Chapitre 3
Il avait reçu les rapports d’autopsie du matin. C’était rapide, mais le cas était simple. Tout est tellement simple dans cette affaire, sauf le mobile.
Manquait quand même un détail, l’arme.
Il avait déjà une certaine expérience des affaires criminelles, étant à la police judiciaire depuis cinq ans. Pas vraiment un choix, un concours de circonstances quelques temps après son entrée dans la police, une enquête compliquée dont il s’était bien dépêtré, de bonnes relations avec les supérieurs, avec les magistrats, un bon bagage universitaire, un passé au service de la nation, et hop, l’habilitation était venue presque toute seule, sans effort.
Depuis, il n’avait pas eu l’occasion de briller, les affaires étaient plutôt sordides, grises comme les murs. Pourtant il y passait le plus clair de son temps, sans conviction apparente. Mais il y consacrait assez d’énergie et de temps pour s’être fait larguer par sa femme.
Ça n’avait pas traîné, trois ans de mariage et hop, au panier. Heureusement, pas d’enfants. Pas même un chien. Ce qu’il regrettait le plus, c’était les beaux-parents. Il avait retrouvé avec eux un certain équilibre, alors qu’il souffrait encore de la séparation de ses parents à lui, et des déchirures qu’ils lui avaient fait subir comme à un vulgaire vieux paletot entre chiens de poubelle.
C’est pour cela qu’il évitait les chiens. Ses vieux avaient fini par trouver un compromis : lui d’un côté, le chien, qui était censé être son chien, de l’autre.
Alors, quand lui-même s’était séparé, cela avait été plus simple. Elle avait rencontré quelqu’un d’autre, normal il n’était jamais là. Et lui qui se croyait éperdument amoureux avait vu filer cette histoire entre ses doigts comme un ballon de baudruche mal ficelé qui foutrait le camp en sifflant. Quand il retombe après un petit tour minable et chuintant, on le voit par terre, c’était quoi ? Juste de l’air. Pas comme ces éclatements dramatiques qui laissent stupeur, chagrin et lambeaux.
Il avait pris l’habitude à la con de se saper tout le temps, flanelle grise, cravate. Sa femme, enfin son ex, le lui reprochait, lui disait qu’il était toujours au bureau, même sans y être. Ses collègues l’appelaient Milord, eux qui se la jouaient détendus et sûrs de leurs muscles, la veste molle et le réflexe dur. Il s’en foutait. Le sport l’emmerdait, le tir l’emmerdait, il en avait trop fait par le passé. Seule la natation avait grâce à ses yeux et le maintenait finalement en excellente forme.
Le dossier de l’institut médico-légal était donc sur son bureau, avec la navette. Il étendit la main vers lui.
Il n’avait plus sa bague, enlevée le jour-même où il avait vu sa femme embrassant ce con de prof de gym. Évidemment qu’il avait du temps, le prof de gym, c’est pas les copies à corriger qui l’étouffent, ni les dossiers ! Les beaux-parents ne l’aimaient pas non plus, l’autre, ils avaient pris parti pour lui, alors il avait dû claquer la porte un moment pour les renvoyer sur son ex, qui restait leur fille… Comment elle s’appelait déjà ? Je déconne !
Le dossier dit quoi ? Tir à bout portant, trace de brûlure sur le tissu, horizontal, angle de quarante-cinq degrés sur la gauche, à hauteur du péritoine, décès par hémorragie interne quinze minutes après la blessure. Il avait dû souffrir pas mal. Traces de poudre sur le tissu, mais apparemment une vieille munition, de même que le flingue. Un tir de gaucher.
Pourquoi ce gaucher de malheur se serait flingué dans l’ascenseur de son bureau ? Sur place, on n’avait rien retrouvé, pas de traces, pas de douilles, juste un petit bout de bois d’une quarantaine de centimètres de long, probablement sans rapport avec le drame.
La victime était seule. Un témoin l’a vue monter et, comme il attendait le retour de la machine, il avait suivi les voyants, jusqu’au neuvième. Même qu’il était étonné, c’est dans le procès-verbal. Pourquoi s’étonner qu’un type prenne l’ascenseur pour son boulot ? Personne ne lui avait posé la question. L’ascenseur, c’est un petit truc sans espace, pour trois ou quatre personnes, il est plus ou moins réservé aux grands chefs, et pratiquement personne ne l’arrête jamais aux étages intermédiaires. De toutes façons, le témoin est formel, il n’y a pas eu d’arrêt avant que tout soit bloqué au neuvième. Finalement, il était monté à pied et n’était pas là quand les pompiers sont arrivés.
Le procureur en personne s’était déplacé, moins d’une heure après les faits. C’est plutôt rare, mais c’est vrai qu’il était servi à domicile, à moins de cinq minutes du palais de justice. Pour lui, l’affaire était toute simple, un banal suicide, avec la mise en scène d’un dépressif qui veut emmerder le monde.
Sans doute que c’était un suicide, mais pourquoi se précipiter ?
Il manquait l’arme.
