Eilish
Je reste étendue dans mon lit, les yeux obstinément fixés sur les lattes de bois du plafond. Ma respiration est courte, saccadée, comme si l'air de la chambre était devenu trop rare. Le souvenir du b****r du Duc, ce mélange de douceur feinte et de brutalité souveraine, me hante sans relâche. Pourquoi cet incident ne cesse-t-il de brûler mes lèvres comme une flétrissure ? Depuis que ses bras se sont refermés sur moi, je n'arrive pas à effacer cette sensation de possession de mon esprit.
Je tourne la tête vers la fenêtre. À l’extérieur, l’aube commence à peine à déchirer le voile de la nuit, et les premiers chants d'oiseaux s'élèvent, indifférents à mon tourment. Je me lève mécaniquement, me passe de l'eau glacée sur le visage pour chasser les spectres de la nuit, puis j'enroule mes longs cheveux roux en un chignon serré. J'ai hérité de cette couleur de feu de ma mère. Chaque fois que mon père me dit à quel point je lui ressemble, une larme me pique les yeux. Elle nous manque tant.
Je sors de ma chambre, mais je m'arrête net. Des voix fortes, brutales, résonnent déjà dans la pièce principale. Si tôt ? Une sourde angoisse me serre les entrailles.
— Vous devez payer les neuf mois de loyer impayés ainsi que les dommages et intérêts, ou votre moulin sera saisi sur l'heure ! tonne un homme au moment où j'apparais dans l'encadrement de la porte.
L'individu est massif, vêtu d'un habit de sergent de ville qui semble trop étroit pour sa malveillance. Son regard passe de mon père à moi, et je vois ses yeux briller d'une convoitise immédiate et dégoûtante. Sans crier gare, il s'approche de moi à grands pas et me saisit par la taille avec une rudesse qui me coupe le souffle. Je me débats, horrifiée de sentir son corps se presser contre le mien avec une impudeur révoltante. Il sourit, dévoilant des dents gâtées, et glisse son pouce sous le col de mon manteau, m'obligeant à soutenir son regard lubrique.
— Ou peut-être, reprit-il avec un ricanement, pourriez-vous me donner cette beauté comme maîtresse ? Non, mieux encore, comme deuxième femme ?
Le dégoût me submerge, une nausée violente qui me donne la force de lui faire face.
— Jamais ! Je ne vous donnerai pas ma fille, elle est fiancée ! hurle mon père.
Il tente de s'interposer, mais il est aussitôt saisi et maintenu par deux gardes patibulaires qui accompagnent l'homme.
— Oh, mais le rôle de maîtresse reste une offre généreuse pour éponger vos dettes, insiste l'homme en resserrant sa prise sur mes hanches.
La colère l'emporte sur ma peur. Je rassemble mes forces et lui crache au visage avant de lui décocher un coup de pied magistral dans l'entrejambe. Il me lâche instantanément, s'effondrant à moitié en poussant un couinement de douleur ridicule. C’est à cet instant précis qu'Oscar et mon frère Karl entrent en trombe. En voyant la scène, Oscar se précipite vers moi. Il m'entoure de ses bras protecteurs, me serrant contre lui comme si j'étais un trésor menacé. Je me niche contre son torse, cherchant la sécurité que je ne trouve plus nulle part.
— Je te protégerai, ma chérie, murmure-t-il en déposant un b****r sur mon front.
Cependant, je remarque une lueur étrange dans ses yeux, un mélange d'impuissance et de rage contenue qui m'effraie.
— Nous reviendrons dans exactement une semaine ! crie l'homme en se relevant péniblement, le visage déformé par la haine. D'ici là, je veux mon argent... ou la fille !
Oscar se tend, ses muscles se durcissant sous ma main.
— Tu devras me passer sur le corps avant de poser un doigt sur elle !
L'homme ricane, s'essuyant le visage d'un geste dédaigneux.
— Que peux-tu me faire, pauvre boulanger ? Tu n'es rien. Tu ne mérites pas une telle créature. Moi, je pourrais couvrir son cou de bijoux et ses épaules des plus belles soies... Toi, tu ne peux lui offrir que de la farine et de la misère.
Sur ces mots venimeux, il quitte la maison. Ses gardes lâchent enfin mon père. Ce dernier chancelle, porte une main tremblante à sa poitrine, et s'écroule lourdement sur le sol de terre battue.
— Père ! hurle-je, me précipitant à ses côtés.
Nous le portons avec mille précautions jusque dans sa chambre. Son visage est d'une pâleur cadavérique, ses lèvres virent au bleu.
— Le médecin, Karl, vite ! crié-je, les larmes inondant mon visage.
Mon frère s'élance au dehors. Je reste là, tenant fermement la main calleuse de mon père, sentant sa peau devenir étrangement moite. Oscar reste debout, sa main sur mon épaule, mais je sens qu'il est lui-même dévasté par ce qui vient de se passer.
Le médecin arrive enfin, essoufflé. Son examen est long, son visage de plus en plus grave à mesure qu'il écoute le cœur fatigué de celui qui m'a tout donné.
— Il a eu une crise cardiaque, annonce-t-il finalement d'une voix sourde. Il a besoin d'un repos absolu. Le moindre choc, le moindre effort pourrait lui être fatal.
Un sanglot m'échappe. Je serre la main de mon père de toutes mes forces. Il entrouvre les yeux, son regard cherchant le mien avec une peine immense.
— Eilish... ma petite... murmure-t-il. Les dettes... le moulin... comment allez-vous...
— Chut, papa, ne parle pas, le supplié-je en caressant ses joues creuses. Nous allons trouver une solution. Je te le promets.
Mais au fond de moi, le désespoir me ronge. Sans mon père, nous sommes perdus. Karl est bien trop jeune pour travailler légalement, et mon modeste salaire de jardinière au Duché ne couvrira jamais une dette de neuf mois, encore moins les intérêts exorbitants réclamés. Le spectre de la saisie, de la rue et de la faim plane sur nous.
La nuit tombe sur notre petite maison, apportant avec elle un silence oppressant, seulement brisé par les pleurs étouffés de Karl dans la pièce voisine. Je reste assise au chevet de mon père, veillant sur son sommeil agité. Mes pensées sont sombres, tourbillonnant autour d'une seule idée fixe : l'homme au sourire lubrique a promis de revenir. Et je sais que mon père ne pourra pas supporter une seconde confrontation.
Je regarde par la fenêtre les étoiles froides qui scintillent dans le velours noir du ciel. Je me demande si ma mère, de là-haut, peut voir notre détresse. Une larme solitaire coule sur ma joue. Je murmure une prière désespérée, implorant un miracle