IV – La demeure de Mia

1051 Words
IV LA DEMEURE DE MIABruxelles Assise sur un tabouret face à l’îlot de la cuisine, son sac à ses pieds, Mia sentit une vague de haine la submerger. Non, elle ne tuerait pas le marionnettiste, elle ferait mieux. Elle allait le liquider, non pas comme elle l’aurait fait avec une affaire courante mais avec l’application du sens littéral qu’a le terme de liquidation, elle liquiderait cet être abject pour le rendre à son état liquide. Elle voulait le liquéfier en écrasant cette vermine du talon. Désagréger cet homme pour que son enveloppe charnelle disparaisse de la surface de la Terre. Vite, elle devrait agir vite et ne pas songer aux conséquences d’un tel acte. Mais en était-elle capable ? Mia n’avait pas connu les grands-mères aux confitures de figue ; elle avait à peine appris l’amour parce qu’elle avait compris la haine trop jeune. Elle fit pivoter sa main maculée de noir par l’encre d’imprimerie du journal. Au cœur de sa paume, une vieille cicatrice barrait sa ligne de vie. Brisure, cassure, souvenirs. Les parasols bleus de la plage du Pradic la hantaient encore, dix ans après l’effroyable tragédie personnelle qu’elle gardait secrète. Et il y avait eu Lucas, qui l’avait réconciliée avec la vie. L’amour lui était tombé dessus, au sens littéral. Pour Mia, rencontrer un homme tel que Lucas avait été un choc. À trente-cinq ans, il débordait d’amour sincère pour elle, la jeune fille de vingt-sept ans qui avait si peu à lui offrir. Alors elle avait plongé sans réfléchir, laissant Lucas la porter vers un bonheur qu’elle croyait inaccessible pour une fille comme elle, en proie à des démons. Leur histoire d’amour avait eu un début merveilleux et une fin déplorable, une fin que Lucas avait vainement tenté de repousser. Ses limites atteintes, il avait claqué la porte, la laissant dans cette maison vide de vie. Elle avait la certitude qu’il ne quittait pas le domicile conjugal pour aller se réfugier dans les bras d’une autre femme. Simplement, il ne la supportait plus parce qu’elle avait fait en sorte qu’il en soit ainsi. Elle ne l’avait pas retenu car elle l’aimait trop et ne voulait pas l’entraîner avec elle dans un gouffre sans fond. Le soir de la rupture, il s’était drapé dans une formule convenue et assassine. « Faisons un break », lui avait-il asséné ; la formule sur l’instant avait pris la forme d’un coup de poignard dans le dos. Erreur, l’épée de Damoclès se tenait au-dessus de la tête de Mia depuis des mois ; épée qu’elle avait réussi à placer insidieusement en adoptant un comportement détestable. D’ailleurs, Lucas n’avait pas vraiment claqué la porte, pas de claquement, nul éclat de voix, uniquement une conversation entre adultes qui s’était soldée par cet horrible « break ». Un « break » n’est pas une coupure franche, avait-elle cru entendre. Mais la réalité était tout autre, le fil de leur liaison se distendrait très vite et casserait insidieusement. Deux années de bonheur, deux mois pour laisser le fil de leur amour devenir un fil barbelé et l’espace d’un battement de cils de l’homme qu’elle aimait pour effacer leur passé commun. Elle avait tout fait pour en arriver là, le poussant à bout, ne lui laissant aucune autre solution que celle de l’abandonner. S’il n’avait pas pris la décision de lui-même, elle aurait de toute façon rompu. C’est elle qui avait tout fait pour qu’il la quitte, poussant le vice jusqu’à devenir odieuse, suspicieuse sur son emploi du temps, ingérable avec des sautes d’humeur, invivable au quotidien pour en arriver à cette fin. Elle haïssait ce que le marionnettiste avait fait d’elle. Elle frissonna. C’est à Bruxelles, dans les bras de Lucas qu’elle avait appris à ne plus avoir peur. Elle lui en était reconnaissante d’avoir contribué à la rendre moins craintive, à panser ses plaies inavouables. Il avait su lui chuchoter les mots apaisants pour repousser ses états de panique incontrôlés, l’enlacer en pleine nuit après un cauchemar, lui redonner confiance en elle. Aurait-il agi de la sorte s’il avait su qu’elle lui avait menti sur son passé, sa famille et aussi sur la raison qui occasionnait ses paniques nocturnes ? Il l’imaginait fille unique, elle ne l’était pas. Il la pensait brouillée avec ses parents, elle ne l’avait jamais été. Il la considérait comme étant en proie à des phobies, ce n’était pas le cas. Il la jugeait incapable de lui donner un enfant, elle ne l’était pas. Pour le remercier de son aveuglement, elle avait voulu décorer leur maison bruxelloise avec des couleurs chaudes pleines de vie, des rideaux rouges, des plaids ocre. Pour le remercier ou lui faire oublier qu’elle ne pourrait jamais être la mère de ses enfants. Serait-il un jour père ? Peut-être qu’une autre lui offrirait cette paternité tant espérée. Quant à elle, elle ne serait jamais mère parce qu’elle avait décidé qu’il en soit ainsi. Mia posa la paume de sa main droite sur son ventre tout en regardant les doubles rideaux aux motifs écarlates et ocre. Évidemment une mère n’aurait pas perdu ce précieux temps en futilités, en élucubration sur le choix d’une tapisserie en accord parfait avec la précieuse lampe en pâte de verre. La perfection avait-elle même un sens pour la mère d’un enfant en bas âge ? Une mère reportait ce type de perfectionnisme matériel à plus tard, lorsque ces enfants seraient grands, lorsqu’elle aurait du temps pour prendre soin d’elle et pour décorer son nid douillet. Soudain, Mia se remémora une de ses relations, une trentenaire maman de deux charmants bambins, qui lui avait dit récemment : « En sortant de chez toi… le soir même, je voulais changer toute la déco de mon appartement. » Elle aurait dû lui rétorquer qu’acheter deux coussins parme ou faire appel à un décorateur d’intérieur, ce n’était pas un choix contribuant au bonheur mais bien plus une fuite au travers de l’acte d’achat d’accessoires. Oui, elle possédait une vaste pièce à vivre digne de figurer dans les pages d’un magazine de décoration. Mais en fait, elle ne possédait rien, le spectacle n’était qu’illusion, un leurre, une tristesse. Mia s’était trompée, elle avait cru pouvoir oublier son passé en se jetant à corps perdu dans un bonheur fabriqué de toutes pièces. Mais il y a deux mois de cela, son passé lui était revenu en pleine face, tel un boomerang aux arêtes tranchantes. Il avait suffi d’un article de presse. Il se mit à pleuvoir, la pluie cingla sur les volets clos. Mia rabattit le col de son trench, attrapa son sac contenant sa lampe empaquetée puis ferma à double tour la porte de sa demeure bruxelloise. Dans dix heures, elle foulerait le sable blanc de ses pieds nus. Là-bas, il était là-bas, à Étel. Le marionnettiste était de retour et venait de sévir de nouveau. Elle allait le forcer à commettre une faute pour le faire sortir de sa tanière et le liquider.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD