2.

823 Words
2. Un jour de fête, peut-être — la rue était pavoisée —, une femme d’environ trente-cinq ans est entrée. Très charnue elle aussi, mais plus petite qu’Irène. D’un abord facile. Curieuse, attirée par l’occultisme et le paranormal. Attentive aux coïncidences et au hasard objectif. À l’inexplicable. — Aujourd’hui, c’est la fête du mot. Oui, la fête du mot, et j’entre dans votre librairie, votre réservoir à mots… et je vais acheter un livre, dit-elle d’un ton inspiré. — Troublant, en effet. Le client a toujours raison, n’est-ce pas ? Et une cliente, doublement. Elle tira un petit drapeau de son sac et me l’offrit. Sur le morceau de tissu blanc se lisait le mot FIN, en plusieurs langues. Le genre de petit drapeau que l’on agite sur le passage d’un chef d’État étranger en visite. Sa Majesté le mot FIN était donc de sortie. Moi, je m’éventais avec le morceau d’étoffe pendant que la cliente choisissait. Elle n’oublia pas de marchander mais je vis à ses yeux, derrière ses lunettes rondes, qu’elle reviendrait, pas tellement pour les livres que pour le libraire. À peine partie, elle m’a rappelé un personnage que j’avais créé autrefois. C’était l’héroïne d’une nouvelle intitulée Mesquinerie des morts, une adepte du spiritisme elle aussi et, bien entendu, assez plantureuse. Je l’avais prénommée Ludivine, parce que c’est médiéval, hors du temps, et que je ne donne pas dans les femmes modernes, les copies conformes. J’aime les anachroniques, celles qui portent des prénoms un peu poussiéreux, dont les vêtements ne flattent pas le corps. Quand on les déshabille, on fait souvent d’agréables découvertes. Telle se présentait Katya Gretchkova, une ancienne cliente de la librairie. Née à Buenos Aires de parents russes en exil — son père était le fameux maréchal Gretchkov, le héros de la bataille de Mourmansk —, lorsque je la connus, elle commençait des études d’interprétariat à l’Institut supérieur des Langues caucasiennes, espérant se spécialiser dans l’étude de la poésie tchétchène. Elle avait gâché son adolescence à l’Institut médico-légal de l’Hôpital Général, où elle étudiait la nécrose des tissus. Par sa peau très blanche, ses cheveux châtain clair, ses yeux gris comme la Baltique en juin, Katya annonçait la couleur de ses origines. Sa famille provenait de la région côtière, entre la mer et le lac Ladoga. En femme qui ne cherche pas à séduire, Katya s’habillait de façon impersonnelle, la plupart du temps en robes et jupes sombres ou grises, rarement en pantalons. Sa féminité paraissait si évidente pour un observateur aiguisé qu’il était inutile qu’elle force la note. Il lui suffisait de la manifester avec discrétion, à l’ancienne. Boucles d’oreilles, pendentifs, colliers en toc semblaient sur elle d’authentiques bijoux. Elle chantait de vieilles ballades russes. En l’écoutant au mariage de son frère, j’eus envie d’elle comme on désire pénétrer une civilisation. Quelques jours plus tard, c’était fait. Ses vêtements et ses chers dessous modestes retirés, elle me prêta son corps de jeune fille, tout en finesse. Nue, elle paraissait à peine dix-huit ans. Elle se comportait d’ailleurs comme une femme de défloration récente, toujours vierge en esprit, ne cessant d’être pudique et inexpérimentée dans l’amour. Elle n’était ni ronde, ni potelée, plutôt mince sans être maigre, et d’une grand délicatesse de teint. Pour autant que ma mémoire soit fidèle, sa toison claire n’était pas très fournie. Hélas, elle voulut vivre avec moi, connaître la « vie de couple ». Malgré mes mises en garde — « C’est l’enfer, etc. » —, elle s’obstina. J’en fus réduit à lui proposer quelques heures par semaine, Francesca et la recherche de mon passé me prenant presque tout mon temps. Tant elle craignait, dans son scénario intime, d’être ma seconde femme, un « bouche-trou » comme elle disait, elle refusa l’arrangement. Tout avec moi ou rien sans moi, telle aurait pu être la devise de Katya. Je déplorai son manque d’imagination. Elle aurait pu m’inventer une vie de marin au long cours, ou bien, ce qui était plus plausible et moderne à la fois, une existence de pilote de ligne ou de steward, un jour à New York, l’autre à Hongkong, avec une escale à Anchorage, l’avion abattu par la chasse soviétique, les survivants regagnant leur base en traîneau… Que sais-je ? Son grand-père n’avait-il pas appartenu à l’armée Wrangel ? En fait, ils avaient fui par la Crimée, mais qu’importe. On a ou on n’a pas le sens de l’aventure. Je crois que les rabâchages de son grand-père avaient tué en elle toute envie de roman autre que bourgeois. Son tour d’esprit était résolument prosaïque. Comme beaucoup de ses compagnes, elle ne s’adonnait au romantisme que quelques minutes par jour. Sous le prétexte qu’il nous arrivait de f***********r assez ardemment, elle aurait voulu supplanter Francesca, sans savoir que celle qui réussirait cela n’était pas encore née. De plus, il ne lui aurait pas suffi de naître, il aurait fallu que nous nous rencontriions tous les trois à un moment donné. Et ça… La patience de Katya s’épuisa en vain et la jeune femme disparut. De mon côté, tout en la regrettant, je n’entrepris aucune recherche pour la retrouver. « Salomon d’Urtald est un alias de Stephen Mallarmus. Découverte numéro 3650. Mallarmus mentait. Tous les soirs, pendant un mois, il se posta près de l’entrée du domicile de la jeune femme. En vain, du reste. » (Extrait du rapport du détective Roger Bloom avec la note de frais jointe pour deux cappuccinos et un journal du soir par jour). Et l’enquête s’arrêta là. Roger Bloom fut mis sur d’autres coups. J’irais même jusqu’à avancer qu’il disparut de la circulation.
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