Chapitre 6

1325 Words
Chapitre 6 L’hiver s’installe dans mon histoire. Je veux dire celle que je raconte, parce que dans la mienne… Pour moi, l’hiver n’est pas la meilleure saison. C’est vrai qu’il y a les lumières, la grande roue sur la Grand-Place, mais l’ensemble est triste, les brouillards humides plus fréquents que la neige et les belles gelées. Le centre ville est supportable, parce que c’est opulent, la symphonie flamande de la bouffe entre copains, le déballage de luxe aux vitrines branchées. Mais il faut de l’argent pour pouvoir aller s’installer quelque part devant une bonne table et taper la flammekusche, le potjeflech ou la carbonade arrosée de bière. Dehors, le défilé des exclus est permanent, les clochards, les déglingués de la vie qui font la manche, les jeunes qui font de pseudo-sondages pour accrocher le chaland. Et puis les travaux sont partout, la ville s’étouffe dans ses artères encombrées de voitures, il faut naviguer sur les trottoirs sales entre les poubelles, les chantiers et les flots de passants qui déboulent par le métro de leurs cités mornes. Tout cela va changer parait-il avec les grands travaux, le futur centre piétonnier et tout ça… On verra. Moi j’aimerais bien manger tous les midis au restaurant, mais je n’ai pas les moyens. Mon seul luxe c’est de courir à la cantine avant que ne débarque toute la Tour. Plus ça va, moins j’ai envie de les voir. Les moutons qui défilent, et puis les loups, enfin ceux qui voudraient en être mais qui ne resteront que de vulgaires roquets, juste bons à garder le troupeau. Depuis l’affaire de Fabienne, tout l’appareil s’est mis en route pour niveler, pour effacer, pour gommer, comme si pour eux la qualité première de tout individu ou de toute activité, c’est l’ennui qu’il dégage. Ils ont fait le ménage, mais un ménage très sélectif : le plus vieux, le chef de service, qui n’en était pas, a été mis en pré-retraite, il est déchargé de tout dossier et de tout travail. Il traîne comme une âme en peine dans les couloirs de la Tour en attendant la date fatidique où il pourra enfin s’échapper. À moins qu’il ne le fasse avant, autrement… Les deux autres étaient vraiment dans le coup. En un mois, depuis les évènements, j’ai quand même pu recueillir assez d’informations pour avoir des certitudes. Ceux-là ont été promus ! Éloignés des lieux du crime, mais par le haut. Eux, ils en sont, ce n’est pas possible autrement, sinon comment des arrangements pareils pourraient être trouvés ! Je crois que Fabienne et son mari, c’était un cas isolé, particulier, une forme maladroite d’être malhonnête. Les deux autres, les chefs, ceux qui détenaient les signatures ne faisaient pas autre chose, mais d’une manière « presque » légale, avec des indemnités mensuelles pour leur « responsabilité ». Ils n’y avaient pas droit, c’est déjà un fait que la Cour des comptes leur a reproché. Ils auraient dû être poursuivis… Au lieu de ça, qu’est-ce qui se passe ? « On » leur demande gentiment de rembourser ce qu’ils ont pris dans la caisse tous les mois sans autorisation ni fondement, et puis « on » les éloigne discrètement, vers un poste à responsabilité, loin du bassin minier, dans l’une des nombreuses annexes de la Tour. Comment cela peut s’organiser, qui a fait monter cette jolie petite sauce pour cacher le vilain gâteau qu’ils se partageaient ? Les flics vont passer la main, l’affaire va passer à la trappe, clôture de l’enquête préliminaire par extinction des poursuites du fait du décès des principaux protagonistes. Et le Patron fait mieux que passer la main, il fait la poussette dans le dos pour monter la côte, pour changer d’étage ! Une qui n’a pas ménagé son énergie pour trouver cet « arrangement », c’est son Bouledogue. Je ne pense pas qu’elle l’ait fait gratuitement. Elle ne fait rien gratuitement. Elle attend le prochain ascenseur pour le ministère, dans l’ombre du Patron. Elle a déjà changé de bureau. Elle était dans l’antichambre, dans le passage au siège du Patron, en tant que chef de cabinet, elle s’est fait installer un grand bureau en vis-à-vis et ne reçoit plus que sur rendez-vous. Elle a même changé de manière de s’habiller, elle se boudine dans des petits tailleurs genre Chanel, met des talons hauts et porte de l’or sur elle. Quand je pense qu’elle a commencé sa carrière dans une obscure banlieue