Chapitre II

1684 Words
II— Alors qu’est-ce qu’elle a dit ? Landowski était en communication avec Ange P. qui venait aux nouvelles tandis que Lorraine était partie faire son jogging sur le sentier en bord de plage. — Au début, elle a moyennement apprécié. Fallait bien s’y attendre ! — Elle a senti le coup fourré ? — Elle connaît l’oiseau. Faut pas la lui faire à l’envers ! Elle voudrait surtout que je me repose pour que mes douleurs disparaissent. — Tu as le droit de trouver une activité pour occuper ton temps, non ? — Sauf à jouer la course du lièvre à travers les champs !* Maintenant qu’elle est au courant, ça va être plus facile. — Ben alors, on peut rappliquer ! — Mais dis-donc, Ange ! Ôte-moi d’un doute ! Tu as bien une fonction, un fauteuil, un bureau en région parisienne ! Avec une hiérarchie en plus ! Tu n’es pas un détective à jouer free-lance comme à la télé. — Mais toi, tu le fais bien alors ! — J’ai acquis une certaine liberté de manœuvre… — Ouais ! Suite à des affaires qu’on t’a aidé à résoudre, Jim et moi ! — Vous avez à chaque fois reçu les félicitations du jury ! — Et toi de l’avancement ! — D’échelon simplement. N’exagérons rien ! — Ton dossier s’épaissit et quand il faudra te filer un autre poste avec gratifications et émoluments associés, ça matchera un peu plus vite que pour nous ! — Je crois entendre Lorraine ! — Sauf que si on savait comment tu pratiques parfois, y aurait de l’agitation dans les hautes sphères ! — Faudrait que je me prenne les pieds dans le tapis pour ça ! Tant que ça roule… Landowski ricana. Dans le fond, il aimait bien qu’on reconnaisse son efficacité. Même si on le jalousait, elle lui donnait l’indépendance. Il reprit sur un autre ton. — S’il faut arpenter la campagne pour cette affaire-là, je vous fais signe. C’est promis ! — Pas à la saint-glinglin ! — J’fais ce que je peux ! D’abord, je suis en repos. Je ne suis pas censé jouer à Maigret dans le bocage breton. J’pourrais même faire un vrai break ! — Et tu ferais quoi de tes journées ? La pêche à la ligne ? Tu aimes le poisson quand il est cuisiné et déposé dans ton assiette ! Les boules ? Tu tires beaucoup mieux quand t’as un calibre en main ! La sieste ? Tu la supportes libidineuse et encore, faudrait pas y passer l’après-midi. — Dis Ange, t’arrêtes un peu hein ! On est censés parler de ce dossier, il me semble ! Pas de ma vie perso ! — T’inquiète ! On y vient ! — Mais tu aimes bien me faire râler un peu avant, histoire d’écarter les importuns ! — Je ne te classe quand même pas dans cette catégorie. Donc Albert Langrois… — C’est qui ce mec ? — Mais suis un peu ! C’est le patronyme du pépé dont le crâne a rencontré le marteau ! — J’ai même pas vérifié l’identité de la victime. Lorraine s’est pointée dans le salon et… — Tu es tombé en pâmoison devant la femme de ta vie qui t’apportait un petit cocktail bien frais ! — Mais pas du tout ! Elle était sensément sortie pour aller chercher un truc dans l’appentis. — Objet qu’elle n’a pas trouvé et… — Ne la prend pas pour une buse non plus. Elle pourrait très bien te le faire regretter la prochaine fois que tu mets les pieds chez elle. — Je plaisantais. — Donc Albert Langrois… — Ouais ! Figure locale bien connue sur le port de Concarneau et alentours. — Il en est natif ? — Non. Né sur l’île d’Yeu de parents bretons. — Z’étaient en escale ? — Pour l’instant, je n’en sais rien. — Faudra savoir ! — J’y travaille, figure-toi ! — Je te signale que le dossier est ouvert depuis un an ! Landowski aimait bien bousculer Ange. — Je continue. Pêcheur en Atlantique nord-est puis armateur au large des côtes africaines au temps où les pêches étaient miraculeuses. Farouche défenseur de la profession. Élu local encarté puis dissident pour cause d’incompatibilité avec des instances nationales. Épouse modèle, trois filles, une famille quoi, propriétaire terrien, loisirs nautiques, sponsor généreux et… — Suspense ? — Ben oui parce que tout à coup, stop ! — Le manche au neutre ?