Chapitre I-2

2148 Words
— Peut-être qu’il hésite encore sur la sorte de grain qu’il souhaite te donner à moudre ! Il est tout neuf dans le poste ! C’est normal qu’il réfléchisse ! — Qu’il continue un peu comme ça. Je ne vais pas lui en vouloir. Y a pas de souci. Lorraine plissa les yeux et, sérieusement, reprit : — Tout à l’heure, tu as employé le terme d’affaire nouvelle, dit-elle d’une voix doucereuse. — Et bien ? — Tu as l’habitude de peser tes mots pour une enquête en cours. Donc celui-là, tu l’as employé à bon escient pour ne pas mentir. Ce qui veut dire que le dossier en question n’est pas récent. — Bien vu Madame la magistrate ! Pas encore cold case comme affaire puisque les faits se sont déroulés il y a un an à peine mais les enquêteurs ne trouvent rien à se mettre sous la dent. — Et on n’en a pas eu vent à l’époque ? — Comme quoi je ne me rue pas comme un forcené sur la moindre affaire qui traîne dès que j’arrive en Bretagne ! Lorraine se redressa prête à combattre. — Parce que j’ai dit ça ? — Tu aurais bien pu le penser, tu vois ! La magistrate secoua la tête en soupirant. — Et il s’agit de quoi au juste puisqu’on y est ? — C’est Ange qui m’a branché dessus. — Ah, Ah ! Forcément lui ! Il est courant de tout puisqu’il fourre son nez partout. — C’est pas différent des cabinets de la magistrature. Il y a toujours des dossiers qui traînent sur un coin de bureau. — Rectificatif, Lando ! On en a beaucoup mais ils ne traînent pas. Ils sont répertoriés, classés, ordonnés mais les moyens financiers et humains ne suivent pas la courbe de la délinquance ! — Si tu veux ! Donc Ange est tombé sur la chemise bleue… — … et il te l’a glissée dans ton sac pour te faire une surprise ! Comme les carabins fourrant la main d’un cadavre dans la poche de la blouse d’une étudiante arrivée la veille ! — Pas terrible la comparaison, Lorraine ! Non, non. Il ne m’a pas fait un coup en douce. Il a pensé que ça pouvait m’intéresser parce que les faits se sont passés au Cabellou, donc à proximité, et comme j’allais avoir un peu de temps pour y réfléchir… — … de notre lieu de villégiature ! Ben voyons ! — Il m’a suggéré de l’emporter et… — Tu l’as prise évidemment ! Lorraine soupira. — Ton collègue et ami Ange P., il aime ma cuisine mais il s****e ma salle de bains comme un setter irlandais ! — Il serait content d’entendre ça ! — Je n’ai pas peur de le lui dire ! Donc deux bonnes raisons pour souhaiter que son copain Lando lui propose un petit break avec embruns et plateaux de fruits de mer à la clé ! Si tu mets ton nez dans l’affaire, il espère que tu auras besoin de collaborateurs zélés qui devront se rapprocher physiquement du boss pour être plus efficaces ! Mais pourquoi vous n’ouvrez pas une officine privée pour régler en sous-main les affaires un peu scabreuses ? — Scabreuses ? — De celles qui tournent en ce moment sur les réseaux occultes ou sociaux par exemple ! C’est plutôt lucratif… Landowski secoua la tête. — On ne quitte le service de l’État que quand il vous met dehors ! Et puis tu nous vois passer notre temps en Afrique auprès de ministres chamarrés et de présidents à vie ! Triste reclassement pour des fonctionnaires de police de notre trempe ! — On a vu pire ! Lorraine grimaça. — Tiens, je suis persuadée qu’il en a déjà informé le second larron, en l’occurrence Jim Sablon, le tombeur de ces dames, pour qu’il ne parte pas en week-end avec sa dernière conquête ! Y aurait peut-être mieux à faire, des fois que le divisionnaire sonnerait du clairon pour rappeler ses troupes ! — Mais qu’est-ce que tu vas chercher ! Ange, il œuvre pour le bien public tout simplement. Jim, pareil ! C’est quand même bien notre boulot de solutionner les affaires. — Résoudre ! — Si tu veux ! — Et pourquoi donc ce dossier se trouvait-il à la Direction Générale de la Sécurité Intérieure à Levallois-Perret ? Pas sa place à mon avis. À moins que ce ne soit qu’un simple effet du hasard. — J’en sais rien pour l’instant. Je vais bien finir par comprendre. D’où l’intérêt de creuser un peu. — Ben voyons ! Elle s’assit sur le canapé et soupira comme si elle n’avait plus le choix des armes. — Alors ça parle de quoi ton dossier secret ? Landowski aurait bien bombé le torse puisque Lorraine venait de céder un peu de terrain mais il s’en abstint. Les équilibres sont parfois si fragiles… — C’est un crime ! — Non élucidé donc puisqu’on en parle ! — Coup de couteau dans le dos pour commencer et coup de marteau sur le crâne pour finir. — Comment le sait-on ? — Selon le rapport du légiste versé au dossier, le couteau appartenait à la victime et a été retrouvé sur place mais pas le marteau. L’enquête est toujours en cours mais, pour