Chapitre 2

2214 Words
Chapitre 2 Mary resta quelques instants muette, surprise par l’étrangeté de la question. À l’autre bout du fil, elle entendit un souffle étouffé, une respiration courte, comme oppressée, puis la voix reprit : – C’est bien la peine d’aller résoudre des énigmes aux quatre coins de la Bretagne et de ne pas voir ce qui se passe sous son nez. Cette fois le timbre était un peu geignard. – Mais qui êtes-vous? demanda Mary. Toujours ce souffle court, cette voix hésitante, qui suait l’angoisse : – Mon nom… mon nom… Ah non je ne peux pas! La fin de la phrase avait été prononcée très vite et très doucement. Le signal sonore annonçant que le correspondant avait raccroché résonna dans l’écouteur. Mary reposa doucement l’appareil sur son support. – Qui était-ce? demanda Fortin qui ajouta prudemment : si toutefois ça n’est pas indiscret. L’entendit-elle? Elle ne répondit pas, les yeux dans le vague. Elle resta un instant le menton dans la main, plongée dans une profonde perplexité, puis elle décrocha le téléphone et forma un numéro. Fortin l’entendit demander : – C’est vous, patron? Mary Lester. Je peux vous voir quelques minutes? Elle entendit la réponse, hocha la tête et dit : – J’arrive. • Le commissaire regarda Mary avec un petit sourire : – Alors, lieutenant, quelque chose à me demander? – Oui patron. Le commissaire se recula dans son fauteuil, posa les avant-bras sur les accoudoirs et frotta ses mains l’une contre l’autre d’un air de dire : « voyons ça! » Elle approcha une chaise, s’assit et demanda : – Savez-vous combien de personnes ont péri de mort violente sur l’Odet cette année? Elle vit les mains du commissaire se poser sur les accoudoirs de son siège et il lui sembla que ses yeux s’étaient agrandis tant il la regardait intensément. – Pourquoi me demandez-vous ça? dit-il enfin. – Figurez-vous qu’on vient de me poser la question il n’y a pas – elle consulta sa montre – cinq minutes. – Qui? Elle eut un geste évasif. – Je n’en sais rien. Un coup de téléphone, une voix hachée, angoissée et, mot pour mot, cette question. – Une mauvaise plaisanterie, dit le commissaire. – Peut-être… – C’est tout ce qu’on vous a dit? – Non, « on » a ajouté un petit couplet à mon intention, du style « c’est bien beau d’aller résoudre des énigmes dans toute la Bretagne et de ne pas voir ce qui se passe ici, sous votre nez ». Elle précisa : – Là je ne cite pas « in extenso » mais l’esprit y est. – C’est une blague, dit Fabien. Mais le ton dont il avait prononcé ces deux mots faisait plus penser à la méthode Coué qu’à une intime conviction. – Nous verrons bien, dit Mary, ces coups de téléphone restent rarement sans suite. Peut-être qu’« on » me recontactera. – Peut-être, dit Fabien. – Alors, patron, combien de morts violentes sur l’Odet cette année? – Mais je n’en sais rien, Lester! dit le commissaire agacé. Pourquoi ne pas me demander, tant que vous y êtes, combien de saumons ont été pris à la cuiller? – Parce que vous n’êtes pas en charge de la société de pêche, patron, mais que les morts violentes c’est notre rayon. Le commissaire se leva en haussant les épaules et s’en fut jusqu’à la fenêtre. Il fit mine, pendant quelques instants, de s’intéresser à ce qui se passait dans la cour et revint à son siège. – Mort violente, grommela-t-il, mort violente ne signifie pas forcément crime. Les accidents peuvent générer des morts violentes… Combien y a-t-il eu de morts violentes sur l’Odet? Quelques-unes probablement. Tenez, pas plus tard que la semaine dernière… Un riverain qui allait à son bateau. Son canot a chaviré et on a retrouvé son corps sur la berge, noyé. Vous voulez chercher le