Chapitre 9
Bernard entra dans la Tour, du pas décidé de celui qui sait exactement où il va. Enfin presque. Il avait encore à trouver l’accès de ce maudit ascenseur direct, qui lui éviterait les neuf étages à monter par l’escalier. Il refit donc le tour de l’accueil, et se dirigea vers le petit couloir qu’il avait repéré la dernière fois. Après une porte à double battant, il trouva un autre couloir qui débouchait effectivement sur ce qu’il cherchait. Il appela la machine qui se trouvait comme de bien entendu au neuvième étage.
Au bout de quelques secondes, il rentrait dans une cage, construite pour deux personnes, trois au maximum. Elle était repeinte depuis peu, certaines parties métalliques étaient encore recouvertes de papier adhésif pour éviter qu’elles ne soient maculées. Le plafond était tapissé de plaques rectangulaires perforées blanches. C’était des matériaux utilisés habituellement pour réduire les réverbérations et les bruits pour les faux-plafonds, mais de plus petite taille. Il inspecta rapidement, passa la main sur le revêtement, sans rien remarquer. Puis il regarda sa montre chronomètre, appuya sur le bouton du neuvième étage.
Le mécanisme n’était pas rapide. Vingt-deux secondes. Un chiffre facile à retenir.
Il sortit enfin sur le couloir où A. était mort. La moquette était neuve, d’une couleur claire, genre pêche, qu’il trouva d’assez mauvais goût, mais l’ensemble contrastait agréablement avec la tristesse des étages inférieurs. Le couloir desservait d’abord une grande porte en bois massif ne portant pas d’inscription, qu’il identifia comme celle du Patron. Il s’avança vers un petit bureau sans porte, donnant directement sur le couloir, où l’attendait avec curiosité un homme sans âge, mais avec une petite moustache.
Faisant mine de chercher lentement sa plaque, il en profita pour observer l’organisation des locaux. Sur la droite, un bureau assez vaste, cuir noir et meubles noirs, débouchait sur une petite porte fermée, qui donnait directement chez le Patron. Sur la gauche, une porte en bois massif elle aussi, mais plus récente, était ouverte et deux personnes le regardaient avec condescendance. Une femme brune, l’œil lourd et maquillé, le scrutait sans pudeur. Devant elle, un homme en costume clair était debout, penché vers elle, la tête tournée vers la porte comme s’il avait été interrompu dans sa conversation. Il se redressa et se dirigea vers la porte avec une nonchalance affectée, le menton volontairement volontaire. Avant qu’il ne soit arrivé, Bernard avait sorti sa carte au planton et claironné :
« Police judiciaire. Je voudrais parler à votre Patron. »
Le type n’avait pas bronché, mais Bernard avait vu passer dans ses yeux une lueur, étonnement plus qu’inquiétude, avant que la porte ne soit refermée.
Le planton était terrifié de l’incongruité de cette irruption policière dans ce monde si clos et si bien pensant. Il bredouilla :
« Mais… il est très occupé, il ne reçoit que sur rendez-vous. Et en ce moment, il n’a plus de chef de cabinet. »
Le planton avait machinalement regardé sur la gauche, puis s’était tourné vers la porte de droite refermée.
« Eh bien, donnez-moi un rendez-vous.
– Je vais consulter l’agenda. »
Bernard le suivit de quelques pas quand il rentra dans le bureau vide du chef de cabinet. Tout était très clair, sauf les meubles, et le regard était immédiatement aspiré par la vue sur les toits à travers de larges baies vitrées. Il comprit instantanément toute la symbolique du changement d’étage, l’accès à la lumière et à l’altitude, pour lesquels les neuf étages de la Tour suffisaient, à la proportion de la ville. L’employé consultait l’agenda, empêtré dans les injonctions contradictoires et faisait semblant de chercher pour gagner du temps.
