longueur de journée une invention technocratique qui va encore alourdir leurs obligations déclaratives, au moment où le président de la République leur a promis des simplifications. — C’est vrai que la contradiction est évidente, admet Cyrielle. J’ai commencé à bosser le dossier. C’est d’une complexité redoutable. — Ce président se moque des contradictions, remarque Nedjma. On se demande s’il ne les recherche pas pour faire du buzz. — Ou alors, il ne s’en rend pas compte, avance Noémie. Ils rient. — Peu m’importe, reprend Cyrielle. Pour moi, c’est avant tout un beau challenge. Si je réussis ce projet, je serai sans doute promue à l’échelon supérieur. Ses amies ne pipent mot. Cyrielle se consacre au travail. C’est une perfectionniste, intelligente, opiniâtre, elle ne peut que réussir. Noémie a conscience d’avoir trop parlé, alors que Julien réapparaît dans leur vie sans crier gare. Il est vraiment beau gosse, pas son genre pourtant, trop sûr de lui, à l’aise, aux antipodes de ce qu’il était à Rennes. Il traînait sa longue carcasse de boursier orphelin de père, élevé par une mère au chômage, pas de quoi le propulser dans la lumière. C’était le pauvre que le proviseur du lycée exhibait aux journalistes désireux de vérifier l’ouverture des classes préparatoires aux milieux modestes, une caricature de prolétaire à conserver dans du formol et brandir à la face du peuple assoiffé d’égalité républicaine et de méritocratie démocratique. Mal fringué, mal nourri, gauche, pas très vif, ce n’était pas le cheval sur lequel les bookmakers auraient misé, plutôt un canasson lesté d’un lourd handicap. Les années ont effacé les stigmates de la misère. Sa métamorphose n’étonne pas vraiment Nedjma. Quand ils étaient étudiants, elle se sentait attirée par ce garçon gauche dont elle semblait la seule à percevoir le charme. Ensuite, elle l’a souvent imaginé en cherchant le sommeil dans la solitude de sa triste chambre. À présent, elle ne peut s’empêcher de le dévisager. Elle cherche les traces de l’adolescent au bord de la rupture qu’elle a aidé comme elle a pu, un soir où il a failli craquer après avoir encaissé une nouvelle note désastreuse. Comme s’il lisait dans ses pensées, Julien rappelle cet épisode douloureux et, pour lui, fondateur. — Tu te souviens, Nedjma, du jour où tu m’as réconforté après la colle de Mme Delourme ? Cette peau de vache m’avait balancé un zéro en math. J’étais désespéré. Je m’étais réfugié dans une salle de classe vide. Tu m’as entendu pleurer et tu m’as consolé en m’expliquant que la route était longue jusqu’aux concours et que je ne devais pas décevoir ma mère. Tu m’as obligé avec une infinie patience à refaire les exercices sur lesquels j’avais lamentablement séché. Ce jour-là, tu m’as sauvé la vie. Et aussi le lendemain, et tous ces jours où tu as accepté de répondre à mes questions, quand je séchais sur les notions basiques. En cachette, tu ne voulais pas que les autres se moquent de ma nullité, la barque était déjà chargée. C’est grâce à toi que j’ai fini par piger les rudiments. Sans toi, je n’en serais pas là, aujourd’hui. Noémie et Cyrielle attendent la réaction de Nedjma. Elles ignoraient la bonne action dont elle ne s’est jamais vantée. Vittorio approche en portant un plateau chargé de verres d’Amaretto. Absorbés par leurs souvenirs, les jeunes gens ne l’ont pas entendu. Le patron contemple la moitié de Havana intacte dans l’assiette de Nedjma. — Bon, il faudra que je supprime cette pizza du menu. Mon fils ne sera pas facile à convaincre. Il se lisse le menton. Son embarras est palpable. Nedjma profite de la diversion pour invoquer une obligation et s’éclipse sans toucher à l’Amaretto. — J’ai dit une bêtise ? s’inquiète Julien. — Je ne pense pas, elle doit être vraiment pressée, affirme Noémie, par sympathie plus que par conviction. — Nedjma Troadec ! J’ai essayé pendant des années de trouver sa trace sur Internet, rien, c’est comme si elle s’était évaporée, continue le garçon. — Normal, dit Noémie, elle a repris le nom de ses grands-parents paternels, « Lardaoui ». Cyrielle