1.
À l’époque, replié dans ce monde, j’étais disponible. J’attendais, mécontent de la passivité insidieuse des assistés qui m’entouraient. Toute la journée, je supputais mes chances d’en sortir. On m’avait trouvé une place en rapport avec mes aptitudes, en me faisant miroiter l’espoir d’une amélioration. Il s’agissait d’être présent du matin au soir dans une librairie dont la propriétaire en titre voulait se décharger. Un jour, j’ai entendu l’éclat d’une conversation derrière une porte. Francesca da Rimini, c’était son nom, s’écriait : « Si celui-ci ne vous plaît pas, trouvez-en un autre, mais ne comptez plus sur moi ! » Elle-même n’aurait été qu’une femme de paille que cela ne m’aurait pas étonné. Elle eût aimé se débarrasser au plus vite de son fonds de commerce, mais personne ne se présentait. C’était du moins la version officielle. En attendant, elle payait tant bien que mal les factures. La façade était maintenue, comme partout ailleurs dans cette ville connue pour sa haine de l’architecture et le mouvement qu’elle avait initié, le façadisme.
J’héritai de l’endroit. Je disposais d’un grand bureau, pratique pour rédiger mon rapport, tout en réalisant de maigres ventes qui couvraient juste les frais. Rarement dérangé, je noircissais du papier sans relâche. Des pages et des pages, pour élucider un mystère, celui de ma présence dans cette ville feutrée, où les bruits sont amortis par je ne sais quel procédé. Je rejoignais Francesca de temps en temps, non pour lui rendre des comptes mais afin de partager ses jeux. C’est ainsi que j’appris un jour que nous étions mariés depuis quinze ans. La cérémonie avait eu lieu dans la petite église de rite latin du quartier chrétien. Si je l’avais oublié, c’était à cause de mon accident. On m’avait dit que, dans cette ville où certaines avenues aboutissent à la mer, les femmes sont dodues, quelle que soit l’intensité de la lumière. À travers la vitrine du magasin, dans la portion de rue visible de mon siège, elles passaient, diverses, étonnantes et souvent d’un profil agréable. Il arrivait même que plusieurs de ces charmantes entrent dans la librairie. Irène, par exemple. Cette jeune fille de stature grecque, née à Smyrne, se prit de passion pour moi. Immédiatement, car connaissant la brièveté de la vie, j’essayai de l’intéresser aux garçons de son âge, s’il en existait par ici. Rien à faire, elle n’aimait que moi et un rat qu’elle transportait sur son épaule nue. Le rat était jaloux. Quand j’approchais mes lèvres de la bouche d’Irène, il essayait de mordre. Irène l’enfermait alors dans une boîte percée de trous. Lorsque j’enlevais à Irène sa petite culotte, le rat couinait plus fort. Je me sentais tellement vieux au contact de ma petite amie que je la traitais en enfant. Malheureusement, tel était son désir. Cela m’amena à lui proposer des situations érotiques assez tordues. Qui résisterait longtemps à la tentation de tester la disponibilité d’une jeune fille ?