responsable de cette mort? Pas difficile, c’est la victime elle-même. Ou la fatalité, appelez ça comme vous voudrez. Heureusement pour nous, il n’y a pas derrière chaque mort violente un assassin tapi dans l’ombre! – Voulez-vous que je me charge de les dénombrer? demanda Mary. Le commissaire fit la moue : – Quel intérêt? – Je pourrai ainsi répondre à mon interlocuteur la prochaine fois qu’il m’appellera. Ce type doit avoir une idée derrière la tête. La moue du commissaire s’accentua : – Qui n’a pas une idée derrière la tête? Enfin, si vous avez du temps à perdre… Elle pensa : « Ça me sortira toujours du bureau » – C’est plutôt calme ces temps-ci, dit-elle. Fabien sourit : – C’est ce calme qui vous rend morose? – Morose, moi? – Vous n’êtes pas morose? – Pas le moins du monde! – Il m’avait semblé que vous étiez préoccupée. – Préoccupée, peut-être, mais morose, sûrement pas! Et elle ajouta : – Morose? quelle horreur! – Et peut-on savoir ce qui vous préoccupe? Elle lui fit un grand sourire : – Je pourrais vous répondre que c’est du domaine de ma vie privée, mais comme tôt ou tard vous finirez bien par l’apprendre, sachez que Jean-Marie Le Ster met sac à terre. – Votre… – Mon père, oui. – Vous avez dit Le Ster… – C’est son nom, en effet. – En deux mots? – En deux mots. Ça veut dire « la rivière » en breton. Jean-Marie n’était pas là le jour de ma naissance. Il affrontait – paraît-il – un typhon à la passerelle d’un cargo en mer de Chine. C’est une infirmière de la maternité qui m’a déclarée à la mairie. Le secrétaire a relié les deux noms, ce qui fait que je n’ai pas le même patronyme que mon père. – Vous auriez pu faire rectifier… – Ouais, mais je n’ai pas voulu. Pour tout vous dire, ça m’a valu quelques belles prises de bec avec Jean-Marie. Mais que voulez-vous, il n’avait qu’à être là, hein! – Je suppose que vous avez quelques traits de caractère en commun, dit Fabien dans un demi-sourire. – Je le crains, dit Mary en souriant à son tour. Toujours est-il que, frappé par la limite d’âge, Jean-Marie doit prendre sa retraite. Il s’est acheté une petite maison à l’Île-Tudy et… – Et il vous a chargé de la décoration, compléta le commissaire. – Comment le savez-vous? dit-elle. Mais qu’est-ce que je vais en faire, moi, de cette maison? Une cabine de cargo? Depuis ses seize ans Jean-Marie n’a jamais passé quinze jours à terre! – Faites-la à votre goût. – Vous croyez que ça lui plaira? – Je ne sais pas, mais si ce que vous me dites est vrai, il ne doit pas savoir par quel bout s’y prendre. – Non, et il voudrait surtout que tout soit prêt lorsqu’il débarquera. – Eh bien, raison de plus pour faire ce que vous aimez. Ne m’aviez-vous pas dit que vous rêviez d’avoir une petite maison dans ce coin – Une petite maison certes, dit-elle, mais pas avec Jean-Marie dedans! Je me demande ce qu’il va bien pouvoir faire de son temps. – Bah, dit le commissaire, il achètera un canot, il ira à la pêche. – Vous croyez? Le ton de Mary Lester était plus que sceptique. Elle regarda Fabien : – Bon, patron, on clôt cet épisode? Ce sont tout de même des préoccupations qui me sont personnelles. J’aimerais que ça reste entre nous. – Bien entendu, dit Fabien, bien entendu… Dites-moi, quel âge a votre père? – Cinquante-cinq ans. – Il n’a pas, euh… Elle le laissa un instant dans son embarras, puis elle compléta sa question sans aucune gêne : – Vous me demandez s’il n’a pas de femme dans sa vie? Eh bien, à ma connaissance, non. Elle ajouta : – Depuis le décès de ma mère, il serait plutôt du style « une femme dans chaque port », si vous voyez ce que je veux dire. Fabien hocha la tête avec un sourire contenu : il voyait