05 août 2022
Le Bronx NY — Baker AVE
09 h 18
Hailey
J’ouvre à peine les yeux en ce matin du cinq aout deux mille vingt-deux. J’ai l’impression d’avoir passé une nuit d’ivresse, mais c’est totalement l’inverse. Le soleil brille dans cette petite pièce de l’appartement que je partage avec mon amie Sarah. La tête en vrac, je réalise que ce n’est pas normal ce soleil. Prise de panique je regarde l’heure affichée sur l’horloge de ma table de chevet. Je crois rêver quand je lis neuf heures dix-huit.
— Bordel ce n’est pas vrai, je suis en retard, Victor va me tuer, hurlé-je de plein fouet.
Je saute du lit, me saisis d’un T-Shirt blanc du travail ainsi que d’un short et sors de ma chambre en trombe pour prendre une douche. Avant même de rentrer dans la salle de bain, voilà que je m’éclate l’orteil contre l’haltère du mec de Sarah.
— Bordel John, combien de fois, je t’ai dit de ne pas laisser trainer tes objets de torture, monsieur deux gros bras gauche, crié-je de douleur.
Moi et ma chance légendaire, je me retrouve avec un orteil en moins pour une nouvelle journée sans intérêt dans ce café pourri.
Je fonce dans la douche et là, c’est le drame, plus d’eau chaude. Elle va être belle cette journée. Je comprends maintenant pourquoi la Sarah ne m’a pas réveillé, elle a passé au moins trente minutes sous cette douche.
Une fois habillée et coiffée d’un chignon imparfait, je me dirige dans la cuisine pour me prendre une pomme. Je retrouve Sarah sur son téléphone.
— Merci de m’avoir réveillé sale ingrate, lui lancé-je.
— Bonjour Hailey, merci, j’ai bien dormi et toi, me fait-elle, remarquer que je l’avais agressé sans un bonjour. Je pensais que tu travaillais cet après-midi vu l’heure à laquelle tu es rentrée hier soir.
— C’est dans ton monde qu’il arrive ce genre de situation. Victor a eu besoin de moi pour le service du soir. Des petits rigolos ont décidé de camper dans un café du Bronx. Au fait, merci pour la douche froide.
— Heu, je n’ai pas encore pris ma douche_ce n’est pas vrai_la chaudière nous a encore lâché.
Voici notre quotidien dans cet appartement pourri du Bronx situé Baker AVE.
— S’il te plait Sarah, peux-tu t’en occuper, d’appeler le propriétaire et je suis en retard de fou, j’ai vraiment besoin de ton vélo.
— Hailey, j’en avais besoin de ce vélo aujourd’hui. Elle plaque la main contre son front et tourne la tête en ma direction.
— S’il te plait, s’il te plait, la supplié-je comme le chat Potté dans Shrek.
Tout en glissant la main derrière ma nuque pour paraitre la plus convaincante possible. Sarah déteste prêter ses affaires.
— Bon d’accord, mais tu serais gentille de ne pas casser la selle cette fois-ci. Elle lève les yeux au ciel, car elle sait pertinemment qu’il peut arriver n’importe quoi avec moi.
— Mais non voyons, ce n’était pas ma faute la dernière fois, lui dis-je en balançant les bras avec un air innocent sur mon visage
Elle pouffe de rire et oui, madame catastrophe, c’est moi.
— Raconte la messe à qui tu souhaites en revanche, pas à moi, Hailey Williams.
— Promis, je fais la vaisselle ce soir, lui dis-je en tirant la langue. Je tourne les talons, enfile mes converses blanches et claque la porte en ayant fait un signe de main à ma chère colocataire qui tire une tête de dix mètres de long.
Sur le vélo, je pédale le plus vite possible en évitant les sacs-poubelle et les personnes infectes qui se promènent dans la grande rue.
Au moment de tourner, une voiture arrive à fond. Je vais pour l’éviter et tout arrive très vite. Je suis éjectée de la selle. Je ressens à ce moment-là même la liberté d’un oiseau quand il prend son envol. Cependant, les oiseaux ne s’éclatent pas la tronche. Sauf s’ils se prennent un par brise. Un peu comme moi dans cette situation, on va dire. J’atterris la tête la première dans un tas d’ordures. Je me relève précipitamment et hurle après ce chauffard.
— Espèce d’abrutis, tu as eu ton permis à la conciergerie ou quoi, lui dis-je avec la haine plein les yeux, parsemé d’une émotion honteuse. Effectivement, j'ai honte, car une foule éclate de rire.
— Tu n’as qu’à regarder où tu vas grognasse avec ton gros cul, m’insulte ce chauffard avec des dents en moins. Celui-là doit avoir une haleine de fennec.
— Tu ne sais pas conduire, j’imagine la catastrophe quand tu b****s fumier. Et, vu ta tête, voilà un moment qu’une fille ne t’a pas touché. En tout cas moi, même avec un bâton, je ne te toucherais pas.
L’édit enflure cracha par la fenêtre et démarra en trombe. J’ai tapé dans le mille. « Poubelle un — Hailey un — chauffard zéro ».
