Chapitre 2

885 Words
Chapitre 2 Du sang, c’est ce que la police avait d’abord trouvé dans l’appartement. Les gens du quartier avaient appelé. Tradition ici, de savoir ce qui se passe chez les voisins. Ça date des mines. Même si les corons en briques disparaissent, les traditions ne s’effacent pas. On savait tout, des coups de rein aux coups de gueule au sortir du baquet d’eau, alors que le bleu trempait déjà dans la lessiveuse pour se débarrasser du crassier. Des mariages aux cocufiages, des naissances aux enterrements, des coups de grisou aux coups de grève, Bouyéyé, vive la grève ! Alors tu parles, des coups de feu ! La dernière fois, c’était l’occupation de la fosse par les gardes mobiles en quarante-sept. C’étaient pourtant des gens tranquilles, des gens bien, des fonctionnaires, tu te rends compte ! Et elle, elle était montée, de Bruay à Lille, ce n’est pas rien ! Et voilà, morts, tous les deux ! On avait vu dans le quartier arriver d’abord les flics, puis les pompiers, qui étaient repartis assez vite. Mauvais signe, quand ils repartent trop vite, les pompiers. Chez nous, on les aime bien. C’est de l’Histoire, ça aussi. Mais les flics étaient restés, et pas seulement les nôtres, ceux de notre ville, mais des types en costume. C’était sérieux. Moi je parle encore de ça maintenant. Je ne me souviens plus si la télé régionale en a parlé. Moi, c’est par le journal que j’ai appris. Tout ça c’était dans les journaux, tout le monde y allait de son témoignage, et que je te les connaissais, et que j’ai entendu les coups de feu, et que j’ai eu peur et que j’ai appelé et que c’est-y pas malheureux ! Dans le journal, dès le lendemain, il n’était question que de suicide. L’un avait tué l’autre, puis s’était donné la mort. Moi je n’avais pas acheté le journal. Je ne l’achète jamais. Pourquoi dépenser, je le trouve au bureau. Parfois mon chef a découpé une connerie qui l’intéresse, mais c’est tellement rare. Il n’y a que lui qui l’intéresse, alors tu parles si c’est rare qu’il trouve quelque chose à se mettre sous la dent, le Roquet. C’est pas comme si c’étaient ses ennemis qui l’intéressaient au point de découper des articles sur eux. Là, je ne le lirais pas souvent, le journal. Encore que… Qui le connaît, à part la Cour et ses souffre-douleur ? Ce que je supporte le moins dans le bureau, même par rapport au chef, c’est la moquette, avec les puces qui reviennent chaque été. Et ce jour-là, j’arrive, je vois du monde dans mon bureau, la timbale de café à la main, et je vois une grosse tache marron par terre. Je m’apprête à gueuler, mais c’est tellement bizarre, les gens me regardent comme si j’étais Lazare ressuscité. « T’es pas au courant, apparemment ? – Au courant de quoi ? – Fabienne est morte ! – Hein ! Mais de quoi ? – Tu le fais exprès ou quoi, t’as pas lu les journaux ? – Ben non, hein, sinon je saurais ! – Regarde ! » J’ai vu leur photo. Enfin, lui je ne le connaissais pas, j’ai vu la photo de Fabienne, une photo plutôt vieille, elle avait les cheveux longs. Mais pourquoi elle a fait ça ? Y a rien dans l’article. « Alors, t’as vu ! – Ouais, c’est moche. Mais pourquoi ils ont fait ça ? – Mais enfin, t’es au premier rang pour le savoir quand même ! T’es quand même dans les comptes ! – Et alors, quel rapport ? – Mais elle a tapé dans la caisse, tout le monde le sait ! Si tu voyais l’état du chef ! – Je pouvais pas savoir, c’est pas mon secteur, on m’a retiré le dossier justement quand lui est arrivé. – Une chance pour toi ! – Et le Patron, vous l’avez vu ? – Tu parles – baissant la voix – comme d’habitude, l’air de ne pas y toucher, l’indifférence, moi je suis au-dessus de tout ça, je règne ! Par contre, son Bouledogue est surexcité. Elle menace la terre entière, et ça, ça trompe pas, ça va chauffer. – Bon, vous me laissez la place que je regarde un peu l’étendue des dégâts. Et pourquoi vous savez ça si c’est pas dans les journaux ? – Tout le monde le sait ! – Ouais, depuis ce matin… » Ça ressemble quand même bien à une tuile. Mais comment ont-ils fait leur compte ? C’est le cas de le dire… Elle, elle était sympa, motivée, elle croyait à ce qu’elle faisait. Je n’arrive pas à imaginer ce qui est arrivé. J’ai passé la journée dans le vague, à tripoter des papiers que je déplaçais d’un endroit à un autre sans comprendre ce qu’il y avait dedans. J’ai couru pour aller à la cantine et ne croiser que le minimum de monde et j’ai bouffé plus vite que j’ai jamais fait de ma vie. Sept minutes, tout compris, avec café. Parce qu’il est pas cher et pas trop dégueulasse. Pas envie d’aller en ville, retour au bureau. Heureusement, de toute la journée je n’ai pas vu le chef. Sacrée panique à bord. Il parait que le Patron a refusé une interview à la télé. C’est pas son genre, lui qui passe sa vie en campagne pour être ministre… Décidément, cette histoire est intéressante. Alors le lendemain, faut savoir faire des sacrifices, j’ai acheté le journal. Effectivement, ils avaient laissé une lettre, disant qu’ils ne supportaient pas la honte. Les journalistes avaient des informations sur les raisons du suicide. C’était lui qui l’avait tuée avant de se suicider. Une sale petite histoire de détournement, elle gérait les fonds par délégation, une partie était sous-traitée et elle avait trafiqué avec son mari une société bidon qui facturait de fausses prestations. Quand même, je sais bien qu’elle ne maniait pas des millions, et puis la sous-traitance, c’est pas grand-chose par rapport à ce qui se fait à l’interne. Alors pourquoi ? Et comment c’est sorti au grand jour ? Elle n’était pas idiote et connaissait la musique depuis des années qu’elle baignait là-dedans… Là, j’ai ma petite idée.
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