parfaitement. Elle planta son regard dans celui du commissaire : – Et surtout, ne croyez pas que je n’aime pas mon père, je l’adore. Mais voilà, dès qu’on est ensemble, on s’engueule. Ne me demandez pas pourquoi, c’est ainsi! et ça ne date pas d’hier. – Alors, quoi que vous fassiez – je veux dire pour l’aménagement de sa maison – il trouvera à redire. – C’est probable. – Raison de plus pour que vous suiviez mon conseil. Mécontent pour mécontent, autant que vous ayez fait quelque chose à votre goût. – Peut-être, dit elle. Maintenant, patron, pour ce qui concerne ces morts violentes sur l’Odet, je peux y aller? – Allez-y, dit Fabien avec un geste las de la main. Il était de la même génération que Jean-Marie Le Ster, et la retraite lui courait sus. La limite d’âge, la retraite, pouah, quelle horreur! Bientôt il se retrouverait dans sa maison trop grande pour deux, en tête à tête avec madame Fabien, ses tisanes pour le foie et ses multiples tubes de pilules homéopathiques. Prendrait-il un petit chien pour avoir prétexte à aller se promener? Ferait-il des mots croisés, des maquettes de bateaux? Il voyait l’échéance arriver sans plaisir. Taillerait-il ses rosiers coiffé d’un chapeau de paille, la taille ceinte d’un tablier de jardinier comme les détectives de la littérature anglo-saxonne? L’image le fit grimacer. Car si dans ce commissariat il était le patron incontesté et redouté, il n’en était pas de même en son logis où madame Fabien portait la culotte. Il aurait pu reprendre – mot pour mot – ce que disait Mary Lester tout à l’heure : « surtout ne croyez pas que je déteste ma femme, je l’adore. Mais dès qu’on est ensemble, elle m’engueule… » Ouais, presque mot pour mot… • Mary sortit du commissariat en boutonnant son duffel-coat. On était dans la deuxième moitié de mars et, même si les bourgeons dans les grands magnolias penchés sur les eaux limoneuses de l’Odet annonçaient le printemps, l’air était encore frais. Avant de quitter son bureau elle avait téléphoné à la gendarmerie qui avait constaté le décès de Toussaint Cadou, la dernière victime en date de l’Odet, ce fleuve côtier apparemment paisible qui traverse Quimper sous des passerelles fleuries. Rien à faire pour avoir des renseignements de ce côté. Par téléphone, s’entend. Elle avait dû prendre rendez-vous avec le capitaine Le Bailly qui la recevrait en début d’après-midi. Onze heures sonnaient au clocher de la cathédrale. Elle avait le temps de passer aux bureaux du quotidien régional voisin et de se remettre en mémoire le compte rendu de la mort de Toussaint Cadou. En poussant la porte de verre, Mary aperçut Anna Lévêque, la pétulante journaliste qui la regardait par dessus ses lunettes, une liasse de papiers à la main. Elle vint à sa rencontre avec un grand sourire et dit de sa voix rauque, éraillée par l’abus de tabac : – Mary Lester dans nos murs! Tu viens enfin arrêter le rédac’ chef? Mary sourit : le conflit permanent entre la journaliste vedette du canard et son rédacteur en chef n’était un secret pour personne. Le rédacteur en chef était, dans ce journal de province, parfaitement à sa place. C’était Anna qui n’y était pas. Trop grosse pointure, elle aurait signé avec bonheur des éditoriaux dans une presse nationale engagée mais ici, les limites fixées par la rédaction brimaient sa plume acide. – Penses-tu, je passais devant et je t’ai vue… – Hé hé, fit la journaliste pas dupe. Tu montes une minute? – Je ne te retarde pas? – Penses-tu. Côté nouvelles c’est plutôt plat ces temps-ci. Le bureau d’Anna était encombré d’une telle masse de documents qu’il semblait impossible qu’elle s’y retrouvât un jour. Mary lui en