Chapitre 2 : Calice de l'Angoisse

1327 Words
Eilish Je souris de toutes mes dents en arrosant les fleurs du Grand Duché, le cœur plus léger que la rosée matinale. Mon bonheur repose sur deux piliers précieux : l’annonce officielle de mes fiançailles avec Oscar, un projet tendrement orchestré par sa mère, et l'absence inhabituelle du Grand Duc à son balcon. Ce matin, je me sens enfin libre de son regard métallique, cette pression constante qui semblait peser sur mes épaules dès l'aube. Le jardin est une splendeur de couleurs et de parfums ; sous mes soins attentifs, les roses déclinent toutes les nuances du rouge et du rose, s'épanouissant sous le soleil naissant. Mon travail est simple, certes, mais il m'offre une dignité et un salaire qui mettent ma famille à l'abri du besoin. ​Alors que je termine d'arroser les derniers buissons, je me dirige vers la petite remise en pierre où sont entreposés les outils de jardinage. C’est à cet instant que la voix mélodieuse, mais toujours tranchante, de Dame Marie résonne dans l’allée. Je m'immobilise aussitôt et m'incline, la tête basse, en signe de respect. ​— Eilish ! Te voilà enfin. Suis-moi sans tarder, j'ai une tâche de la plus haute importance à te confier, dit-elle d'un ton dont l'urgence inhabituelle me fait tressaillir. ​Nous traversons les couloirs de service pour arriver dans les cuisines impériales. C’est un véritable chaos organisé : des femmes de chambre s'activent dans un ballet frénétique autour de grands plateaux d'argent garnis de mets fumants. L'odeur du pain frais et des viandes rôties sature l'air. Dame Marie frappe deux fois dans ses mains, et le silence retombe brutalement sur la pièce. ​— Anne, Sofia et Eilish, vous servirez le petit-déjeuner de Monseigneur le Grand Duc et de son invitée. Assurez-vous que votre service soit impeccable. Chaque geste doit être la perfection même. ​Je reste interdite, le regard fixé sur mes chaussures de cuir usées. Pourquoi m'avoir choisie, moi qui ne quitte jamais l'ombre des jardins ? ​— Bien, Madame, murmuré-je avec les autres. ​Le trajet à travers les appartements privés du Duché me laisse le souffle court. L'intérieur est d'une opulence qui dépasse l'entendement. Les murs sont recouverts de tapisseries anciennes racontant des conquêtes oubliées, et des lustres en cristal de Bohême pendent aux plafonds peints, jetant des éclats de lumière sur les sols de marbre recouverts de tapis persans aux motifs complexes. Des meubles en bois de rose, incrustés de nacre et d'ivoire, côtoient des sculptures antiques. L'atmosphère est à la fois grandiose et étouffante, chaque détail rappelant la puissance absolue du maître des lieux. ​Nous arrivons devant une immense double porte en chêne sculpté. Après avoir reçu l'autorisation feutrée d'entrer, je m'insère dans la file derrière Anne et Sofia. Je porte un plateau d'argent chargé de carafes de cristal. La salle à manger privée est baignée d'une lumière crue. C’est rare de voir le Duc ici à cette heure, à moins qu’il n’ait compagnie. Je sens immédiatement son regard se poser sur moi, tel un poids physique. Un frisson glacé remonte le long de ma colonne vertébrale. Je prie intérieurement pour que ce service se termine vite, pour retrouver la sécurité de mes roses. ​— Monseigneur, m'écoutez-vous seulement ? demande une voix féminine, noble et mélodieuse, qui tranche le silence. ​— Pas particulièrement, répond une voix rauque, d’un calme plat qui cache une indifférence cruelle. ​C’est lui. Ferdinand II. Le bruit des couverts s'interrompt net. Une chaise racle violemment le parquet, produisant un cri strident. ​— Nous avons pourtant passé la nuit ensemble, par le ciel ! s'exclame la voix, désormais aiguë et chargée d'une colère mal contenue. ​Je n’y tiens plus et lève légèrement les yeux. Face au Duc se tient une jeune femme magnifique à la chevelure dorée, les joues empourprées par la rage. Sa robe de soie jaune, brodée de fils d'or, souligne sa taille fine. C’est Luise, une