Chapitre 1
Il s’en était fallu de peu, mais c’était quand même trop tard. Les sirènes des pompiers avaient hurlé comme s’il était encore vivant. Le sang imbibait lentement la moquette lorsqu’ils étaient arrivés.
Pourquoi j’avais pensé aux insectes, aux cafards, aux puces, à ce moment-là ? À cause de la moquette.
Elle était là aussi. Toujours là.
Pâle quand même. Le couloir mal éclairé était rempli de monde. Le petit peuple terne des bureaux sortait des placards. Personne ne pouvait voir ce qui s’était passé, pas même le premier rang écarté par des pompiers nerveux qui demandaient de l’air. Ils étaient encore essoufflés, ils n’avaient pas attendu le maudit ascenseur toujours coincé par des chariots dégueulant de cartons d’archives en route vers leur dernière demeure. Personne au rez-de-chaussée n’avait pensé à les envoyer vers l’autre ascenseur, le Komintern comme le surnommait la toute petite élite qui s’autorisait à en faire usage, au risque de rencontrer le Patron.
Alors les yeux étaient braqués sur Elle. Personne ne songeait que l’autre, le Patron, pouvait être là. Les portes capitonnées étaient fermées, comme d’habitude. Seules les femmes de ménage pouvaient en baissant la voix raconter parfois le canapé, la table basse et les deux fauteuils profonds dans le coin opposé au bureau de ministre. Tu parles, de ministre !
Tous les couloirs du bâtiment étaient sans fenêtre, distribuant de petits bureaux encombrés d’armoires, de poussières et de cadavres divers. Chacun et chacune semblaient s’évertuer à s’enfermer, scotchant des papiers aux fenêtres sans rideaux pour éviter le soleil, épinglant des photos de montagne blanche ou de lagon bleu et des dessins d’enfant pour se rappeler qu’un jour ils avaient existé, entassant des cartons, toujours des cartons, toujours plus haut sur des armoires métalliques, jusqu’à empêcher l’air de circuler et la lumière de pénétrer vers le couloir.
Ils entendirent le claquement de la décharge électrique et se turent. Une deuxième fois, avec ce petit écho mou d’un corps qui s’arc-boute et retombe. L’entendaient-ils ou l’imaginaient-ils ? Cet évènement obscène au sein de leur monde éteint les avait soudainement hissés au rang de héros d’une série télévisée. Ils entendirent la troisième tentative de réanimation, puis le commentaire désabusé.
« Allez, on remballe, c’est fini. »
Le Roquet s’était précipité parmi les premiers, il redressa sa petite taille et d’un geste qu’il voulait autoritaire essaya, par un moulinet de bras, de repousser la foule.
« Allons, allons, retournez au travail, c’est fini. »
Il calculait déjà. Mais il se plantait, comme toujours. Rien n’était fini.
Personne ne les avait vus venir, mais une haie silencieuse s’ouvrit sur leur passage. La cavalerie, les tuniques bleues rentraient dans le jeu. Tous les spectateurs penchaient avidement la tête dans le sillage des uniformes. Ils la virent blêmir, Elle.
La mâchoire énergique alourdie par le pouvoir était contractée, les yeux noirs trop fardés scintillaient déjà d’une colère d’avance sous le rimmel. Elle aussi calculait bien sûr, mais plus vite que les autres : elle les savait prêts à la curée si elle vacillait.
La porte capitonnée restait obstinément fermée. Était-il là ? Cela se murmurait obstinément, et de plus en plus hostilement. Il est là, mais il n’affronte pas les problèmes, comme d’habitude.
Moi je n’en savais pas plus qu’eux, mais je pensais que non. Ils étaient trop solidaires au neuvième étage pour la laisser seule affronter la tempête qui s’annonçait.
Comique, quand même, cinq ans de pouvoir absolu et de manipulations pour en arriver là ! Oserais-je le dire ? La situation m’amusait. Aurait pu m’amuser si A. n’était pas mort.
Parce que ça, ça ne faisait pas de doute. Comme dit l’autre, tout le monde naît dans le sang de l’accouchement, mais qui naît une deuxième fois dans le sang périra dans le sang. Et j’ai repensé à l’autre histoire, vieille maintenant de quelques mois.