n’ajoute rien. Elle aussi a relevé le comportement étrange de Nedjma, comme si l’apparition de Julien avait réveillé une blessure ancienne jamais guérie. Le jeune homme a perdu sa gaieté. Il n’a plus envie de s’étendre sur les fantômes de leur jeunesse et se borne à des paroles convenues, puis s’excuse à son tour. Le hasard a mis sur sa route celle dont le visage l’obsède. Des filles, il en a rencontré et aimé beaucoup, sincèrement. Aucune ne lui a donné l’envie de rester auprès d’elle longtemps. Après quelques semaines, l’idylle tournait court, il préférait reprendre sa liberté sans être capable d’expliquer à sa partenaire pourquoi leur relation le lassait. En un éclair, il vient de le comprendre. Ses amantes n’ont pas réussi à lui faire oublier Nedjma, son visage gracieux, sa bienveillance désintéressée. Elle a été son ange gardien, sa muse protectrice. Mais il soupire. À peine aperçue, la voici de nouveau évanouie. Dehors, Nedjma marche vite, court presque, la tête nue offerte à la pluie glaciale, une façon d’évacuer le stress et de combattre les sentiments violents qui l’assaillent. Le sort s’acharne sur elle. Elle passe devant la mairie du 13e arrondissement, voit les voitures arrêtées au feu tricolore du boulevard de l’Hôpital et se précipite pour traverser. Trop tard, le conducteur d’une fourgonnette de livraison qui rongeait son frein anticipe le signal et accélère brutalement. La buée recouvre ses vitres latérales, il n’aperçoit pas la jeune femme dont la jambe est déjà engagée sur les b****s blanches. Le crissement des pneus sur le goudron tétanise Nedjma. Elle suspend son pas sans reculer. Derrière elle, les piétons portent une main à la bouche et attendent, impuissants, le choc programmé. Elle aura la jambe brisée, à tout le moins. En état de sidération, Nedjma attend aussi. Elle sait que sa vie bascule. Une fraction de seconde commande son avenir. Elle se remémore un article lu récemment dans lequel un éminent psychiatre explique que les rêves n’ont pas lieu pendant le sommeil, mais qu’ils se constituent instantanément au moment où le sujet se réveille, à partir d’images et d’impressions emmagasinées par le cerveau. En un éclair, l’esprit capte et envoie une histoire, des sensations, des émotions correspondant à une tranche de vie et le sujet est persuadé d’avoir rêvé une partie de la nuit. C’est une erreur, une illusion, une méconnaissance de la réalité du fonctionnement du cerveau que les techniques sophistiquées d’imagerie médicale révèlent. L’article avait intrigué Nedjma. Elle a un esprit cartésien, mais accepte de mettre en cause des certitudes profondément ancrées si les arguments la convainquent. Ce n’était pas le cas. L’explication du scientifique ne valait pas tripette, ou le journaliste n’avait pas su la présenter. Nedjma s’est promis d’approfondir la question. Les mécanismes qui commandent la raison et le comportement des hommes la fascinent. Elle espère un jour y puiser les clés de la personnalité de son père, aimant et affectueux auprès des siens et capable d’agissements monstrueux. Elle seule connaît sa double nature. Depuis qu’elle l’a découverte, elle s’est juré de se dévouer aux autres, comme si elle devait expier les fautes du père, tenter de réparer les existences brisées. Parfois, elle oublie. Mais un article de journal, une émission de télévision ou un hasard lui rappellent son douloureux fardeau. Aujourd’hui, c’est Julien, témoin vivant des ignominies paternelles. Demain, ce sera autre chose. Voilà ce qu’elle perçoit pendant cette fraction de seconde, tandis que la masse de la fourgonnette menace de l’écraser. Loin d’être effrayée, elle accepte la sentence. Peut-être est-ce le seul moyen d’échapper à la condamnation muette qui la frappe et l’entrave. Une main agrippe le bras de Nedjma et la tire sur le trottoir. La roue avant droite de la fourgonnette frôle sa jambe. La jeune femme reprend son équilibre et respire. Puis elle tourne la tête, cherche des yeux son sauveur et se fige. Le cauchemar continue.
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