Je récupère le vélo et constate que la selle est éclatée. Sarah va me tuer. Sauf si Victor le fait avant. C’est quoi le mieux réellement ? Je m’appelle Hailey Williams, j’ai vingt-six ans et je suis la malchance réincarnée en humaine.
J’arrive enfin devant ce café à la façade de bois vieilli dépourvu de bais vitré. Ce truc doit dater des années soixante. Victor n’a jamais fait le nécessaire pour rénover l’extérieur. Mais, il a tout misé pour l’intérieur. Plusieurs petits coins Sympathique. Un mélange rustique et moderne avec canapé noir et un autre coin de style vintage. Un grand bar moderne longe le fond du café avec tous les accessoires nécessaire. Ensuite, attention, nous avons la clim. Heureusement sinon je sentirai le bouc comme je passe plus de temps ici que dans mon taudis.
D’un pas incertain, un visage tiré de hantise, des mains moites et tremblantes, je rentre dans mon lieu de travail. Mon cher employeur se tient devant moi, bras croisé qui montre ses muscles tatoués. Il est brun aux yeux noirs. Sa mâchoire est carrée et détient une barbe d’une semaine. Il a le style vestimentaire des bikers du Texas. Un homme de quarante ans qui ne vit que pour son café. Je ne sais même pas s’il a une femme et des enfants. Pourtant, il reste bel homme donc c’est fort possible.
Il me fixe de ses yeux noirs et tape sa montre de ses doigts.
— Tu as cinq minutes de retard Hailey, me dit-il de sa voix grave. Il soupire de mécontentement. Que vais-je faire de toi sérieusement ?
— Je te prie de m’excuser chef, je peux tout t’explique, lui dis-je, en avançant vers lui, les mains en mode prière. Je sais que mes retards répétés l’insupportent.
— Je ne veux rien savoir, mademoiselle Williams, va préparer les cafetières.
Le sourire à mes lèvres, il me regarde d’un air désespéré, je sais qu’il a compris ce que je m’apprête à lui dire, sans attendre, je lui balance.
— Oui mon seigneur. Avec le même son de voix que dans le jeu vidéo Warcraft.
Il soupire en claquant sa main sur son front, tourne les talons et disparait dans la réserve. Satisfaite de ma bêtise, je sautille jusqu’au bar afin d’accomplir ma tâche. Je le vois revenir quelques minutes plus tard.
— Dis-moi Hailey, est-ce normal que tu as une feuille de chou coincée dans ta pince à cheveux ? T’es-tu réveillée dans un potager ?
Rouge de honte et paniquée, je regarde dans le miroir situé sur le côté gauche du bar. Effectivement, j’ai une feuille de chou bien en évidence. Je me tourne vers lui d’un air désolé. Et dire que j’ai servi du café à une table entière il y a une minute.
— Je suis tombée dans un tas d’ordures. Il s’avère que c’était des restes de légumes, lui répondis-je en faisant la moue et croissant les bras en dessous de ma poitrine. Je baisse la tête.
Victor éclate de rire, et regagne sa réserve. Il savait, depuis tout à l’heure, il l’avait vu et ne m’a rien dit. Il m’a laissé servir des clients en mode paysanne qui vient de faire la cueillette de ses légumes. Je me mets à râler en tapant des pieds.
« Crotte — zut — chier ».
Deux heures plus tard, ma collègue Déborah arrive pour commencer son service. Une belle brune à la peau mate. Des yeux marron en amande. Un maquillage parfait. Elle fait pas loin d'un mètre quatre-vingts. Une vraie mannequin. Pourtant, elle est serveuse dans un café du Bronx.
Je peux enfin prendre une petite pause cigarette, je n’ai pas eu le temps de m’en prendre une, ce matin.
Longeant le trottoir, cigarette à la main, je lève les yeux en regardant le ciel sans nuages. Un beau bleu dans tout l’horizon. Une magnifique journée d’été à servir un café amer et des petites douceurs. Le soir, il se transforme en bar au plus grand plaisir des ivrognes du coin. J’ai atterri ici, il y a trois ans. Après avoir fui une vie misérable avec un homme v*****t. Je n’aime pas le Bronx, mais vu mes ressources, je n’ai explicitement pas le choix.
J’écrase ma cigarette une fois terminée et jette le mégot dans le cendrier extérieur. J’ignore à quelle heure vais-je terminer mon service. Cependant, une chose est certaine, je vais en baver aujourd’hui vu le monde qu’il y a. Trois heures plus tard, le café se vide doucement. Je me prends un verre d’eau, j’ai terriblement soif.
