V – Le marionnettiste sur le sable

485 Words
V LE MARIONNETTISTE SUR LE SABLEDeux transats sur le sable suffisaient à son bonheur Allongé sur une chaise longue, le marionnettiste semblait s’être assoupi. Sa poitrine se gonflait à peine, sa respiration se voulait silencieuse et maîtrisée. Il ressemblait à un insecte au repos. Un justaucorps noir moulait l’intégralité de son enveloppe charnelle : ses membres, son torse et son cou. Une cagoule enserrait son crâne, et des gants de chirurgien ses doigts, paumes et poignets. Il ouvrit les yeux et détailla le parasol placé au-dessus de sa tête. La toile bleue, les baleines noires et le pied blanc en acier. À quelques mètres de lui, une mouette immobile se tenait sur une patte, sa seconde patte étant relevée. Une position inconfortable mais qui n’avait pas l’air de l’être puisque l’oiseau était empaillé. Il s’assit et enfonça ses chaussons noirs dans le sable fin. Il aurait aimé laisser les empreintes de ses pieds nus au plus profond de cette fine couche de sable mais il n’en était pas question. Il devait rester prudent et ne laisser aucune trace. La pluie avait cessé et le soleil avait refait une timide apparition. La lumière envahit son esprit. Tout lui sembla clair. Désormais il savait qui il était et ce qu’il ne serait jamais, ce qu’il aimait et ce qu’il détestait. Il n’était pas un saltimbanque, pas plus qu’un troubadour. Il haïssait les bonimenteurs, les poètes de rue, les chanteurs. Il ne supportait pas ceux qui parlaient fort ou poussaient la chansonnette. Il chérissait le silence et aimait jouer avec son corps. Il était le marionnettiste. Il raffolait des scénographies parfaites. La mise en scène qu’il venait d’achever était aboutie, les détails soignés et la teinte dominante d’un bleu azur rendaient le tableau théâtral et estival. Tout comme le premier transat qu’il occupait, le deuxième était en tissu rayé, alternance de b****s blanches et marines. Le bleu évoquait l’océan, les embruns et donnait à la maison un petit air de vacances. Le portable posé sur la table basse en acier chromé se mit à vibrer. Le marionnettiste prit l’appel. — Allô. — C’est moi. Je t’attends. — Enfin, je désespérais d’avoir de vos nouvelles. — Je suis de retour. Il raccrocha et respira profondément. Tout comme les plus grands marionnettistes, il gardait ses secrets de fabrication et ses savoir-faire pour lui seul. Pourtant, si jusque-là il avait œuvré en solo, il avait trouvé son maître et ce maître l’espérait. Il se leva, fit quelques pas et se retourna pour contempler son œuvre. Cette mise en scène était exemplaire. Quoique ? Demain, il déposerait trois coquillages blancs aux pieds de la mouette. Son tapis de sable blanc, son parasol bleu, ses deux chaises longues et sa mouette formaient un étrange tableau conçu par et pour lui, ici devant la façade de sa maison de poupée. Il délaissa le sable, marcha sur le sol cimenté du hangar, et attrapa son sac à dos suspendu à une patère – ce sac contenait sa tenue de ville. Il composa le code sur le boîtier. L’alarme activée, il sortit du hangar. Le soleil l’aveugla. Son maître l’attendait ailleurs.
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