I— Mais qu’est-ce que tu fabriques encore ?
On n’aurait pas pu affirmer qu’il n’y avait pas un peu de reproche dans cette question à l’emporte-pièce.
Lorraine Bouchet, la compagne magistrate du commissaire venait de faire quelques pas dans le séjour, les poings sur les hanches. Pull à col roulé tombant sur un pantalon de jogging molletonné. Couleur beige pour le buste, gris perle pour le bas. Chaussons fantaisie donc en couleur et lunettes de soleil en guise de serre-tête. Look décontracté pour la magistrate habituée à s’habiller en sombre d’une jupe droite et d’une veste courte sur un chemisier blanc. La fonction prime parfois sur la personne. L’uniforme aussi.
— Tu te la joues Arletty, p’têt ! balança Landowski la bouche de travers pour accentuer son propos.
D’un geste vif, le policier referma la chemise bleue en plastique, masquant ainsi le document qu’il était en train de consulter et il posa le dossier sur l’assise du canapé en cuir vieilli déniché dans une brocante par la propriétaire des lieux.
— Disons que je m’occupe, ajouta Landowski en guise de réponse qui n’en était pas une…
Lorraine ne le lâcha pas :
— Disons plutôt que tu t’ennuies !
Le commissaire divisionnaire avait l’habitude. Sa compagne aimait bien le titiller. Joute habituelle entre la petite abeille et le gros bourdon.
Il haussa les épaules en soupirant.
— Mais non, mais non !
Il monta son bras droit vers son cou puis il montra de l’index une couronne noire qu’il portait.
— Ben je sais bien que tu as une minerve ! dit-elle vivement. Ce n’est pas de ma faute si tu es forcé d’essayer de la garder toute la journée. Voilà où ça mène de jouer les pilotes de bolide !
— Mais enfin, Lorraine ! Je ne conduisais pas et d’une ! J’étais en service commandé et de deux ! J’étais au boulot. Pas sur un circuit automobile !
— Parfois, vous les flics, vous aimez bien rouler des mécaniques !
— Pour forcer le respect des badauds innocents !
— En appuyant sur le crayon à casser la mine !
Landowski secoua la tête et expliqua :
— La DGSI assurait l’encadrement d’un transfert de terroristes de Fleury vers le Palais de Justice où tu sévis habituellement. Le patron m’avait demandé de prendre la direction des opérations vu que les mecs à convoyer n’étaient pas du menu fretin.
— Donc fallait du lourd…
Elle rit puis elle relança :
— Et alors ?
— On a filé dans l’Essonne avec deux bagnoles. Les hommes du RAID étaient présents sur zone ainsi que les fourgons, les motards. Le déploiement habituel. Les deux détenus venaient d’être extraits de la tripale.* Avant la rénove, ils logeaient au D4, réservé maintenant aux VIP. Chais plus laquelle que c’est aujourd’hui !
— On s’en fout. Et puis ?
— Ben on a pris la route, tranquillou ! Les motards et les deux-tons, ça fait bien le ménage devant. On avait une belle Merco attribuée au service par les douanes suite à une saisie. La bagnole avait un joli chiffre au compteur vu qu’elle avait servi au go-fast Marbella-Paris pendant une période. Elle était restée très classe tout de même. Les trafiquants sont assez luxe et propreté ! Ils sont pour le paradoxe !
— Et ensuite tu trouves le moyen de te faire le coup du lapin pendant une simple balade en ville !
Landowski soupira avant de tenter d’expliquer :
— On était presque arrivés ! On suivait le deuxième fourgon du RAID. À distance réglementaire quand même ! S’agit pas non plus de coincer les portes arrière et de laisser une partie des archers enfermés dans la nasse ! Sinon, j’te dis pas la gueule qu’on te fait au final !
— On dirait un long-métrage ton histoire…
— Tu veux savoir. J’te dis. C’est simple non ? Le commandant Lébovic conduisait. On a travaillé ensemble déjà. J’étais assis côté passager, le flingue posé entre les cuisses. Quand ça tape, il faut que l’arme arrive en main en une seconde. Pas avant pour ne pas avoir un geste malencontreux. Facile à comprendre !
— Et pas de ceinture bouclée bien sûr !
Landowski se redressa.
— Pour rester ficelé sur le siège et se faire poinçonner ? Mais tu rigoles ! Sinon faudrait toujours avoir un poignard de commando à portée de main pour trancher la ceinture de sécurité !
— Mais qu’est-ce que c’est encore que cette idée ? lança la magistrate en fronçant les sourcils.
— Les pilotes de l’aéronavale en ont toujours un glissé dans une poche extérieure de leur sacoche, juste sur le côté. Si tu te crashes et que tu es encore vivant bien sûr, une lame large et bien aiguisée peut t’épargner de griller dans l’incendie ! Un zinc au tapis, ça crame grave !