Bernard en profitait pour détailler le paysage étalé sous le soleil. Les toits de tuile paraissaient verticaux, fumant sous les rayons matinaux rasants, le dédale des rues du vieux centre était marqué par le sillon de longues toitures étroites, encadrées d’un trait sombre, les bordures de briques de pignons légèrement plus hauts. Le beffroi émergeait d’un reste de brume et, sur la cathédrale qui paraissait toute proche, les ailes d’un ange de bronze vert étincelaient. Sur le grand bureau noir, trônait une sculpture de verre reproduisant cet ange, traversé d’un jeune soleil.
Bernard qui travaillait dans cette ville depuis des années n’avait jamais vu cette perspective. Il en aurait oublié le motif de sa visite au neuvième étage, si le planton ne s’était raclé la gorge, qu’il avait manifestement sèche.
« Est-ce que demain c’est trop tard ?
– Non, ça ira.
– Alors demain à dix-neuf heures.
– Parfait.
– Je note quoi, enfin qui ?
– Bernard, police judiciaire.
– Et le motif ?
– Élémentaire, mon cher : la mort de Monsieur A. À bientôt ! »
Il ressortit du bureau avec la curieuse impression qu’on l’espionnait derrière la porte fermée. L’ascenseur n’avait pas bougé, comme il se doit. Le temps de descendre, il sortit son arme de service qu’il glissa dans la ceinture de son pantalon et commença à boutonner consciencieusement le manteau qu’il avait gardé sur le dos. Au rez-de-chaussée, il fermait le dernier bouton. Il respira profondément, appuya sur la commande du neuvième et entreprit d’ouvrir le plus vite qu’il pouvait son manteau. Il avait eu le temps de prendre en main son arme avant d’arriver à l’étage, il posa le canon sur son estomac, tenant le revers du manteau de l’autre main, mais toute l’opération avait duré un peu plus que les vingt-deux secondes, la cage était déjà immobilisée.
Il resta un instant dans la même position, réfléchissant à la manière dont avait pu opérer A., s’il s’agissait réellement d’un suicide, l’arme toujours pointée vers lui. Il s’apprêtait à commander la descente lorsque la porte s’ouvrit brutalement. À cause de la moquette, il n’avait rien entendu arriver. La femme brune était face à lui, éberluée, le bras encore tendu sur la poignée. Elle était habillée en bleu électrique et portait une chaîne en or au cou, des collants noirs. La coiffure en mèches tentait de contrebalancer la mâchoire carrée, presque masculine, et le regard noir était souligné d’un rimmel d’encre sur les cils. Elle renvoya la porte du même geste énergique, sans un mot, sans manifester d’émotion.
Bernard appuya sur le bouton du rez-de-chaussée en se disant qu’elle avait du cran et qu’elle ne se laisserait pas facilement démonter s’il fallait l’interroger à fond un jour.
Il entreprit de détailler à nouveau la cage de l’ascenseur. Quelque chose dans le plafond l’intriguait. Il suivit du doigt les rainures marquant l’alignement des plaques et se trouva avec un peu de peinture sur les doigts. Cette peinture était épaisse, grumeleuse presque, avec des effets de relief en petites gouttes qui mettaient plus longtemps à sécher. Il s’essuya le doigt sur la paroi, entrouvrit la porte qu’il maintint du pied pour bloquer le mécanisme, car il n’avait aucune envie de se retrouver une deuxième fois nez à nez avec la brune charbonneuse. Il fouilla dans ses poches et trouva ce qu’il cherchait, un cure-pipe hérité du temps où il était un fumeur occasionnel de tabacs hollandais. Il entreprit de suivre méthodiquement les rainures, et découvrit à un endroit une irrégularité, un ensemble de quatre plaques constituant un rectangle à part, à peu près au milieu. Il gratta précautionneusement le tour du rectangle, trouva d’abord une couche d’enduit assez épaisse, puis sentit une résistance sous l’un des petits amas de peinture épais qui fermaient les quatre coins du rectangle. En grattant un peu plus énergiquement, il vit apparaître la surface métallique brillante d’une tête de vis.
Il rangea son outil dans sa poche et sortit en repoussant la porte. La machine repartit immédiatement vers le neuvième étage.
Il sourit en pensant à la tête furibarde de la bonne femme attendant là-haut.