l’instant, on est dans le black le plus total ! Landowski sortit le paquet de photos de l’Identité Judiciaire et les tendit à la magistrate. Lorraine en regarda rapidement les premières. — La victime paraît être d’un certain âge, jugea-t-elle aussitôt. — Le bonhomme avait quelques heures de vol. — Plutôt grand et mince… — On maigrit parfois avec l’âge… Lorraine lui jeta un regard noir et le flic esquiva aussitôt. — Je ne faisais allusion à rien de précis. — T’as intérêt. Elle baissa les yeux vers un autre cliché. — Moustache blanche mal taillée, dit-elle d’une voix monocorde. Une barbe naissante façon bagnard. Il n’a peut-être pas eu le temps de procéder au rasage journalier. — Exact ! Les faits ont dû se dérouler en tout début de matinée. Un homme de cet âge ne traîne pas au lit jusqu’à midi. Les câlineries d’après petit-déjeuner s’estompent peu à peu… Lorraine regarda son compagnon d’un drôle d’air. — Vers quel âge à peu près ? demanda-t-elle, le regard en dessous. — On n’y est pas encore si c’est ce que tu veux que je dise ! Ils se mirent à rire très fort comme s’il leur fallait se débarrasser d’une tension soudaine. Puis le commissaire reprit : — Selon le légiste, l’homme que tu vois mort sur les photos avait juste pris un café noir et des biscottes à la confiture… — De ? — Fraises de Plougastel ! C’est important ça ? — Ce n’est quand même pas à toi que je vais l’apprendre ! — Le pot est resté ouvert sur la table de la cuisine ainsi que le paquet de biscottes. Le couvercle de métal du bocal a été retrouvé sous la table. Il avait dû rouler. — L’homme ne l’avait pas ramassé ? — Je crois plutôt qu’il n’en a pas eu le temps. Le meurtrier est… — Ou la meurtrière ! — Terme générique pour moi. Pas sexué, de façon à ne fermer aucune porte. La victime a dû avoir de la visite juste au moment où il prenait son petit-déjeuner. — Qu’est-ce qui te fait dire ça ? — Il n’avait pas fini son café et il y avait un peu de liquide renversé sur la table. — Il s’est levé précipitamment ? — Je crois plutôt qu’il s’est dressé d’un coup et peut-être a-t-il heurté la table. D’où le café renversé et la fuite du couvercle du pot de confiote ! — Le visiteur est entré sans s’annoncer et du coup son arrivée lui a paru hostile. C’est ça ton idée ? Landowski ouvrit les bras pour marquer l’évidence. — Si elle avait apparemment eu un caractère amical, l’homme aurait servi un café en guise de bienvenue et il y aurait eu une deuxième tasse sur la table, l’assassin différant un peu l’acte criminel si celui-ci était au programme. — Ça n’exclut pas que la victime connaissait le meurtrier ! — Non bien sûr. Ça veut juste dire que, si c’était le cas, les relations n’étaient pas au beau fixe. Mais il peut s’agir tout autant d’une intrusion brutale et d’un acte qui l’est devenu tout autant en quelques minutes. — La verseuse ? — Replacée dans la cafetière électrique. Celle-ci débranchée. — Peut-être remise en place et éteinte par le meurtrier. — Qu’est-ce qui te fait dire ça ? demanda encore Lorraine en fronçant les sourcils. — Un homme de cet âge et vivant seul n’avait certainement pas pour occupation principale d’essuyer journellement la machine à café ! — Parce que c’est ce qui a été constaté ? — On a passé un coup de chiffon sur le verre de la verseuse et sur la poignée comme pour effacer d’éventuelles d’empreintes digitales parce que c’est précisément sur le verre qu’elles sont parfaitement identifiables ! — Mais on n’a pas vidé le café restant ? — Eh non ! Le propriétaire des lieux aurait pu penser à le faire. Pas un intrus. — Drôle d’inconnu qui replace la verseuse essuyée et qui éteint la cafetière ! — Un geste machinal peut-être mais pourquoi pas délibéré si on veut éviter que l’appareil ne mette le feu à toute la maison ! — Il avait largement le temps de disparaître avant l’incendie ! — Ou alors, c’était quelqu’un qui avait ses habitudes dans la maison. Il avait peut-être une aide-ménagère pépère ! — Et elle aurait décidé d’en finir avec son employeur en utilisant d’abord un grand couteau qui traînait sur la table puis de sortir un marteau qu’elle trimballe habituellement dans son sac à main pour lui en filer deux coups sur la calebasse ! Le policier et la magistrate se regardèrent sans rien dire. Il manquait des pièces au puzzle, et pas qu’une ! — Et la chaise ? demanda Lorraine. — Repoussée sous la table mais pas sur le bon côté. Elle fronça les sourcils comme si elle attendait un complément d’information. — Sur les photos, continua Landowski, on voit le dossier de la chaise en question. Le bol de café est bien posé devant mais si tu regardes le couteau comme la cuillère, tu vois que les manches sont parallèles à