* À cause de ? — Justement, on n’en sait rien. Il a installé ses filles : Une maison à la campagne pour l’aînée et une sorte de manoir en bord de plage pour les jumelles. Le tout appartenant à une société où chaque membre de la famille a des parts. Le patriarche s’est retiré dans le pavillon d’été où on l’a retrouvé mort. Avant d’être assassiné sauvagement, il y vivait seul en ermite, ne parlant à personne et se faisant livrer les courses. — Pas de femme de ménage ? — L’enquête ne signale pas de visites régulières. — Il aurait pu avoir une personne charitable à se pointer de temps en temps. — Avec qui il aurait eu des souvenirs discrets et recréé des liens en fin de parcours, tu veux dire ? — C’est envisageable mais pas forcé non plus. — Peut-être une ancienne. Peut-être une copine de maternelle. Peut-être personne. Je n’ai rien à ce sujet. — Et sa femme ? — Placée en maison de retraite à cause d’une dépendance devenue trop lourde. Il avait tenté de la garder auprès de lui mais il a été contraint de la laisser partir en établissement avant d’y laisser sa peau. Il avait énormément maigri. — Elle y est encore ? — Décédée avant la mort du mari. — Par une nuit de pleine lune ? — Non, elle est morte de jour. Par un bel après-midi de printemps comme on dit parfois ! Il y avait le goûter habituel pour fêter les anniversaires du mois. Les résidents qui le peuvent et une bonne partie du personnel y assistent d’habitude. Les personnes alitées ou agitées restent dans leur chambre. — Qui a découvert le drame ? — Une aide-soignante qui venait voir si tout allait bien. — Pour le coup… — Ben ouais, c’est comme ça. On l’a retrouvée basculée hors du lit, une jambe prise dans un drap et le visage enfoui dans un coussin. Je te laisse imaginer le tableau. Pauvre femme. Elle s’est étouffée et hop ! — Accident ? — Classé comme tel vu que la pauvre ne pouvait plus mobiliser ses membres. La maladie… — On n’a pas identifié de point de compression à l’arrière de la tête ? — Non mais des pétéchies autour des yeux. Si l’on bloque l’arrivée d’oxygène, on provoque l’hémorragie de vaisseaux capillaires sur la conjonctive. — Dis Lando, tu penses à un meurtre ? — Forcément. Après la mort du mari, celle de l’épouse pose question. On peut se demander si quelqu’un pouvait avoir intérêt à les faire débarrasser le plancher. — La scène décrite au PV n’oriente pas vers cette piste-là. Vu le tableau, la thèse de l’accident a été privilégiée. — La mise en scène, ça existe. Quand on a un bon mobile, l’imagination monte au sommet ! — Pas fastoche quand même… — On a très bien pu utiliser un coussin pour l’étouffer puis la pousser hors du lit. La personne étant désorientée et grabataire, il suffisait juste de ne pas être dérangé pendant quelques minutes. — T’as raison. En plus le moment était propice pendant le goûter. — Elle aurait même pu crier que… — Si elle avait encore conservé cette faculté-là… Landowski hocha la tête, juste pour lui-même. — Le mari passait régulièrement la voir ? — Tu penses que… — Mais je ne pense à rien, moi ! Je cherche tout simplement. — Quelqu’un du personnel l’aurait vu. — Si tu dis qu’il y avait une petite fête. — Il y a toujours quelqu’un à l’accueil. — Suffit d’attendre le bon moment. — Une question encore. Le crime date d’un an. Est-ce que la succession a été réglée ? — Justement non ! D’après ce que je sais, le notaire a du mal à rassembler les pièces et donc, ça traîne