Chapitre 8
Si je pouvais voir des arbres depuis cette fenêtre, je croirais que c’est le printemps ! Il se passe quelque chose. Même cette maudite Tour frémit. Ce midi, j’ai vu les premières tables sorties sur les terrasses. Je viens au travail presque avec plaisir.
Finalement, le Patron n’est pas si à côté de ses pompes que je le croyais. Son histoire de projet, ça fait bouger les choses. Depuis la fameuse circulaire, le Roquet m’a collé dans les pattes d’un des nouveaux chefs de projet, en me disant « de le marquer à la culotte ». Les expressions sportives sont à la mode depuis qu’on est une b***e de jeunes. Le type que je dois surveiller n’est pas précisément un jeune, mais il a la foi et la naïveté d’un adolescent. Il croit à ce qu’il fait ! Dans cette Tour, à part des exceptions comme, je ne sais pas, le peintre en bâtiment par exemple, personne n’aime ni ne croit à ce qu’il fait. Lui, si. Derrière ses lunettes rondes, ses yeux bleus et son style vieille France, il y a un bonhomme au sourire communicatif, réellement au service des autres. Je ne l’ai pas dit au Roquet, sinon il commencerait à se méfier de moi, puisque ma mission c’est de faire le flic. Alors, je fais le flic, je fais des notes sur les réunions que j’ai eues, sur les gens que j’ai vus dans le cadre du projet, sur les contacts pris, sur les moyens financiers mobilisés. C’est ridicule, puisqu’il n’y a rien de secret, avec ce type tout se fait dans la transparence.
Son enthousiasme est communicatif, il croit qu’il peut changer les choses, et finit par le faire croire à tous ceux qu’il va chercher. Même à moi, qui ne croyais plus à rien et qui ne suis là officiellement que pour la comptabilité.
Le Patron a fait une réunion hier, je n’avais pas l’honneur d’être parmi les invités, c’est qu’il y avait du monde. D’une part la hiérarchie officielle, les vieux de la vieille, les barons, les ducs. D’autre part la hiérarchie en charge du Grand Projet, qui essaie de marcher sur la tête des premiers, des caciques. Et enfin les chefs de projet, plus ou moins au courant des enjeux. Le Roquet a dit que le Patron était très content de la tournure que prenaient les choses, qu’il n’y croyait pas lui-même quand il l’a lancée, mais qu’une vraie révolution culturelle était en marche. Alors, c’est qui ces petits gardes rouges lancés contre le Quartier général, les chefs de projet ?
Pour le moment, son Bouledogue observe, prudemment. Elle soutient officiellement tout ce que dit le Patron et ne parle jamais sans commencer par « le Patron a décidé de », ou « le Patron pense que », mais j’ai bien vu qu’elle attendait de voir comment les choses allaient évoluer. Elle non plus n’y croit pas au Grand Projet, c’est juste une formule de discours qu’on affiche dans l’allocution de politique générale de début d’année, mais qu’on oublie très vite.
Personne ne parle de l’Affaire, et l’Affaire ne fait pas parler d’elle. Plus d’enquête, plus d’articles dans les journaux, plus de commentaires. Il ne s’est rien passé.
Pourtant, moi je sais qu’il s’est bien passé quelque chose.
J’ai voulu remonter au début de l’histoire et j’ai regardé comment les deux responsables de Fabienne avaient été nommés sur leur poste dans le bassin minier. Voix prépondérante du Patron au Conseil, alors qu’ils n’avaient pas l’ancienneté. Ni les compétences, la suite l’a montré. Ensuite, les deux compères ont poussé à la consommation, il fallait dépenser, évidemment, puisqu’ils prélevaient leur commission. C’est justement ce qu’a relevé la Cour des comptes, ce qu’elle a transmis au parquet comme le reste de l’Affaire. Eux, ils ne se sont pas suicidés, ils remboursent vaguement et comptent bien passer à travers les poursuites judiciaires.
Plus Fabienne en faisait, plus ils touchaient. Malheureusement, elle n’est pas là pour le raconter. J’ai bien vu aussi que cette commission ne pouvait pas être versée sans un aval des services du Patron, et que le contrôle des comptes, c’est le Roquet qui l’a fait.
Combien sont-ils à toucher ? Le Patron « pèse » le dixième du chiffre de la France entière, il aime à le dire. Cent mille salariés !
Qu’est-ce que c’est face à cela, le Grand Projet ? Un écran de fumée ou bien la volonté sincère du Patron de remettre les pendules à l’heure et de relancer la machine en bousculant si nécessaire tous les vieux chefs accrochés à leurs bâtons de maréchaux ?
Je ne sais pas. Mais j’aime bien A., le petit soldat, le petit chef de projet qui y croit, qui ne voit rien des calculs qui se font au-dessus de sa tête et des bagarres pour le pouvoir. Je voudrais bien savoir s’il est aussi naïf qu’il en a l’air. Depuis longtemps, je me pose la question.
Ça m’agaçait, j’avais besoin de savoir, alors un jour je n’ai plus tenu..
« Allô ? Oui, bonjour, c’est moi.
– Il y a quelque chose qui ne colle pas dans les comptes ?
– Non, pas du tout, mais j’aimerais bien savoir ce qui s’est passé à la dernière réunion avec le Patron. Mon chef m’en a parlé, mais j’aimerais bien avoir ton point de vue.
– Pas de problème. Tu veux que je vienne ?
– Si tu veux bien. On va déjeuner ensemble ?
– D’accord, à quel endroit ?
– Rue de Gand ?
– Au restaurant des chefs ? Dis donc, t’as eu une promotion !
– Sûrement pas ! Rue de Gand, pas Porte de Gand. À la pizzeria tiens, c’est pas cher.
– D’accord. Midi et demi, ça marche ?
– Ça marche. »
J’espérais bien arriver à lui tirer les vers du nez.