la chaise et non pas perpendiculaires comme ils auraient dû être. — Important ? — La chaise a basculé quand l’inconnu est entré. Le retraité s’est levé d’un bond probablement pour s’approcher du quidam et lui intimer de foutre le camp. Landowski sortit un plan de la pièce et le tendit à Lorraine. — Là, la table fait face à la porte et à la télé. Derrière, le plan horizontal du buffet avec la cafetière et le bol et les couverts dans l’axe. — Et la suite, tu vois ça comment ? — La victime en puissance se lève brusquement. Le bol vacille. Quelques gouttes de café coulent sur la toile cirée. La chaise bascule en arrière et… — Ils se font face. La discussion s’envenime. Le voisinage a entendu quelque chose ? Des cris ? Des appels à l’aide ? — Rien de tel au dossier. — Les circonstances du crime ? — Un coup de couteau à large lame au niveau du plexus mais donné dans le dos sous les côtes. — Dans le dos ? s’étonna Lorraine. Ils n’étaient donc pas face à face. — On l’a fait se retourner ! — Fallait une bonne raison. Se lever brutalement indique la colère, la peur et l’opposition, quelque chose comme ça. Donc on se fait face. — Sauf si le visiteur indique quelque chose à l’autre ou détourne son attention. Un truc qui se situe derrière. Ou quelqu’un à la fenêtre. N’importe quoi, en fait. Le but étant que la victime présente son dos à la lame. — Fallait savoir qu’elle était là. — L’utilisation du couteau n’était peut-être pas prévue au départ. Il avait apporté un marteau. L’assassin s’est servi de la lame puisqu’elle était sous ses yeux. — Un complice ? — Pas exclu ! — Mais alors, le couteau, il est précisément où à ce moment-là ? demanda Lorraine. — Probablement dans le tiroir de la table. On a constaté qu’il était entrouvert. Ou même posé sur la toile cirée. — Sinon faut faire vite pour le trouver, s’en saisir, le sortir du tiroir et faire un pas pour le planter dans le dos de la victime ! L’autre n’est quand même là à attendre patiemment de se faire embrocher ! — Pas sûr ! Un homme seul peut très bien laisser le tiroir ouvert s’il n’a pas une compagne pour le lui reprocher. Peut-être même qu’il venait de s’en servir du coup, l’arme étant à disposition, ça devient un geste opportuniste… — De quoi étayer la thèse d’une visite fortuite et d’un crime de rôdeur. Landowski hésita. — Qui se serait enfui sans rien emporter… — Parce qu’il était venu pour autre chose tout simplement. — Mais en essuyant quand même la poignée de la cafetière et en la débranchant… Lorraine et Landowski se regardèrent laissant la discussion se décanter un peu puis la magistrate fit glisser les autres clichés. — La suite n’est pas très ragoûtante, dit-elle en grimaçant. Le commissaire soupira. — Pas vraiment non. Après le coup de couteau, la victime a dû s’écrouler face à la fenêtre et sur le tapis. On voit qu’il a épongé l’hémorragie. — En partie ! Les traces de sang sont visibles aussi sur le carrelage. On dirait que la victime a rampé. — Sous le regard de son agresseur qui souhaitait peut-être le voir souffrir avant de mourir. — Une sorte de châtiment… Landowski replaça un coussin dans son dos puis il continua sa réflexion : — Peut-être essayait-il d’atteindre la fenêtre. — Pour appeler à l’aide. — L’assassin ne lui en a pas laissé le temps. Un coup de marteau sur le crâne puis un autre au moins. Imparable et définitif. — Fallait vraiment qu’il ne survive pas. — Le coup à l’abdomen n’était que l’entrée en matière. Le marteau n’est pas communément utilisé en cuisine. Il a fallu l’apporter. — On sait de quel type était le marteau ? — Au vu des éclatements du crâne, ce serait un marteau à tête étroite. — Du genre ? — Un outil pour clouter avec précision. Tapissier par exemple ! — L’assassin a donc choisi de s’en servir comme arme du crime. Il avait bien prévu de ne pas le laisser sur place. — Préméditation. Donc assassinat ! Lorraine s’assit sur le canapé et rangea les photos dans le dossier. — Pas joli joli tout ça, hein ! conclut-elle. — Non. — Des pistes ? — Pas grand-chose, répondit Landowski. Du proche au rôdeur inconnu, l’éventail est très large. Les enquêteurs sont partis du premier cercle puis ils ont élargi sans rien trouver de probant. Pas d’indices, pas de mobile, pas de témoins et mystère sur le mode opératoire. Couteau plus marteau, c’est assez rare… — Tout cela ne nous aide pas ! — Tu comprends pourquoi on m’a refilé le dossier ! Lorraine se mit à chantonner. — Le grand Lando, le beau Lando, avec son cheval et son grand chapeau ! * Bâtiment de la prison de Fleury-Mérogis en forme d’hélice. * Voir La belle endormie de Port-Manech et Matin blême à Rosporden.
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