Chapitre 4
Bon, je reprends le fil de mon histoire. Il fallait bien qu’il en sorte quelque chose, la Cour des comptes reste pas des mois sans trouver de lézard. Mais quand même, j’ai regardé les bilans et les comptes de résultat des années précédentes. La pauvre Fabienne n’avait accès qu’à un budget de misère. Même si elle arrivait à en détourner mettons quinze pour cent, ce qui est déjà énorme, elle aurait pu mettre de côté au maximum vingt ou trente mille euros. Pourquoi elle aurait fait ça ?
Il fallait des complices. Ce serait le Roquet ? J’aimerais bien qu’il disparaisse, ne plus l’avoir dans les pattes, ne plus avoir à me protéger les mollets pour ne pas me faire mordre. Mais tout se tient, le système est auto verrouillé.
Alors, qui va trinquer ? Le Patron, qui ne pourrait plus devenir ministre ? Eh eh !
« J’ai besoin du dossier sur les financements européens ! »
La porte s’était ouverte sur un petit personnage grincheux, les lunettes métalliques dans un teint de cire et le cheveu dégarni en vilaine houppette grise sur le haut du crâne.
Il aurait pu frapper, dire s’il vous plaît, enfin faire autre chose qu’aboyer. Mais il ne sait pas.
« Quels financements, quelle année ?
– Tous les dossiers en financement direct sur l’année dernière et la précédente.
– Vous voulez quoi exactement ?
– Les comptes-rendus d’exécution ! »
Fallait le dire, au lieu d’aboyer, Roquet ! Mais il était déjà reparti agresser quelqu’un d’autre. Quelle promiscuité dans ces bureaux ! Cette Tour est vraiment abominable, pas un moment ni un endroit à soi, à tout instant on peut voir débouler n’importe qui. Sauf le Patron. Lui, il plane, jamais il ne passerait par ce couloir, il a trop d’envergure. Par contre, son Bouledogue en est très capable. Quand elle ne convoque pas dans son bureau, toutes affaires cessantes, elle peut fort bien débarquer à l’improviste, demander je-ne-sais-quoi, et piquer une colère monstrueuse et bruyante si elle n’obtient pas tout de suite ce qu’elle veut.
Je n’ai pas encore vu la Cour des comptes. Je ne sais pas si je les verrai, apparemment c’est pourtant leurs conclusions déposées au procureur qui ont déclenché l’affaire. Jusqu’où cela va monter ?
D’un autre côté… Enfin il se passe quelque chose ici, j’ai bien cru que j’allais mourir d’ennui. Mais pour savoir la direction que prend l’enquête, je dois acheter le journal. Plus rien ne filtre dans les bureaux, comme s’il ne s’était rien passé.
Le double suicide n’avait pas bénéficié d’une couverture nationale, mais avait occupé la presse régionale pendant quarante-huit heures, pas plus. Dès le deuxième jour, l’affaire semblait bouclée, la somme en jeu était même connue : un peu moins de quarante mille euros. Autrement dit, moins d’un an de salaire pour le couple.
Mais ils avaient laissé une lettre : peu importaient les conséquences judiciaires et financières, c’est la honte publique qu’ils n’auraient pas supportée. Fabienne avait été convoquée au commissariat le matin, dans le cadre de l’enquête préalable. Elle n’avait même pas essayé de se défendre et n’avait rien répondu, n’avait pas contacté d’avocat. Son mari n’était qu’à peine concerné par le dossier, au pire il aurait pu être accusé d’avoir accepté de servir de prête-nom pour une association bidon. Mais le soir-même, ils étaient morts, tous les deux. À une heure du matin.
Est-ce qu’ils en étaient ? Je ne sais pas, mais probablement. Difficile d’avoir une responsabilité ici sans en être, encore plus depuis que le Patron est là. Alors ils auraient dû se sentir protégés.
Tiens, je vais aller à la machine à café pour prendre des nouvelles, même si j’ai horreur de ça.
La Tour était calme, comme si ce qui était arrivé n’était qu’un banal incident sans importance. On aurait dit qu’une consigne muette était passée d’étage en étage à travers les couloirs sombres : il ne s’est rien passé, il ne s’est rien passé, il ne s’est rien passé !
L’effervescence se concentrait sur les sphères supérieures. On avait vu le Patron partir très tôt pour Paris, pour rencontrer son ami, l’actuel ministre. Et la lumière était restée allumée au neuvième étage une bonne partie de la nuit.
Du côté du bassin minier, il y avait du remue-ménage. Peut-être que des têtes allaient tomber, loin du Patron si possible, évidemment.
De retour au bureau, j’ai sorti les dossiers. J’ai épluché ceux qu’avait demandés le Roquet et n’ai rien vu d’intéressant. Pas l’ombre d’un détournement, évidemment puisque c’est moi qui les ai contrôlés. J’ai préparé les chemises sur les deux années concernées, avec les comptes-rendus d’exécution. Enfin, des copies. Je garde toujours les originaux discrètement rangés et travaille sur des photocopies que je fais circuler. Tant pis pour les forêts et pour le budget photocopies, mais après tout ce n’est pas mon argent.
Après ce travail, j’ai consulté les anciens dossiers du secteur de Fabienne, pour voir un peu quelles têtes pourraient tomber. Évidemment, il y avait eu du changement, mais avec le dernier répertoire des noms et des fonctions, je pourrai recomposer le puzzle des responsabilités.
Il fallait faire attention à cause de la proximité du couloir. Les bureaux sont si étroits que n’importe qui arrivant à l’improviste voit tout de suite quels sont les papiers étalés. Alors il faut ruser, mettre en évidence devant soi les dossiers inoffensifs et coincer les documents compromettants entre le mur et l’ordinateur.
Ce n’était pas facile de se cacher, parce qu’il fallait constamment revenir aux organigrammes. Hors de question de les laisser ouverts à la vue de tout le monde. Au bout d’une heure, ma conviction était faite. Ils étaient trois à pouvoir porter le chapeau, pour que l’enquête ne remonte pas jusqu’aux têtes. Un chef de service ici à la direction régionale, j’ai entendu son nom plusieurs fois, je crois que son cas est désespéré. Ensuite, ceux du bassin minier, ceux qui sur place ont signé les documents, les décisions d’une part, les ordres de paiement d’autre part. Ils sont deux, vu qu’on est en comptabilité publique. J’ai entendu parler de l’un des deux, pas plus tard que tout à l’heure à la machine à café. Sur l’autre, pas un mot. Bizarre. Je vais les suivre à la trace.
En sont-ils ? Seront-ils protégés ?
Pour le premier des trois, le chef de service, il était là avant le Patron. Je ne l’ai pas vu faire allégeance, je le connais un peu, je pense qu’il n’en est pas. Les deux autres, c’est à voir.
Je vais m’y employer…