Chapitre 11

986 Words
Chapitre 11 Le point sur cette affaire, qui n’en était pas une, histoire de boucler le dossier. Voilà ce qu’avait demandé le procureur, en glissant au passage que le rendez-vous pris pour le lendemain avec le Patron était à l’eau. Rendez-vous important à Paris… Comme le proc s’était dérangé pour les premiers constats, c’était lui aussi qui voulait conclure, disait-il. Bernard lui avait arraché un répit d’une demi-journée, histoire de faire un briefing avec les collègues. Ils étaient quatre dans la pièce. Les photos de A. couché sur la moquette étaient épinglées au mur. A. était d’abord tombé en avant d’un bloc, face contre terre avec les pieds encore dans l’ascenseur, puis avait été retourné sur le dos, position dans laquelle il était mort pendant que les pompiers essayaient de le réanimer. La moquette grise portait deux taches de sang différentes bien visibles, correspondant aux positions successives du corps. Bernard résuma le rapport d’autopsie et les analyses effectuées ensuite au laboratoire scientifique. La balle était entrée par la droite, avait détruit une partie de l’intestin, puis perforé le diaphragme et fait exploser le foie, avant de se loger dans une côte à la base du poumon gauche. L’analyse concluait à un tir touchant, sans doute porté par la main gauche de la victime, avec l’intention de viser le cœur, sans l’atteindre, par maladresse ou à cause de la gêne occasionnée par le manteau qui était rabattu sur l’arme. Les traces de poudre en attestaient, et sans doute l’explication du fait que personne n’ait entendu le coup de feu. Le mort avait mangé avant de partir, tartines beurrées et café au lait. Pourtant, il avait très mal digéré un gâteau avalé la veille, trop chargé en beurre. En parlant, Bernard ne pouvait s’empêcher de penser à la maison du mort, à sa femme, au piano, à l’odeur de fourneau et de douceur de vivre familiale. Des traces de poudre avaient été relevées sur les doigts d’une main, mais il était impossible de savoir si elles venaient du port de l’arme ou du maintien des pans du manteau par-dessus. L’arme n’était pas identifiée, elle n’était pas enregistrée et datait de la dernière guerre. La balle avait été analysée, la surface était oxydée et la force de pénétration était anormalement faible, probablement du fait de mauvaises conditions de conservation de la poudre, même si l’analyse ne correspondait pas entièrement aux normes de fabrication d’il y a plusieurs dizaines d’années. Il y avait encore dans le rapport la mention d’un malheureux bout de bois, qui n’apportait aucune information, ni empreintes, ni A.D.N. « Voilà tout ce que j’ai sous la main comme éléments. Un type heureux en famille, sans histoire, qui se serait flingué dans l’espace minuscule d’un ascenseur sans toucher à son arme et qui aurait trouvé ensuite le moyen de s’en débarrasser… – Eh Milord, le crime parfait dans l’espace clos, c’est un bon dossier pour toi ! – Le proc refuse totalement l’hypothèse du crime. Pour lui, c’est un suicide, il se fonde entièrement sur la position de l’arme au moment du tir et sur le fait que notre type soit gaucher. Ça se tient, mais ça ne résout pas la question de savoir où est passée la pétoire. – Et sur l’origine du calibre, t’as des tuyaux ? – Non, il n’y a pas d’enregistrement. Il faudrait ratisser d’abord la famille pour voir s’il n’y aurait pas des résistants qui se seraient gardé un souvenir. Ensuite visiter les milieux de collectionneurs. C’est une arme de service de la Wehrmacht. – Et ton type, c’est pas lui le collectionneur ? – Je ne pense pas, sa femme n’a jamais entendu parler d’une arme à feu et n’en a jamais vu chez eux. Il me faudrait du temps, mais le proc m’emmerde pour se débarrasser du dossier. J’ai l’impression qu’il s’y est retrouvé par hasard parce qu’il était juste à côté et que maintenant il veut s’en débarrasser. – Il a qu’à le refiler au substitut ! – Il veut pas non plus. – Font chier avec leurs vapeurs… Mais est-ce qu’il y a un seul motif pour que ce type se flingue ? Une histoire de cul, des dettes, enfin je sais pas, quelque chose, quoi ! – Rien. Rien de rien. À peine une histoire de boulot, mais comme son poste est assuré, ça finit au bout du compte par une mutation, et dans un bureau qui n’est pas plus éloigné de chez lui qu’avant. Rien, je te dis ! – Pas d’arme, pas de mobile, pas de courrier d’adieux. Comment il veut conclure un dossier pareil, le proc ? – Pour lui, le type s’est flingué dehors et il a réussi à monter dans l’ascenseur après. – Logique. Moi, je me flinguerais, j’irais tout de suite dans un ascenseur. Pas vous ? – Non, moi, ch’sais pas, j’irais boire un coup. – Ouais. T’as pas besoin de te flinguer pour ça… » Ils se turent. Bernard se tourna vers les photos, parmi lesquelles un gros plan ridicule du bout de bois. Ils firent de même, alors il ajouta la photo de A. du temps de son vivant, avec son sourire et ses lunettes rondes. « Il n’a pas une tête de dépressif… Et t’as une piste sur l’endroit où serait l’arme ? – J’ai fait livrer trois tonnes de gravats au labo. C’est une benne qu’était à côté du bâtiment. Ils trient et j’attends le résultat. Mais au premier sondage, il n’y a rien d’intéressant. – Et dans ce p****n d’ascenseur ? – Rien. Tu penses bien qu’il a été inspecté. Ils ont regardé dans la soute, au cas où le type aurait réussi à faire passer son arme je ne sais pas comment entre l’ascenseur et le mur. Rien. Mais je vais quand même y retourner. Tout a déjà été repeint, je ne sais pas pourquoi. Dans le rapport initial, personne ne parle d’une trappe au plafond, alors que j’en ai trouvé une sous la peinture. – Tu crois qu’il y a un double fond, comme les malles des types qui coupent leur femme en deux au cirque ? – J’en sais rien, des trucs à vérifier, c’est tout. Tout est changé, la moquette, la peinture… Je ne vois pas ce qu’il pourrait y avoir à cacher, et qui aurait intérêt à s’en charger après la mort de ce type… Et puis j’aimerais bien savoir ce qu’il a fait de ses gants. – Ils n’étaient pas dans ses poches ? – Non. Et personne n’a parlé de gants dans les témoins qui l’ont vu rentrer. – Il est chiant, ton client ! – Ouais. Je vais dire au proc qu’il est impossible de clôturer un dossier avec autant de questions pas réglées. Vous êtes d’accord ? – Fais ton rapport, tu verras bien ce qu’en dit le boss. – O.K. »
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD