Chapitre 5
Bernard décida d’aller voir l’immeuble, la Tour et ses alentours.
Il était certain que monsieur A. faisait toujours le même parcours pour venir au travail le matin. Comme ça, une intuition, un portrait psychologique du personnage. Pour connaître le parcours, il fallait interroger les collègues, en commençant par celui qui était juste derrière lui lorsqu’il a pris l’ascenseur, pour la dernière fois de sa vie…
Il ne trouva pas à se garer à proximité, alors il finit par rentrer dans le parking de la Tour, non sans avoir palabré avec le planton et brandi nécessité de service et carte tricolore. À l’intérieur, ce n’était pas mieux, les places étaient réservées, nominativement et ès qualités, monsieur Machin chef de ceci et monsieur Truc chef de cela. Certains noms étaient frais, toute trace du prédécesseur était soigneusement effacée. Il n’y avait pas une seule place pour des visiteurs. Tout un symbole. Il finit par se planter dans n’importe quelle place libre, en laissant en évidence le bandeau « police » derrière son pare-brise. Madame Trucmuche, responsable des affaires générales, allait sûrement être outrée en trouvant sa place prise, mais tant pis !
Il fit d’abord le tour de l’accueil, avant de demander son interlocuteur. Il voulait comprendre cette histoire d’ascenseurs avant toute chose. Faire le tour, c’était le terme. Deux filles tenaient le standard, assises dans une sorte de tour vitrée centrale, assaillie par une multitude de gens pour la plupart porteurs de papiers, de dossiers et d’une certaine dose d’énervement. Il y avait des histoires de salaires en retard pour des précaires, des problèmes de papiers manquants pour telle ou telle démarche, des attestations qui n’arrivaient pas… Le tout dans une atmosphère grise, des murs en béton brut avec de vieux panneaux d’affichages défraîchis, des plantes vertes anémiées et poussiéreuses, et surtout une absence de lumière naturelle qui faisait croire à un bunker souterrain.
Il s’éloigna de l’agitation centrale pour continuer à inspecter les lieux. Il tomba tout de suite sur l’ascenseur général. L’une des portes était ouverte, bloquée par un chariot rempli de courrier. La majorité des missives était à l’usage interne, avec des sacoches en plastique usées faisant fonction de navette entre services. Il y avait fort à parier que le deuxième ascenseur était aussi bloqué dans un autre étage, pour les mêmes obligations de service… Comment faisaient les gens pour circuler dans cette Tour ? Il revint dans le rond central et ne trouva pas d’autre accès à un ascenseur, mais après avoir fait le tour complet, il avait la solution : un escalier large, qui avait sans doute la prétention d’être monumental, permettait l’accès au premier étage, il était fléché « salles de réunion », mais des quantités de gens y passaient sans s’arrêter, s’engouffrant dans une porte double marquée « escaliers ».
Bernard redescendit à l’accueil et profita d’une accalmie pour s’interposer dans la file et demander son interlocuteur, en s’excusant auprès de la foule des quémandeurs.
Il avait de la chance, ce n’était qu’au cinquième étage. Il revint donc à l’escalier monumental, qui desservait des salles de réunion affublées de noms totalement inconnus, parfois accompagnés d’une photo en noir et blanc. Il y avait aussi une plaque d’inauguration avec des noms de ministre et de préfet oubliés depuis trente ans. Dans l’escalier de service, circulaient des gens tristes portant à la main des papiers tristes et sur la figure la lancinante question : encore combien de temps avant de sortir à la lumière, même si c’est pour aller à la cantine ou pour prendre le métro ? Ce n’était même pas sale, seulement désespérément triste. Pas même un graffiti obscène…
Ne partez pas sans visiter notre étage « suicides et dépressions »…
Arrivé à destination, il eut le choix entre deux portes, l’une annonçant le service des cadres non-administratifs, l’autre celui des non-administratifs cadres. Tout ce qu’il savait, c’est que son type était au service du personnel… Il essaya une des portes, tomba sur un couloir incroyablement encombré d’armoires métalliques grises et d’étagères du même bois où chaque porte indiquait un fragment infinitésimal de classement alphabétique. De Asp à Atr. Qui a un nom qui commence par Asp ? À moins qu’il n’y ait des noms latins comme asparagus, ou bien peut-être toute la famille des Atrides. Le couloir était bordé de bureaux dont les portes étaient fermées. Il suivit un bruit qu’il identifia finalement comme humain : à un détour du couloir, deux personnes discutaient, la tête penchée au-dessus d’une photocopieuse allumée. Il demanda où se trouvait le bureau du type qu’il cherchait. L’une des deux personnes, qui s’avéra être une femme au son de sa voix, dit qu’elle ne connaissait pas. L’autre, plus indécise, y compris en matière de sexe voire d’espèce, se grattait la tête.
