Chapitre 4
– Vous voulez sans doute dire l’an dernier? répondit Antoine Baquet sans se démonter. Nous sommes en mars, il faudra attendre encore une dizaine de mois pour connaître le cru 99 !
– Vous êtes le premier que la question ne surprend pas, dit Mary. Tous les autres en sont restés bouche bée, mâchoire pendante.
– Tous les autres? Quels autres?
– Elle énuméra : mon patron, le commissaire Fabien, Anna Lévêque, journaliste au « Télégramme », Jean Réseau, correspondant du même journal sur la rive droite de l’Odet…
– Et vous comptez la poser à combien de personnes encore?
– Je ne sais pas. Mais monsieur Réseau pense qu’il pourra me fournir la réponse sans tarder.
– Ça ne devrait pas être trop difficile en effet, dit le vieux journaliste après un temps de réflexion. Et quand vous aurez la réponse, qu’en ferez-vous?
– Je ne sais pas.
– Alors, pourquoi la posez-vous?
– Parce qu’elle m’a été posée personnellement ce matin.
– Par qui?
– Anonymement, par téléphone.
– On aurait voulu attirer votre attention sur quelque chose…
– Probablement puisque mon correspondant…
– Un homme?
– Je ne sais pas. Une voix déguisée. Mon correspondant – ou ma correspondante –, m’a plus ou moins dit ceci : « c’est bien joli d’aller résoudre des mystères aux quatre coins de la Bretagne et d’ignorer superbement ce qui se passe sous votre nez ».
– C’est une sorte de défi.
– Je le pense. D’autant que je suis persuadée qu’on me rappellera. Les communications de ce genre restent rarement sans suite.
– C’est qu’il s’en passe des choses, sur cette rivière, dit Antoine Baquet.
Mary s’étonna :
– Tant que ça?
– Bien plus que vous ne pensez. Voici quelques années, un de mes amis qui habite dans l’anse de Toulven a aperçu une tache claire sur la vasière. S’étant rendu sur les lieux à mi-marée, il a trouvé un puissant moteur hors-bord dont l’embase était profondément enfoncée dans la vase. Seul le capot moteur dépassait encore. Quelques semaines de plus, tout était avalé et on n’en parlait plus. Il a renfloué le moteur et au bout de ce moteur, surprise, il y avait un pneumatique tout neuf qui avait été lacéré à coups de couteau. Le moteur également était flambant neuf. L’ensemble bateau-moteur avait été dérobé dans un entrepôt de la marine nationale près de Lorient. Soustrait à un lot de douze pneumatiques destinés aux forces stationnées en Polynésie. Une des caisses est arrivée vide à Papeete.
– Et comment ce pneumatique est-il venu finir ses jours à Toulven?
– Tout simple, mademoiselle. Il passe, au large des Glénan, une foule de bateaux de commerce, de pêche, de plaisance. Certains d’entre eux font le trafic de drogue entre le Maroc et les Pays-Bas. Au passage, ils immergent en des points convenus des paquets destinés à leurs clients français. Ces paquets sont récupérés par des engins rapides comme les canots pneumatiques et introduits dans notre pays par les fleuves côtiers où l’on peut accoster en toute discrétion. L’Odet, avec ses multiples anses et bras de mer, se prête particulièrement bien à ce trafic. Enquête faite, on s’est aperçu qu’un pneumatique avait en effet été pris en chasse par une vedette de la gendarmerie maritime quelques semaines avant la découverte de cette épave. Profitant de leur faible tirant d’eau, les trafiquants avaient pu s’échapper et avaient sabordé leur bateau afin qu’il ne soit pas découvert trop vite.
– Mais on n’a jamais rien su de tout ça ! dit Mary.
– Eh non, la douane, la gendarmerie maritime, la police, tous ces corps parlent plus volontiers de leurs succès que de leurs échecs. C’est humain.
– Et vous? Comment l’avez-vous appris?
Antoine Baquet se remit à rire :
– Ma chère Mary, vous savez bien qu’un journaliste ne cite jamais ses sources.
– Et vous en connaissez beaucoup comme ça?
Il leva la main par-dessus sa tête :
– Oh là! Connaissez-vous le gang des civelles?
– Des quoi?