fit la remarque : – Dis donc, qu’est-ce que ça doit être quand les événements se précipitent! La journaliste montra son ordinateur portable : – Tout est là-dedans, ma vieille! – Mais alors, ce bordel? – C’est pour faire croire à mon rédac’ chef que je suis débordée. – Je t’en fous! Tu es comme moi, bouffée par la paperasse! La journaliste se mit à rire : – La paperasse! On en vit et on en crève! Tu veux un café? – C’est toujours votre horrible café machine? – Toujours. – Alors, non merci. – Eh bien moi je vais en prendre pour voir s’il est aussi mauvais que la dernière fois! – Et c’était quand la dernière fois? demanda Mary. Anna Lévêque consulta sa montre et dit dans un grand éclat de rire : – Ça va faire un quart d’heure. – Tu finiras bien par t’empoisonner avec cette saloperie, fit Mary en grimaçant. La journaliste leva les bras au ciel : – Avec ça, avec la vache folle, avec les nitrates, avec les poulets à la dioxine, la couche d’ozone, les résidus de Tchernobyl… Elle montra la coquille Saint-Jacques géante qui lui servait de cendrier, remplie de mégots : – Avec le tabac… L’univers est plein de poisons, ma pauvre chérie! Elle sortit et revint avec un gobelet de plastique blanc qui semblait lui brûler les doigts. Elle le posa vivement sur le bureau et souffla sur sa main : – Ouah, c’est chaud! Elle s’assit en soupirant et entreprit avec une belle dextérité de rouler une de ces infâmes cigarettes de tabac brun qu’elle affectionnait, puis elle l’alluma avec un briquet rétif, à la flamme fuligineuse. – Alors ma vieille, c’est quoi ton os ces temps-ci? – Pas d’os, dit Mary. Quand c’est calme chez vous, c’est calme chez nous. La journaliste la regardait du coin de son œil sombre, un œil d’une acuité singulière. – Tu ne me crois pas, dit Mary. – Pas trop. – Bon, alors je vais te demander un renseignement. Toussaint Cadou, tu connais? La journaliste réfléchit en plissant le front et avoua : – Non. Je devrais? – Je ne sais pas. – Qu’est-ce qu’il a fait ce type? – Il est mort! – Ah… – Mort noyé dans l’Odet voici une quinzaine de jours. Anna Lévêque fit tomber sa cendre sur la pile de mégots qui encombrait son cendrier de fortune. – Ça y est, dit-elle, j’y suis! Elle tira une bouffée qui consuma un bon tiers de sa cigarette et dit en soufflant la fumée : – Mais il s’est noyé accidentellement, ce type. En quoi sa mort concerne-t-elle la police? – Pour te parler franchement, je n’en sais rien! Et, devant le regard sceptique de la journaliste, elle ajouta : – Allez, je te dis tout. En réalité, il n’y a pas de quoi fouetter un chat : ce matin j’ai reçu un coup de téléphone anonyme… – Ah ah, dit la journaliste. Il n’y a donc pas que chez nous! Et que disait-il ce courageux citoyen? – Il ou elle – je n’ai pas réussi à savoir si c’était un homme ou une femme, sa voix était camouflée – m’a posé la simple question suivante : « Savez-vous combien de personnes ont péri de mort violente sur l’Odet cette année? » – Et alors? – Et alors je n’en sais rien bien sûr. Hors le dernier en date… – Toussaint Cadou… – Exactement. Je venais donc voir les papiers que votre journal avait consacrés à cette mort. – Tu sais que tu tombes bien, toi? Anna décrocha son téléphone : – Allô, Annick, est-ce que Jean Réseau est toujours dans la maison? Tu ne l’as pas vu sortir? Il est toujours chez le rédac’ chef? D’accord. tu serais gentille de me l’envoyer avant qu’il s’en aille. – C’est qui ce Jean Réseau? demanda Mary. – Un correspondant. Il couvre une partie de l’Odet, du Corniguel à l’estuaire, et c’est lui qui a fait le compte rendu sur la mort de ton type.
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