Manifestement, Lorraine s’impatientait :
— Et la fin de l’histoire…
— Tout à coup, le car devant nous a pilé et Lébovic a fait pareil mais pas la voiture suiveuse. Forcément, ça a tapé !
— And the winner is ?
— Ben moi ! J’ai instinctivement mis un bras en avant pour me protéger, l’autre serrant le côté du siège. Du coup, j’ai vrillé. Mon dos a absorbé le choc, assez v*****t faut dire, et mes cervicales en ont pris pour leur grade !
— Heureusement que ton arme de poing…
Lorraine se mit à rire.
— Oh ça va hein ! réagit le policier. Y avait le cran de sûreté quand même et le canon était dirigé vers le tableau de bord ! Je ne risquais rien !
— Alors on peut dire ouf !
Landowski s’irrita :
— Mais qu’est-ce que tu vas chercher ? C’était juste un accrochage banal. Il n’y a pas eu d’accident et on vous a livré les mecs comme prévu…
— Il a quand même fallu, que le commandant Lébovic t’oblige à quitter les lieux pour aller passer une radio !
— Mais j’avais pas mal !
— Que tu dis !
— J’avais rien de cassé.
— Juste un déplacement de vertèbres avec pincement de nerf, étirement des muscles du cou, retentissement à l’oreille interne, risque de paralysie faciale et autres babioles !
— Après les malfrats m’auraient surnommé Lando la grimace !
Lorraine soupira.
— Faut toujours que tu minimises, RoboCop !
— J’vais pas geindre toute la journée pour une peccadille de ce genre ! C’est quand même rien, si tu visionnes le film !
— Sauf que le médecin, t’a donné un arrêt de travail pour quinze jours, et plus si ça ne rentre pas tout à fait dans l’ordre. Et si je t’ai proposé cette escapade en Bretagne, c’est pour que tu te reposes !
Lorraine s’emballa :
— Mais Môssieu rêve déjà d’aller courir la campagne après je ne sais quel hypothétique assassin. Voire des moulins à vent ! Ne cours pas après non plus ! Tu ne peux pas régler toutes les affaires à toi tout seul, tu le comprends ça ?
— Tu sais que t’es assez drôle parfois ! Je fais mon boulot. C’est tout.
— J’sais bien mais pense un peu à toi de temps en temps. Moi je repars mardi matin pour Paris et je reviens vendredi soir si tout va bien. Sauf s’il y a un événement grave. Maintenant c’est comme ça. La vie quotidienne ne peut plus être tout à fait la même quand tes proches ne rentrent pas le soir.
Elle serra les lèvres et ajouta :
— Profite d’un peu de calme. Va te promener. Repose-toi !
— J’ai kiné mardi !
— Tu vas pouvoir te détendre un peu, ça te fera du bien !
La magistrate s’approcha de Landowski à lui toucher les mollets puis elle se pencha et posa ses mains sur les genoux du superflic. Ce faisant, son buste avait accompagné le geste et réduit l’espace entre eux deux.
— Cette maison, dit-elle lentement, je l’ai achetée pour que nous y soyons heureux ensemble. Face aux îles Glénan puisque tu en rêvais.
— Mais j’ai rien dit. C’est toi qui…
— Tu disais tout le temps que si tu restais à Paris le week-end, il y aurait toujours un officier de permanence à la direction ou au ministère pour te charger d’une mission un dimanche matin à l’aube, faute d’avoir quelqu’un d’autre sous la main.
Lorraine se releva mais sans reculer.
— Tu sais que ça m’est arrivé plus souvent qu’à mon tour ! avoua le policier en esquissant une sorte de sourire.
— Façon saint-bernard !
Landowski ne contra pas et continua :
— Il y avait Jim, Ange, ou les deux ! Heureusement !
Peut-être bien qu’il avait volontairement ajouté cette précision. Comme c’était déjà affiché, la magistrate s’exclama :
— Ah ça y est ! Voilà les deux potes du divisionnaire qui entrent en scène ! Un qui sait tout et l’autre qui découche !
— Mais oui, Madame ! Ce sont de vrais amis ! Pas des relations de voisinage à la « j’te croise et j’t’oublie ». Non, non. J’peux compter sur eux.
— Des boy-scouts !
— Ils sont capables de te faire un petit trou au front à cinquante mètres !
— Tu m’l’as dit !
— Si je te disais qu’une fois en Afrique… Lorraine grimaça.
— … ils t’ont sauvé la mise ! Je connais déjà l’histoire mon p’tit père ! Tes enfants, quand tu te décideras à m’en faire, n’ont pas fini de l’entendre !
Landowski se carra dans le siège.
— J’aime bien en reparler de ce souvenir-là. C’est comme si je me sentais encore plus vivant !