Détail pour le magistrat. Le mort portait des sous-vêtements en coton, caleçons, sous-chemise, sous-pull et un gros pull de laine sous un manteau. Il s’était flingué dehors, le coton absorbant le bruit et le sang, puis il avait eu la force de refermer son manteau et d’arriver jusqu’à l’ascenseur avant de s’effondrer. Résumé, toute l’affaire résidait dans la recherche de témoins extérieurs, puisque l’arme n’était pas là.
Or, des témoins, il y en avait, mais dans la Tour. À la réception, les filles connaissaient le bonhomme de vue et l’avaient trouvé effectivement très pâle, il était passé sans leur dire bonjour, chose qu’il ne faisait jamais. Pâle, mais pas titubant. L’autre type, celui qui voulait prendre le même ascenseur, ne l’avait pas vu affaibli, mais plutôt lent, comme un type déterminé, concentré, qui n’entend plus ce qui se passe autour de lui. C’est pour ça, d’après lui, qu’il ne l’avait pas attendu, alors qu’il n’était qu’à quelques mètres dans le bout de couloir menant à cet ascenseur interne.
Un suicide, mais quel motif ?
Marié. Une fille, pas de souci, même pas pour la scolarité. Pas de problème d’argent, pas de problème métaphysique apparemment. Au dossier posé sur le bureau, était accrochée par un trombone une photo d’identité. Un type sympathique, avec une allure de prof, le front un peu dégarni, les lunettes rondes et une barbe courte tirant sur le blanc, fendue d’un sourire chaleureux. Pas d’angoisse non plus pour le travail, un vrai fonctionnaire…
Pourquoi donc Monsieur A. se serait-il suicidé, sans même une lettre à sa femme ?
La première à voir, c’est la femme.
Il prit la voiture, sans téléphoner pour vérifier si elle serait chez elle. Il était certain de la trouver. Ces gens-là ont une vie bien réglée, où tout rentre dans des codes et des habitudes, même l’imprévu.
Ils habitaient une petite résidence récente pas loin de l’Université, remplie de profs et de fonctionnaires tranquilles. Quand il sonna, c’est la femme qui vint ouvrir, faisant sonner une série de clochettes joyeuses accrochées au-dessus de la porte, dont ils perçurent tous deux l’indécence en cet instant.
« Madame A. ?
– Oui.
– Bernard, police judiciaire. Je peux vous parler ? »
Il détestait donner son grade, et avait définitivement décidé de ne plus le faire lorsque les titres militaires, les capitaines et commandants et autres ficelés de l’épaule, l’avaient rattrapé et avaient envahi les services de police.
Elle n’avait pas répondu, mais l’avait fait avancer dans la maison. L’ameublement était modeste mais agréable, les murs étaient encombrés de livres, et, seul luxe, un piano occupait toute une partie du salon. Elle avait suivi le regard et en parla comme pour s’excuser.
« C’est notre fille, elle prend des cours au conservatoire.
– C’est bien !… Quel âge elle a ?
– Quinze ans.
– Comment elle vit ça ? »
À nouveau, elle ne répondit pas autrement que par un geste, indiquant un fauteuil. Elle s’assit en face et retira ses lunettes, qu’elle essuya d’une main distraite. Elle avait les yeux rouges de celle qui a pleuré toute la nuit. Le chagrin et la fatigue accentuaient les traits, creusaient les rides. Elle était de ces femmes sans beauté que l’âge et la joie de vivre embellissent. Il pensa qu’ils étaient bien assortis et que la fille devait être sympathique.
– Elle est chez mon frère. Ils sont partis ce matin. Il y avait trop de monde dans la maison…
– … Vous avez une idée du motif ?
– Pourquoi, mais pourquoi ? Personne ne lui en voulait !
– Mais lui-même, il était dépressif ?
– Vous aussi, vous allez faire semblant de croire au suicide !
– Donc pour vous, ce n’en est pas un ?
– Mais il aurait laissé une lettre, quelque chose, il m’aurait parlé, ou à sa fille !
– Fille unique.
– Oui, qui réussit tout, l’école, la musique, les amitiés.
– Quelle est votre profession ?
– Je suis au service gestion d’une petite entreprise de transport. Je ne gagne pas grand-chose.
– Ça va être dur pour vous ?
– Je n’en sais rien. »
Elle regarda le piano où trônait un petit bouquet de fleurs orange dans un vase ringard, enleva ses lunettes à nouveau pour les essuyer. Il laissa un moment de silence avant de reprendre.
« J’ai besoin de comprendre, de le comprendre pour voir ce qui s’est passé.
– Pas ce matin, j’ai des démarches à faire…
– Vous voulez que je vous dépose ?
– Merci. Non, je prends ma voiture pour aller chez mon frère. »
Il sortit en faisant attention de ne pas faire tintinnabuler les cloches, mais rien n’y faisait, la maison sentait les épices, la cuisine, le gâteau qui avait dû être cuit au four quelques jours avant, et lorsqu’il avait ouvert la porte un chat s’était précipité à l’intérieur en miaulant de bonheur.