Chapitre 3
Jean Réseau était un monsieur d’une bonne soixantaine d’années, de taille moyenne, au visage rose poupin et souriant. Le haut de son crâne luisait sous les néons comme le radôme de Pleumeur-Bodou au soleil couchant et le peu de cheveux qui lui restaient formaient une couronne blanche bien taillée sur la nuque et autour des oreilles.
Il fit la bise à Anna, serra la main de Mary en se disant, d’une voix pleine d’onction, très honoré de faire la connaissance du célèbre lieutenant Lester et accepta une tasse de l’infâme café que l’on servait en ces lieux.
Anna lui ayant trouvé un siège, il s’assit et considéra les deux jeunes femmes en souriant :
– Qu’y a-t-il pour votre service, mesdames?
– Nous voulions simplement te poser une question, dit Anna. Tu es probablement le type qui connaît le mieux la vallée de l’Odet.
– Le mieux, je ne sais pas, dit Réseau. Mais je la fréquente depuis plus d’un demi-siècle puisque j’y suis né et je m’y suis toujours intéressé. Alors, cette question?
Anna fit un petit signe de la tête à l’adresse de Mary qui se lança :
– Monsieur Réseau, savez-vous combien de personnes ont péri de mort violente sur l’Odet cette année?
Jean Réseau regarda alternativement les deux femmes et s’exclama après un temps de silence :
– Pour une colle, c’est une colle!
Puis, après avoir réfléchi il demanda :
– Je suppose que vous voulez parler de l’Odet maritime?
– Qu’entendez-vous par là? demanda Mary.
– Eh bien je parle de l’Odet qui est visité par la marée. L’eau de mer remonte jusqu’à Quimper et l’Odet maritime va donc de cette ville à Bénodet. Au-dessus de Quimper, c’est toujours l’Odet mais c’est alors une rivière d’eau douce qui va prendre sa source dans les Montagnes Noires. Et, bien entendu, au-delà de Bénodet, c’est la mer. En ce qui me concerne, je connais surtout l’Odet maritime.
– C’est ce qu’Anna m’a dit. Pour ce qui est de ma question, avez-vous des éléments de réponse?
– Des éléments oui, mais pas de réponse globale. Cependant elle est pertinente et moi qui m’intéresse à tous les aspects de l’Odet, je suis surpris de ne jamais me l’être posée.
Il regarda Mary :
– Peut-on savoir ce qui vous a amenée à vous interroger là-dessus?
Mary questionna Anna du regard. La journaliste eut un hochement de tête affirmatif et précisa :
– Jean est un ancien clerc de notaire. C’est dire s’il sait garder un secret. Je crois que tu peux lui donner tes sources.
– Mes sources, justement je n’en ai pas. Cependant, je faisais état auprès d’Anna d’un coup de fil anonyme qui m’est parvenu ce matin au commissariat. Un coup de fil qui me posait précisément cette question.
– Et votre interlocuteur vous a demandé nommément? demanda Jean Réseau.
– Tout à fait, dit Mary. Il a même insisté pour savoir si j’étais bien Mary Lester.
– Voilà qui est intéressant, dit Réseau. Ça semble indiquer que cette personne vous connaît, tout au moins de réputation.
Mary sourit, les yeux plissés. Pas bête, le bonhomme. Anna la regarda, goguenarde, d’un air de dire : « quel exploit! Qui ne connaît la célèbre Mary Lester? »
Elle revint à Jean Réseau :
– Vous pourriez, demanda Mary, dénombrer les morts violentes qui ont eu lieu sur votre territoire en un an?
– Assurément, dit le localier, mais pas tout de suite. Il faudrait que je voie les gendarmes, les pompiers, surtout les pompiers car ce sont eux qui sont appelés le plus souvent pour récupérer les corps.
– Ça pourrait faire un papier original pour le canard, dit Anna. Apparemment personne encore n’a eu l’idée de se pencher là-dessus.
– Je vais m’y coller, dit Jean Réseau, même si ça n’intéresse pas le journal, moi ça m’intrigue.
– Et ce Toussaint Cadou, dit Mary, vous le connaissiez?
– Bien sûr! Un brave type, tout ce qu’il y a de paisible.
– Que faisait-il dans la vie?
– Oh ! il occupait un emploi modeste : livreur aux messageries. Il devait prendre sa retraite à la fin de l’année.
– On m’a dit qu’il s’était noyé en rejoignant son bateau.
Réseau haussa les épaules d’un air d’ignorance :
– Ce sont les conclusions de l’enquête, en effet. Mais saura-t-on jamais ce qui s’est réellement passé ? Toussaint Cadou est sorti au crépuscule avec son chien et le chien est rentré seul à la maison. Madame Cadou est alors partie à sa recherche, a elle-même prévenu ses voisins, mais à la nuit tombée on n’y voyait goutte. C’est le lendemain qu’on a retrouvé son corps échoué de l’autre côté de la rivière, au lieu-dit Porz-Meillou. Sa prame, elle, a été récupérée retournée, flottant entre deux eaux, par un pêcheur de Sainte-Marine.
– Accident? demanda Mary.
– Tout porte à le croire. Selon les gendarmes qui ont mené l’enquête, Toussaint aurait voulu rejoindre son bateau qui était mouillé dans le chenal et, à la suite d’une fausse manœuvre, il serait tombé à l’eau. Ce n’est pas le premier, ni le dernier à être victime d’un tel accident. L’administration maritime exige que les plaisanciers aient tout un matériel de sauvetage à bord de leurs bateaux mais je serais curieux de savoir combien de personnes se noient à vingt mètres de la plage en regagnant leur bord.
– Qu’en dit la veuve?