J’entends le bruit de la cloche qui informe la venue d’un nouveau client. Je ne prends pas la peine de regarder et me saisis de la cafetière. Je tourne la tête et constate que cette personne s’est assise dans le coin rustique. Généralement quand il y a moins de monde, les personnes préférés le coin vintage, car il est plus lumineux. Je me dirige vers lui. Il est de dos, un journal à la main. Il porte un costume de travail d’un créateur. Assurément, il ne l’a pas acheté à la boutique du vieux tonton Roger. J’arrive à sa hauteur. Ses longues jambes sont croisées. Je ne perçois pas encore son visage, mais ses longues et fortes mains ne sont pas abimées par des dures journées de travail. Son parfum est enivrant. Un parfum de musc boisé. Il porte eau sauvage. J’ai reconnu ce parfum. Une montre Rolex Datejust au poignet gauche. Cet homme est riche, mais que fait-il ici ?
Je racle la gorge et lui demande un peu confuse de l’interrompre. Je me demande pourquoi je suis dans cet état. Je suppose qu’il défèque comme tout le monde. Pas vrai ?
— Excusez-moi de vous déranger, monsieur, désirez-vous un café ? lancé-je d’une voix fluette. Je suis mal à l’aise, j’ignore comment me tenir devant ces personnes de la haute société. Je l’imagine aux toilettes, faire son affaire et je me surprends à me mordre la joue interne afin d'éviter de rire.
« Aie ».
— Mais vous ne me dérangez pas, vous faites votre travail, me répondit-il. Sa voix grave très masculine me transperce jusqu’à l’échine.
Qui est-il ? Pourquoi me fait-il de l’effet alors que je n’ai encore vu son visage.
Il dépose délicatement son journal sur la table et tourne la tête en ma direction. De ses yeux, il me fixe. Son regard est intense. J’observe chaque détail de son visage. Ses sourcils sont légèrement épais et bien dessinés. Ses grands yeux, parsemés de longs cils, sont marron-vert. Un grand nez fin et sans imperfection. Une bouche pulpeuse légèrement rosée naturellement. Je découvre de légers grains de beauté entre ses lèvres et ses joues. Discret et mignons. Sa peau est bronzée. Ses cheveux bruns sont coiffés à l’arrière tenue par de la cire. Il est beau. Vraiment très beau. Son allure dans son costume noir complété par une chemise grise, le rend encore plus beau. Il n’est pas debout, mais d’après son allure, il doit au moins faire un mètre quatre-vingt-dix.
Il finit par me sortir de cette contemplation exagérée de ma part. Je suis inopinément indiscrète dans ce genre de situation.
— Hailey, c’est bien cela ? me demande-t-il en mettant le coude sur la table afin de maintenir sa tête avec sa main. Il me regarde l’air amusé.
— Heu oui, comment le savez-vous ? lui demandé-je en balbutiant et frottant la main moite sur mon tablier.
— Votre badge, me montra-t-il avec son index sans le toucher.
Ses doigts ne m’ont pas touché et pourtant j’ai senti une vague de chaleur me parcourir. Que m’arrive-t-il ?
Confuse, je lui sers dans une tasse, ce café amer. J’en ai honte de lui proposer une chose pareil.
— Désirez-vous autre chose. Je lui demande ceci en pensant dans ma tête, si je pouvais faire de lui mon quatre heures. Mais, ça serait gênant, et ça pourrait être considéré comme un harcèlement sexuel. En parlant de sexe, par la taille de ses mains, son entre-jambe doit être bien imposant.
Rougie par mes pensées perverses, il me répond qu’il souhaite juste un verre d’eau.
Je lui rapporte et retourne à mes autres occupations. Déborah vient me rejoindre et me fait sursauter en me conversant avec l’oreille.
— C’est qui ce beau brun là-bas ? Me demande-t-elle enthousiaste.
Je manque de renverser le balai.
— Aucune idée, mais il put l’argent. Lui dis-je en essayant le plus possible de ne pas lui montrer mon attirance.
Elle croise les bras, puis claque la langue en faisant danser les mains.
— Hum, en tout cas, il ne fait que de te regarder à travers son journal, me balança-t-elle en tournant les talons, faisant valser les cheveux.
Je m’agrippe au manche du balai pour essayer de comprendre ce qu’elle vient de me dire. Un homme comme lui, attiré par ma personne. Le pauvre, il serait dans la merde avec moi.
Il resta encore assis une bonne heure dans cette position. Il finit par partir après avoir payé sa consommation et m’avoir laissé un pourboire de la valeur d’une semaine de travail.
Il faisait ce rituel tous les deux jours pendant deux semaines. Je commençais d’ailleurs à apprécier sa venue. Et, je suis surprise d’avouer que j’attendais l’heure de son arrivée chaque jour.
J’ignore qui est cet homme. Il est discret et ne demande qu’un café et un verre d’eau, puis il part en laissant un pourboire bien plus cher que sa consommation. Je me suis fait des films, il y a deux jours. Je me suis demandée s’il ne connaissait pas ma situation et que c’était un moyen, pour lui, de prendre soin de moi.
C’est bien trop énorme pour que ça soit le cas. C’est impossible.
« Mais qui sait ? Peut-être que oui ».
« Qui est-il ? ».
« Que veut-il ? »
Ces questions, il va falloir que je lui pose.
« Va-t-il me rejeter ? ».
Sans doute, ou certainement pas. Demain, il sera présent et j’attendrais le moment venu pour lui demander.