en longueur. Langrois avait réparti ses billes sans informer ses proches. Il y aurait même une banque offshore dans le coup. Rapport à ses activités maritimes et à celles du père encore avant. — Il faisait quoi le vieux ? — Il était un brin explorateur et intéressé par la découverte. Surtout la nouveauté… — De toute sorte, si je comprends bien… — Exactement ! Il a fait des raids en Mauritanie du temps où il était le seul à crapahuter en plein désert. Après, il s’est assagi. Son fils Albert a marché dans ses traces un moment et s’est lassé. — D’où l’escale à l’île d’Yeu pour le grand-père ? — C’est possible. — Mariées, les filles ? — Une seule des trois. Les jumelles qui sont les aînées sont un peu foldingues. Elles vivent ensemble dans une grande maison sur la côte. On dit que c’est open-bar le samedi soir. — Elles font quoi dans la vie ? — Pas grand-chose à vrai dire. Leur père a veillé au grain. Les dividendes, ça aide ! L’unique beau-fils s’occupe des affaires. Il tarabuste le notaire pour qu’on en finisse. Il semblerait que ce ne soit pas une succession aussi simple que cela. Il est le seul à faire rentrer l’argent et les filles le dépensent ! — Le fisc serait sur le coup ? — C’est possible. — Des petits-enfants ? — Non. Les deux barges ont d’autres choses à penser et la troisième suit un traitement pour forcer la nature. Sans résultat jusqu’à ce jour. — Le père Langrois a dû songer à sa descendance et à l’avenir de son patrimoine ! C’est peut-être ce qui bloque ! — Faudrait demander ! — Au notaire ? Il ne dira rien. — Je ne pensais pas qu’à lui… Ange ne précisa pas. — Alors tu fais quoi, Commissaire, maintenant que Lorraine est repartie ? — Je vais lever la truffe comme un chien de chasse. D’abord dans les parages de la maison de retraite puis j’irai prendre un bol d’air en face de la maison d’Albert Langrois. J’aime bien m’imprégner de l’ambiance. Et puis il va bien falloir trouver qui lui a cassé la tête ! — Emporte ton calibre hein ! — Je l’ai toujours sur moi, tu sais bien depuis quand ! — Je voulais m’en assurer. Un silence de quelques secondes s’immisça entre les deux hommes. — Mais dis Ange, pourquoi tu insistes sur ça ? Un raclement de gorge lui répondit. — Ben, tu la craches ta Valda ! balança Landowski. — On ne sait jamais. Pas de problème puis tout à coup, tu déranges. De nos jours, on n’hésite pas à se faire du flic. C’est pas bon parfois de s’éterniser en bord de mer hors-saison ! Les embruns trop salés, ça énerve parfois les simples d’esprit. Y en a quelques-uns qui broient du noir et qui voudraient tellement passer à la télé ! — D’abord faudrait m’avoir reconnu. Ensuite faudrait avoir envie de faire un carton. Enfin faudrait avoir une raison qu’elle soit bonne ou mauvaise. — Tu oublies que tu as pris du plomb, y a pas si longtemps !* — Celui-là m’en voulait grave ! — L’assassin de Langrois croyait jouir de l’impunité jusqu’à ce jour. De t’avoir dans les pattes, m’est d’avis que ça va pas lui plaire des masses ! — Il ou elle peut venir quand il veut. — Gaffe à tes arrières. C’est un mauvais. Apparemment, il frappe dans le dos. Landowski raccrocha puis il se leva et après avoir enlevé la minerve qui lui chauffait le cou, il passa sur la terrasse, jumelles à la main. La vedette “Ar Beg” de la SNSM de Trévignon croisait au large. Pourvu qu’un inconscient ne se soit pas risqué en mer par ce temps ! Mais pourquoi donc Ange s’était-il inquiété de sa sécurité ? Ce n’était certainement pas par hasard… * Clin d’œil au film de René Clément sorti en 1972. * Expression employée en aéronautique. Dans la marine, on dit zéro à la barre. * Voir Nature morte à Pont-Aven.
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