Jean Réseau haussa de nouveau les épaules :
– La pauvre est accablée de chagrin. Pour elle ça ne peut pas être un accident. Elle prête au disparu des vertus de prudence et de tempérance qu’il n’avait peut-être pas.
Il y eut un silence. Jean Réseau finit son café et se leva :
– Ce n’est pas que je m’ennuie en votre compagnie, mesdames, mais les anciens combattants m’attendent impatiemment;
– Quels anciens combattants? demanda Mary.
– Les anciens combattants d’Afrique du Nord. Ils préparent leur méchoui annuel et comptent sur moi – et sur le journal – pour l’annoncer avec toute la solennité que requiert l’événement.
Il refit la bise à Anna en la remerciant pour le café, serra la main de Mary en l’assurant qu’il allait – en toute discrétion – se pencher sur ces histoires de noyade.
Mary se leva à son tour et prit congé au moment où le poste téléphonique d’Anna Lévêque se mettait à sonner.
•
Il était midi et demi et Mary Lester avait faim. Elle poussa d’une main ferme la porte de la brasserie de l’Épée qui venait de rouvrir après des transformations et un changement de propriétaire.
Il n’avait pas fallu plus de trois semaines pour que l’endroit fût connu du tout Quimper.
Le patron s’avança, l’air contrit :
– Je crains fort de ne plus avoir la moindre place, mademoiselle.
– Zut! dit Mary. J’ai une faim de loup et en plus, le plat du jour est de ceux que je préfère.
– Si vous pouvez attendre une demi-heure…
– Ah non, je ne peux pas. Tant pis, la prochaine fois je m’y prendrai plus tôt.
Elle allait sortir lorsqu’elle aperçut, dans le fond de la salle, un bras qui s’agitait. Elle s’approcha et s’exclama :
– Monsieur Baquet!
– Mademoiselle Lester!
– Eh bien, il y avait longtemps, dit-elle. Ça me fait plaisir de vous voir.
– Vous déjeunez ici?
– Hélas, j’aurais bien voulu, mais c’est complet.
– Comment c’est complet? Et ça alors, dit-il en montrant la chaise vide devant lui. Ça n’est pas une place libre, peut-être?
– Alors, si vous voulez bien m’accueillir, ça change tout! J’ai une de ces faims! Et en plus j’ai vu qu’il y a du haddock à la crème.
Elle s’installa en face du vieux journaliste.
– Ça va devenir une habitude, dit-elle.
Antoine Baquet haussa ses épaules étroites :
– Une habitude, comme vous y allez! C’est la seconde fois en cinq ans que je vous accueille à ma table!
– Eh, il y a récidive, dit-elle, vous n’avez pas peur que ça jase?
Il pouffa :
– Peur? Ça serait plutôt flatteur pour moi. Dites donc, vous avez fait parler de vous depuis l’affaire Lostelier.
Elle rit :
– Vous vous souvenez?
Il rit à son tour :
– Comment l’oublier! Vous avez jeté un sacré pavé dans la mare ce jour-là!
– Vous m’aviez donné un sérieux coup de main à l’époque.
– Un coup de main? Comment ça?
– Eh bien, souvenez-vous, nous avions déjeuné au café du Commerce et puis nous avions pris un verre ici même après un mémorable concert de l’école de musique au petit théâtre. Vous m’aviez éclairée sur la bonne société quimpéroise dont j’ignorais tout.
– Et ça vous avait réellement servi? demanda Antoine Baquet d’un air faussement candide.
Elle secoua la tête :
– Comme si vous ne le saviez pas! Et je vous retrouve quelques années plus tard quasiment au même endroit, quasiment inchangé.
– Que vous êtes bonne! ironisa-t-il. Cinq ans, des rides en plus, des cheveux en moins…
Il portait toujours son nœud papillon à pois bleus et blancs, sa veste de tweed à martingale, et sa courte bouffarde courbe était posée sur la table, à portée de main.
– Qu’est-ce que c’est que ça, cinq ans, dit-elle. Le temps n’a pas de prise sur vous.
– Apparence, ma belle amie, apparence. On tâche de sauver la face, mais vous verrez, vient un moment où les années comptent double. Heureusement, vous êtes encore bien loin de cette cruelle échéance.
– Vous vous intéressez encore à la musique?
– Plus que jamais.
– Toujours des piges pour les journaux?
– Non. Terminé.
Elle s’étonna :
– Il m’avait semblé pourtant que cet exercice vous plaisait.
– Il me plaisait, c’est vrai, mais j’ai arrêté pour deux raisons : la première est qu’il y a tant de jeunes journalistes qui cherchent du travail que je considère qu’un retraité comme moi a le devoir de leur laisser la place.
– Et la seconde raison? demanda Mary.
– C’est que je n’avais plus envie de faire des comptes rendus de complaisance pour des prestations laissant à désirer. Or, avec les ans mon oreille s’est affinée, elle est devenue intransigeante, beaucoup trop intransigeante pour les lecteurs du journal. Je n’ai plus envie de transiger. Depuis bientôt trois quarts de siècle mon oreille et moi vivons en bonne entente si j’ose dire, je ne voudrais pas que ça se gâte sur la fin. Cependant il y a parfois d’excellents concerts à Brest, à Lorient, à Nantes et même ici, au nouveau théâtre.
– Vous y allez?
– Ça m’arrive, mais c’est loin, le retour est long, je ne suis plus trop gaillard pour conduire la nuit. Mais assez parlé de moi, chère Mary, à vous de raconter.
– Si je vous posais une question, monsieur Baquet?
– Allez, appelez-moi Antoine, dit-il, et posez votre question.
– Eh bien Antoine, écoutez bien : savez-vous combien de personnes ont péri de mort violente sur l’Odet cette année?