de Valenciennes et qu’elle était engagée à gauche ! Était engagée à gauche, parce que maintenant, pour qui roule-t-elle ? Pour elle, pour le Patron, parce que leurs intérêts sont liés et qu’il parle beau à gauche ? De l’humanisme et du social à tous les repas, de la profession de foi à tous les discours. Mais avec des agents techniques de la Tour au service personnel de Madame et de Monsieur jour et nuit, dans l’hôtel particulier qui fait office de logement de fonction. Est-ce que c’est parce qu’ils en sont, qu’ils ne sont plus de gauche, qu’ils ont d’autres solidarités ? Ou bien est-ce parce qu’ils en sont qu’ils sont montés dans l’appareil de la gauche aux commandes ? Moi, je vote à gauche, mais quand je les vois, j’ai envie d’aller dans les extrêmes, comme ils disent à la télé, et il n’y a pas que moi. J’ai commencé à me constituer des dossiers personnels. Pourtant ce n’est pas mon genre. Mais quand j’ai vu la tournure que prenait l’affaire, comment les coups étaient esquivés et comment les lampistes trinquaient j’ai commencé à avoir peur. Alors j’ai des copies de toutes les pièces vitales et je garde quelques documents scabreux, au cas où. Je sais que toute la justice est aux ordres, et les flics sont au parfum. Je n’ai pas confiance. Aujourd’hui je veux me changer les idées. Exceptionnellement, je me fais une petite dépense, au lieu de rentrer au bureau comme d’habitude je suis au premier étage du salon de thé sur la Grand-Place et je me sirote un irish coffee, histoire de me réchauffer. J’aime bien cet endroit parce que d’ici on voit défiler tout le centre ville, c’est un passage obligatoire. Je peux voir tout de suite qui discute avec qui, qui complote, qui drague, qui couche, enfin tout ce qui fait le sel de vie de quelqu’un qui travaille dans la comptabilité dans une boîte pourrie… Ici j’ai vu les couples se faire, se défaire, j’ai vu les alliances se nouer, j’ai vu aussi les manifestations et les petites palabres parallèles, j’ai pressenti l’arrivée en force du Bouledogue, lorsque je l’ai vue en négociation avec le secrétaire général. Quel est le programme aujourd’hui ? Tiens, la grande maigre du quatrième étage a trouvé à se caser ? Affaire à suivre, j’irai à la machine à café pour voir si quelqu’un est au courant… Et voilà le Bouledogue ! Avec qui elle est ? Connais pas, une tête de notable, un élu, un juge ou quelque chose comme ça. Ils sont en grande discussion, mais c’est plutôt technique, elle ne fait pas de grands gestes comme lorsqu’elle veut convaincre. Plutôt une négociation, une de plus. Peut-être que le Patron va vraiment partir ministre et qu’elle prépare déjà le terrain, son terrain, la taille du bureau, la couleur de la moquette et la clim’ dans la voiture de fonction… Ils ont tourné au coin et moi je vais repartir dans cette maudite Tour. Tiens, le Roquet avec un adjoint et une partie de la Cour. Décidément, quelque chose se prépare. Ils partent manger au restaurant. Quand c’est important, ils s’isolent du populaire. Heureusement il n’y a qu’eux qui partent manger aussi tard. À cette heure-là, les couloirs sont encore déserts. Mon bureau, je ferme la porte. Il y a un papier en évidence, je reconnais la signature du Patron… C’est personnel ?… Heureusement, non. Une circulaire, une de plus. Développement au service de la population blablabla, progrès social blablabla, management par projet blablabla, ah, voilà la véritable raison : il faut indiquer à l’avance les réunions prévues, les rendez-vous pris dans le cadre d’un nouveau secrétariat du Grand Projet. Il y a désormais un animateur pour chaque partie du Grand Projet et un responsable hiérarchique, et puis donc un nouveau secrétariat. C’est-à-dire que maintenant, on aura non seulement le chef hiérarchique, sur les dents parce qu’il se sent menacé, mais aussi un chef de projet pour nous engager sur des tâches qui ne sont pas les nôtres, et un autre supérieur hiérarchique, différent du nôtre, pour surveiller si on adhère au Grand Projet. Si on n’est pas dynamique avec tout ça sur la tête, c’est qu’on le fait exprès. Il y aura encore un organigramme, mais surtout il y a un nouveau tour de vis. Ils ont tiré les leçons de l’affaire et, sous prétexte de développer, ils doublent la surveillance. Je sens qu’on va rigoler…
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