« Vous avez demandé en bas ?
– Sinon, je ne serais pas monté au cinquième !
– Videmment. Mais quel est le numéro de bureau ?
– Si je le connaissais, je ne vous demanderais pas.
– Videmment. Bon, c’est mon jour de bonté, je vais regarder dans l’annuaire. »
Après quelques portes intermédiaires, toutes fermées, ils entrèrent dans un bureau, d’une taille raisonnable pour deux personnes, mais où s’entassaient cinq bureaux entre lesquels la circulation demandait une sérieuse capacité d’apnée pour tout estomac de buveur de bière. La fenêtre donnait sur une autre tour à quelques mètres. Le type ouvrit un tiroir fermé à clef, sortit un registre écorné et graisseux. Sur chaque page, des noms étaient rayés, d’autres rajoutés, des téléphones changés.
« Vous avez dit quel nom déjà… Ah oui, attendez… Vous savez, je suis obligé de le cacher, mon annuaire. Il est devenu précieux, les vieux étaient beaucoup mieux faits, c’était alphabétique. Maintenant c’est par service, c’est pour le mônagement par projet, il a dit, l’autre.
– Le Patron ?
– Videmment. Vous connaissez, vous êtes de la maison ?
– Non, mais j’ai entendu parler.
– Vous savez que c’est le prochain ministre ?
– Ça se dit… Mais vous trouvez mon numéro de bureau ?
– Oui oui, voilà. Ben on pouvait pas vous renseigner, videmment. Ici, c’est le service des contractuels, et votre gars, il est passé au service des titulaires. Alors il est monté d’un étage. Le couloir au-dessus de celui-ci, porte 607. Si les filles en bas faisaient comme moi, elles auraient des annuaires à jour !
– Videmment. Merci ! »
Bernard reprit l’escalier. L’air commençait à manquer à ces altitudes et les sherpas se faisaient rares. La porte 607 était ouverte, et déjà l’espace était plus vivable. Quelqu’un travaillait, la tête penchée sur un courrier manuscrit accroché à une liasse de papiers administratifs que Bernard identifia immédiatement comme des navettes. Sans doute une réclamation qui passait de bureau en bureau, jusqu’à ce que quelqu’un ait le courage de la jeter au panier, à défaut d’y répondre…
« Bernard, police judiciaire.
– Encore ! Mais j’ai déjà fait ma déposition.
– Je sais, je l’ai lue, c’est pour ça que je veux vous parler.
– Mais qu’est-ce que vous voulez savoir, c’est bien un suicide, non ?
– Ce n’est pas formellement établi, pour le moment. Est-ce que vous pensez que monsieur A. aurait pu se mettre une balle dans le ventre dehors et venir jusqu’à l’ascenseur sans que vous le remarquiez ?
– C’est vrai que c’est dur à croire. C’est pourtant ce qui s’est passé, non ? Vos collègues ont cherché l’arme partout. Et si j’ai bien compris, il y avait plusieurs personnes présentes quand l’ascenseur est arrivé ?
– Oui, il a forcément été tué dans l’ascenseur. Et vous n’avez rien entendu ?
– Non, mais ce n’est pas étonnant, il y a des travaux, des bureaux sont réaménagés pour de nouveaux espaces de travail dans le cadre de la démarche de projet.
– Une idée du Patron.