demoiselle de la haute noblesse, visiblement outragée. ​— Et alors, Luise ? Que souhaites-tu que je réponde à cela ? demande le Duc sans même lui accorder un regard, occupé à verser un vin rouge sombre dans son verre. ​— Que vous demanderez ma main à mon père, Monseigneur ! réplique-t-elle, le menton levé avec une fierté désespérée. ​Soudain, un rire grave et mélodieux emplit la pièce, faisant vibrer les cristaux du lustre. Ferdinand bascule la tête en arrière, passant une main dans ses cheveux noir corbeau, comme si elle venait de proférer la plaisanterie la plus absurde de l’année. Humiliée, Luise remarque enfin notre présence, nous les domestiques, témoins de sa déchéance. ​— Nous... nous en reparlerons plus tard, balbutie-t-elle, la voix tremblante. ​— Je pense, au contraire, que nous avons fait le tour de la question, Luise, tranche le Duc d'un ton glacial en portant son verre à ses lèvres. ​Poussant un cri de frustration, la jeune noble se lève brusquement. — Venez ! Mes affaires sont prêtes, je quitte ce lieu à l'instant ! ordonne-t-elle aux deux autres servantes pour sauver la face. ​Anne et Sofia sortent précipitamment à sa suite, me laissant seule dans l'immensité de la pièce. Je m'apprête à les suivre, le cœur battant à tout rompre, quand sa voix retombe comme un couperet : ​— Toi. Reste ici. Viens me servir ce vin. ​Le silence qui suit est lourd de menaces. Je sens ses yeux gris perçants braqués sur ma nuque. Les mains tremblantes, je m'approche de la table monumentale où s'étalent des mets exquis : croissants beurrés, pâtisseries fines et fruits exotiques. Je saisis la bouteille de vin, mes doigts glissant sur le verre froid. ​Je m'approche, respectant la distance de sécurité, mais Ferdinand saisit brusquement son verre, ses doigts longs et fins frôlant presque les miens. Un sourire narquois étire ses lèvres, une lueur de défi brille dans ses pupilles sombres. Alors que je commence à verser le liquide pourpre, il déplace le verre d'un geste sec et calculé. Le vin se répand instantanément sur son pantalon de lin blanc, tachant l'étoffe de façon indélébile. ​La panique m'envahit, totale, aveugle. — Je... Monseigneur... pardonnez-moi... je... balbutié-je, les yeux fixés sur la tache sombre qui s'étale sur son entrejambe. ​Sans réfléchir, poussée par l'instinct de réparer l'irréparable, je saisis une serviette et commence à frotter frénétiquement le tissu mouillé. Je suis terrifiée à l'idée du prix de ce vêtement, du renvoi, de la ruine de ma famille. Mes mains s'activent, mais je sens soudain sous mes doigts une chaleur intense, une réaction physique indéniable sous la finesse du lin. La "bosse" qui se forme sous mon contact me fait réaliser l'intimité déplacée de mon geste. ​— Que fais-tu donc, Eilish ? grogne-t-il, sa voix devenue étrangement basse. ​Je réalise l'horreur de la situation. Mes yeux s'écarquillent, je tente de reculer, mais il saisit mon poignet avec une poigne d'acier. Il me tire brusquement vers lui, m'obligeant à me tenir entre ses jambes. ​— Tu es bien maladroite, petite rousse, murmure-t-il, son souffle chaud chargé d'arômes de vin et de musc venant caresser mon visage. Mais tu es aussi... infiniment plus intéressante que la demoiselle qui vient de sortir. ​Il passe une main lente dans mes cheveux, sa paume effleurant ma nuque, provoquant une décharge électrique dans tout mon corps. Ses yeux dévorent mes lèvres. ​— Je déteste qu'on gâche mon vin, Eilish. C’est un affront que je ne laisse jamais impuni. Cependant... je pourrais me montrer clément. Si tu trouves une manière de me demander pardon qui soit à la hauteur du préjudice. ​Il se rapproche encore, son visage à quelques millimètres du mien. Le désir qui émane de lui est une force brute, une obscurité qui menace de m'engloutir. Je tremble de tous mes membres, prise au piège entre la terreur de ce monstre et l'étrange magnétisme qu'il exerce sur mes sens traîtres.
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