– Des civelles, vous savez, ces petites anguilles à peine longues comme un doigt qui remontent nos rivières au printemps? Maintenant on n’en voit plus beaucoup, mais autrefois il y avait ce qu’on appelait « la corde ».
– La corde?
– Ouais. Elles étaient tellement nombreuses à remonter l’Odet collées les unes contre les autres qu’on voyait une sorte de longue corde noire qui serpentait dans le courant. En Espagne, au Japon ce sont des mets si appréciés qu’on les achète jusqu’à mille francs le kilo. Ces prix extraordinaires ont suscité des vocations de braconniers. Et pas n’importe quels braconniers, des gangs organisés avec téléphones portables, guetteurs avec jumelles infrarouge et armes de guerre. Les gardes ne s’y frottent qu’avec la plus grande circonspection. Et ces braconniers n’hésitent pas à chasser la concurrence du secteur qu’ils se sont attribué en usant d’armes automatiques.
– Y a-t-il eu des victimes?
– Personne n’est venu se plaindre, ce qui ne signifie pas forcément qu’il n’y a eu que des balles perdues. Plusieurs fois des riverains ont été réveillés par des coups de feu. Parmi les dangereux il y a également la b***e des gitans. Ceux-là braconnent le saumon en toute illégalité, en le piquant au grappin lorsqu’il remonte vers les frayères.
Mary faisait une telle tête que le vieux journaliste se mit à rire :
– Eh, l’Odet, comme la vie, n’est pas un long fleuve tranquille.
– Je vois ça. D’autres prédateurs?
– Si on veut. Les vedettes de plaisance ou autres, qui déboulent sur l’Odet au mépris des limitations de vitesse, sans se soucier du danger qu’ils font courir aux autres usagers dans de petits canots. De temps en temps ils expédient des pêcheurs à la flotte. Ça n’a l’air de rien, mais ces bêtises peuvent générer des rancœurs tenaces.
Et comme Mary riait il ajouta :
– Riez, jeune fille, vous rirez moins si un jour vous êtes prise en canoë dans les Vire-Court par une de ces vagues… Et puis il y a les châteaux.
– Qu’y a-t-il dans ces châteaux?
– Des châtelains, pardi.
– Dangereux eux aussi?
– Non.
Il regarda Mary en biais et ajouta :
– Pas depuis que La Hourmerie s’est fait sauter le caisson. Mais vous n’étiez pas là à cette époque.
– Que si, dit Mary, je venais juste d’arriver, j’étais là quand le G.I.P.N. a donné l’assaut. Mon Dieu, quel souvenir!
Elle ferma les yeux, et vit le visage de faune du marquis de La Hourmerie, son regard de dément lorsqu’il tenait Ludovic Altobello au bout des canons de son fusil de chasse, et puis son suicide, sa tête explosant littéralement sous l’impact des deux cartouches de chevrotines tirées à bout touchant. Elle rouvrit les yeux, frissonna.
– M’a-t-il poursuivi dans mes cauchemars, celui-là!
Antoine Baquet la regardait, inquiet :
– Qu’avez-vous, Mary? vous êtes toute pâle.
Elle se força à sourire :
– Ce n’est rien. Des souvenirs… Ils ne sont pas tous bons…
Le journaliste lui versa du vin :
– Buvez, et retrouvez vos belles couleurs.
Elle obtempéra, reposa son verre et demanda :
– Il avait un beau manoir, cet homme.
– Un des plus anciens de la rivière, assurément, un des plus beaux aussi, dit Antoine Baquet.
– Est-il habité?
– Je ne pense pas. Il a dû être fermé à la mort du marquis. Officiellement il doit appartenir à son fils. Mais le fils, on ne sait pas ce qu’il est devenu. Je ne suis pas allé par là depuis longtemps.
Les longs doigts du vieil homme – des doigts de pianiste, pensa Mary – jouaient sur le set de table en toile blanche avec une boulette de mie de pain. Il dit rêveusement :
– Oui, il s’en passe des choses sur ce cours d’eau, il s’en est toujours passé, depuis les invasions normandes à nos jours. On aurait pu croire qu’avec les temps modernes, l’avènement de l’automobile, la ria aurait enfin connu la sérénité, eh bien il n’en est rien. L’Odet suscite encore des passions. Combien de morts violentes sur l’Odet cette année, ah la bonne question!