– Oui, vous le connaissez ? Du Patron et du secrétaire général. C’est une sacrée équipe vous savez, la première de France.
– C’est ce qui faudrait dans votre ministère !
– Tout juste, mais attendez de voir…
– Je sais. Mais je voudrais revenir à notre affaire. Alors, ce monsieur A., avait-il l’air blessé, oui ou non ?
– Pas plus que d’habitude.
– Vous voulez dire ?
– Blessé, c’est pas le terme, mais écorché, un écorché vif, trop sensible. Nous, il nous faut des managers, des battants !
– Pourquoi avez-vous été étonné qu’il prenne cet ascenseur ?
– Euh, disons qu’il n’y avait plus droit, enfin, ce n’est pas le terme. Disons plutôt qu’il est réservé aux gens pressés, ceux qui ont des responsabilités.
– Il n’en avait pas ?
– Il n’en avait plus.
– Qu’est-ce qui s’est passé ?
– Là, je ne peux pas vous renseigner, je ne suis pas dans le secret des dieux. Mais j’ai vu son nom disparaître de l’organigramme.
– Il était cadre ?
– Non, chez nous cela ne marche pas comme ça, nous avons un management moderne, par projets. Il a été chef de projet. Mais pour ça, il faut voir plus haut… »
Il pointait le plafond.
C’était peut-être le mobile du suicide.
Bernard se levait, il regarda son interlocuteur et se ravisa.
« Vous pouvez me montrer l’ascenseur en question ? Il s’arrête à tous les étages ou c’est un express ?
– Théoriquement, on peut l’arrêter. Mais personne ne le fait. Suivez-moi. »
Ils longeaient un couloir identique à tous les autres, obscur et déprimant.
« Et vous, vous y avez accès ?
– Pas enc… enfin je veux dire pas plus que n’importe qui, mais quand le secrétaire général m’a reçu pour m’annoncer ma promotion…
– Au sixième étage.
– Oui, au service des titulaires. Je disais, il m’a fait redescendre de son bureau en passant par là, il m’a dit que sa porte était ouverte et que je pouvais passer par le Komintern, il m’a même dit que je ne serais pas long à changer d’étage.
– Félicitations. Pourquoi ça s’appelle Komintern ?
– Faut dire Comm interne ! C’est un jeu de mots pour dire que c’est à l’usage interne.
– Une idée du Patron ?
– Je ne sais pas. Il n’y pas longtemps que je le connais. Je veux dire le Comm interne. Voilà, c’est ici…
– Merci. Merci de vos informations, au revoir… »
L’ascenseur était effectivement théoriquement accessible, sauf que la porte était cachée derrière un panneau d’affichage. Bernard essaya d’appeler, en vain, le voyant restait allumé, signifiant que la machine était bloquée sur un étage. Il attendit quelques minutes, puis tourna les talons. Il devait retrouver l’escalier et revint sur ses pas sans croiser personne. Parfois une porte ouverte donnait sur un bureau désordonné, certains avaient l’air d’être abandonnés.
Bernard se dit que plutôt que de redescendre il allait tenter l’ascension du neuvième étage. Il se demandait à quoi ressemblait le Patron et s’étonnait de ne pas l’avoir vu en portrait partout. Il avait peut-être de grosses moustaches noires et le sourcil broussailleux ?
Après trois étages de plus, il fut bloqué dans sa lancée. L’espace était lumineux, une moquette épaisse étouffait le bruit de ses pas et surtout une hôtesse plutôt revêche derrière une banque en bois exotique assez luxueuse lui barrait le passage.
« Vous ne pouvez pas passer, c’est en travaux.
– Je m’en fous ! »
Il exhiba sa carte, la fille n’eut pas l’air impressionnée, au contraire.
« Vous ne pouvez pas passer, la porte est fermée à clef, parce qu’ils changent la moquette, ils ont mis la colle aujourd’hui dans le couloir. Vous voulez prendre rendez-vous ?
– Je reviendrai.
– Sans rendez-vous, vous ne verrez personne.
– Je ne veux voir personne. »
Il repartit dans les profondeurs de l’escalier.