Il laissa passer une poignée de secondes puis il reprit :
— On était assis sur un banc dans le patio. Tous les trois. On ne parlait pas. Comme pour ne pas briser le charme. L’avion de Paris devait arriver vers cinq heures à La Sénia avec du pastis et de la fourme d’Ambert dans la soute. Y avait toujours un pote à rentrer le dimanche avec des munitions.
Il regarda Lorraine qui restait stoïque et continua :
— On percevait le bruit discret d’un filet d’eau coulant dans la vasque. Ombre et silence. Il y avait de grosses oranges prêtes à être cueillies dans les arbustes. De la variété Thomson chère au père Clément. Un jus de fruit inoubliable.
— L’inventeur de la clémentine. Celle-là, je la connais aussi.
— Ben continue à ma place…
— … et un fou furieux est passé par le toit pour te tirer dessus.
— Pas que ! Sur nous trois ! Je n’avais pas d’arme de poing sur moi, ce qui n’arrive plus jamais aujourd’hui.
— Mais Ange si !
— L’autre fondu s’est cru dans un western. Il a avancé avec un fusil à canons sciés. On a bien cru qu’on allait se manger une tartine de plomb pour notre quatre-heures et…
— … Ange l’a poinçonné. C’est le mot que tu emploies d’habitude.
— Entre les deux yeux. Tir doublé. Garanti Ketchup ! Il ne rate jamais sa cible parce qu’il aime ça !
Landowski se redressa.
— Chacun son tour. Le mieux placé tire le premier. Ensuite on voit. On doit une fière chandelle à Ange. Une autre fois, je lui ai sauvé la mise. Jim aussi et…
Lorraine souffla bruyamment.
— Dis Lando, épargne-moi ton dimanche matin dans une tour à Grigny et ton premier de l’an à Sarcelles ou je ne sais quoi d’autre comme épisode. Je les connais par cœur toutes tes aventures de flic de banlieue ! Je précise que c’est un peu limite parfois question légalité ! Les mandats, tu t’en fiches toujours autant.
Elle regarda ses chaussons puis elle ajouta doucement :
— Et à cette époque, ce n’était pas moi… dans ton lit.
Landowski toussota, gêné.
— Euh, c’est toi qui m’as branché sur les souvenirs !
— Mais bien sûr !
— Je suis bien avec toi, tu sais !
Lorraine écarquilla les yeux puis elle écarta les bras en faisant le V de la victoire.
— Waouh ! Je ne m’attendais pas à ça ! Un aveu du grand loup solitaire ! C’est rare ! Il va pleuvoir des pianos et des roues de bagnoles comme dit l’autre !
Landowski secoua la tête en grimaçant. Il n’appréciait pas tellement la remarque un tantinet railleuse.
— Ne regrette pas de l’avoir dit Lando, ça m’a fait plaisir ! dit Lorraine de peur de l’avoir froissé. Tu n’es pas très expansif sur le sujet. Alors, un cri du cœur comme celui-là, je prends !
Il y eut tout à coup comme un moment partagé d’une intimité secrète, quelque chose qui est là, qui ne se dit pas et qui frôle à faire du bien.
— Tout à l’heure, je ne m’ennuyais pas, laissa tomber le policier.
— Et tu faisais quoi alors ?
Elle désigna la chemise bleue.
— C’est bien un dossier que tu as là si je ne m’abuse ? Tu n’apporterais pas du boulot à la maison par hasard ?
— Mais comme toi !
Réponse cinglante que Lorraine ne pouvait pas parer sans jouer la mauvaise foi puisqu’elle ne partait pas en week-end avec un simple sac à main mais aussi avec des dossiers sous le bras.
Elle prit un chemin de traverse.
— J’espère que tu n’as pas encore dégoté une jeune femme à secourir !
Le divisionnaire feint la surprise.
— Si si ! Ça s’est vu ! continua-t-elle. L’une nue sur un canapé et l’autre te rendant visite pour implorer ta protection ! D’autres exemples ?*
— Rien de semblable ! D’ailleurs, si tu n’as rien repéré dans le journal à la rubrique des faits divers, c’est qu’il n’y a pas de nouvelle affaire dans le coin…
— Tsss, tsss ! Je me méfie des évidences. Dans nos métiers, c’est une règle d’ailleurs ! On est là depuis deux jours. Pour une fois, on peut profiter discrètement. La DGSI va te foutre la paix vu que le médecin ne te considère pas comme étant opérationnel pendant deux semaines au minimum. Et puis, il t’envoie faire un contrôle ORL avant de reprendre. De mon côté, mon patron, le Procureur général, semble vouloir et pouvoir respecter mes week-ends. Sinon, il faudrait qu’il me trouve un avion pour que je rentre dare-dare. Ce qui ne manquerait pas d’irriter Bercy à cause de la facture.