Chapitre 10
A. s’est présenté au restaurant à l’heure, ponctuel comme toujours, poli comme toujours, saluant les propriétaires. Souriant comme toujours, il est venu à ma table, il a déboutonné son gros manteau de laine, défait son écharpe, frotté les lunettes et essuyé le bout du nez avec un mouchoir en papier.
Il m’a demandé si j’avais choisi et comme je faisais signe que non de la tête, il a levé la main avec deux doigts en V, lançant à l’adresse d’un des frères « deux plats du jour et deux bières ». Il connaît mes habitudes, je n’aime pas dépenser et la bière est offerte avec le plat du jour. Après, nous avons parlé.
« Qu’est-ce que tu veux que je te raconte, que tu ne saches déjà ?
– La réunion du Patron, c’était comment ?
– Très lourd, très coincé, je ne sais pas pour quelle raison il nous avait réunis dans une des salles historiques de l’hôtel particulier, c’est beau, il y a des moulures au plafond, mais c’est trop petit, on était serrés comme je ne sais quoi. En plus, ils avaient organisé ça n’importe comment, une table tout en longueur, Jésus et ses disciples au milieu, et d’un côté toute la hiérarchie institutionnelle, de l’autre la hiérarchie politique du Projet, en train de se regarder en chiens de faïence. Ah oui, j’oubliais Marie-Madeleine à la droite du Patron. Parce qu’avec ses jupes courtes et ses collants, je ne la vois pas en Sainte Vierge !
– Alors toi, tu étais dans le camp des nouveaux chefs ?
– Sûrement pas, moi j’étais là comme otage, pour montrer qu’on fait « management par projet », comme dans les entreprises modernes.
– Tu as parlé ?
– Pourquoi faire ? Pas un mot, qui veux-tu qui s’intéresse au travail concret ? D’abord, il aurait fallu qu’il y ait du temps pour parler. On a eu droit à quarante-cinq minutes de discours, j’ai vérifié à ma montre. On a démarré avec presque une heure de retard, à cinq heures, parce que Monsieur et Madame avaient des choses importantes à faire. Ils sont donc arrivés en retard, ils ne se sont pas excusés, et après on a eu exactement trois quarts d’heure sur l’état du monde, l’avenir de l’humanité et le grand dessein de notre grand architecte presque ministre. Moi, je n’en pouvais plus. Mais il a quand même dit qu’il n’aurait pas cru que le Projet fonctionnerait aussi bien. Sans un mot de remerciement pour ceux qui le font marcher, bien sûr.
– Tu es d’accord avec ses idées ?
– Avec ce qu’il dit, et même la manière dont il le dit, oui je suis d’accord. Tu sens que le type est peut-être pompeux, mais qu’il a des valeurs.
– Tu crois que tu as été choisi parce qu’il savait d’avance que tu serais d’accord avec ce qu’il allait dire à propos du travail que tu fais ?
– Houla, c’est compliqué ta question. Personne ne m’a demandé à quoi je croyais. Je ne pense pas que ce soit lui qui m’ait choisi.
– C’est qui alors ?
– C’est mon chef, tu sais bien, c’est lui qui m’a donné la chance de développer des idées nouvelles et de les mettre en application. Et c’est lui qui m’a proposé au Patron, et ça tombait bien, le Patron voulait des idées neuves et des gens qui sachent les mettre en application.
– Alors les choses vont vraiment changer ?
– Inch Allah ! Si tu avais vu la tête des vieux de la vieille, les directeurs de service et toute la hiérarchie classique…
– Mais tu y crois, toi, au changement ?
– Moi, je crois qu’il y a toujours quelque chose à faire et que ce que tu fais au service des autres, eh bien ça sert toujours.
– Au service des autres… C’est une position philosophique ?
– Tu poses bien des questions bizarres aujourd’hui… Pour moi, ce n’est pas philosophique, c’est une manière de vivre, c’est ce qui me tient debout, ce qui me fait marcher !
– Mais les autres, je ne parle pas des gens avec qui tu travailles, je te parle de ceux que tu côtoies dans ces réunions de chefs et de chefs des chefs, qu’est-ce qui les fait marcher, qu’est-ce qui maintient leur cohésion ?
– … Je n’en sais rien… Et tu veux que je te dise, je m’en fous, moi je fais avancer ma petite part d’utopie, et si ça plaît pour une fois, c’est tant mieux.
– Tu ne crois pas au prophète, à l’architecte illuminé ?
– Joker.
– Et son Bouledogue ?
– La grosse ? On a eu droit aussi à son cirque. The executive woman, et je te tape sur la table, et je veux des résultats, et on va suivre l’avancement jour par jour, heure par heure s’il le faut.
– J’imagine que certains devaient faire la gueule.
– Évidemment, au nom du Grand Projet, c’est les pleins pouvoirs qu’elle prend, pour le compte du Patron.
– Ils ont parlé de l’Affaire de Fabienne ?
– Non. Mais tu sais, il n’y a plus que toi qui en parles. J’ai juste glané au passage – je ne sais plus qui l’a dit – il faut éviter les dérapages malheureux et encadrer les projets. Personne n’a relevé, j’ai pensé à ce que tu m’as raconté de cette histoire lamentable… Bon, on ne va pas se couper l’appétit. »
Il se mit à manger posément, s’essuyant le menton pour ne pas salir sa chemise ; avec une certaine méticulosité que je lui avais déjà remarquée. Il finissait toujours son assiette, quels que soient le volume et la qualité de ce qu’il mangeait, même s’il n’aimait pas. Il soignait chaque fourchette pour qu’elle soit suffisamment remplie pour constituer une vraie bouchée, mais pas trop pour que pas une miette ne se perde avant d’arriver à sa bouche. Il lui arrivait comme ça de façonner le volume exact de ses aliments durant plusieurs secondes, avec l’air pénétré de quelqu’un qui se pose à toute heure du jour les questions essentielles.
Dans ces cas-là, mon sentiment est partagé entre exaspération, amusement et fascination. Cette manière de ne rien perdre, de gérer l’instant comme une éternité et la miette comme la Providence, me plaît, je m’y retrouve assez bien, mais je comprends que ça puisse agacer prodigieusement.
Est-ce qu’il est aussi naïf qu’il veut le faire paraître ? Peut-il être parachuté dans le panier de crabes au beau milieu de notre gigantesque boutique, sans appartenir à leurs réseaux, sans venir de leur monde, sans présenter de garanties ? Son chef, par exemple, je sais bien que lui en est, alors est-ce qu’il aurait pris le risque de chaperonner sa candidature dans le Projet sans la caution de leur maison ?