3.

1495 Words
3. Je songeais encore à la manière dont Katya s’était éclipsée, sans cris, sans larmes, digne et fière, quand quelqu’un poussa la porte de la boutique. Je ne levai pas tout de suite les yeux de mon rapport. Histoire de tuer le temps, j’étais parvenu à reconstituer les moments de mes derniers jours avant de monter dans cette voiture. Mais, à sentir l’odeur de la cliente, car c’en était une, je ne m’y trompe jamais, je me fis la réflexion suivante : on peut aller jusqu’à dire que je suis un libraire de rencontre qui aime les femmes de seconde main, celles qui ont une histoire riche en péripéties et rebondissements en tout genre. Si bien que j’interrompis ma rédaction. La visiteuse était la blonde potelée aux lunettes cerclées d’or. — Dorénavant, et si vous le voulez bien, je vous appellerai Ludivine, dis-je. — Je serai Ludivine pour vous. Pour les autres… — Je ne veux pas le savoir. Elle s’assit en face de moi sur le siège réservé à la clientèle, une chaise de métal peinte en jaune, inconfortable. — À part fouiner dans les librairies, que faites-vous ? — J’adore ça, vous savez… Oh ! je n’ai pas peur de me retrouver à quatre pattes ou à plat ventre. Je finis toujours par mettre la main sur ce que je cherche… — Très bien. Mais encore ? — Je suis infirmière. Et la voici tout à coup intarissable sur les maladies de peau, les lèpres, etc. Quand elle évoqua le lupus de Rémy de Gourmont, je cachai à peine ma mauvaise humeur et orientai la conversation vers l’occultisme, puisqu’elle avait prétendu s’y intéresser. — Ce n’est pas ce qui me préoccupe le plus en ce moment, confessa-t-elle. À moins que ça ait un rapport… Elle leva une main droite gainée de cuir noir et posa son index sur sa bouche. L’autre était nue, blanche, longue et fine, les ongles peints en rose, sauf ceux de l’index et du médius, coupés ras. J’essayai de me souvenir avec précision si elle était aussi gantée la première fois que Ludivine était venue. Sans résultat. Ma mémoire ne parvenait pas à me délivrer une image certaine de ses mains. Étaient-elles couvertes toutes les deux ? Ou bien était-ce seulement la droite ? Soudain, elle pressa ma dextre de la sienne. Mon cœur bondit. Le contact se prolongeant, mes pulsations s’accélérèrent encore. J’aurais tout fait pour la retenir, tant je m’ennuyais parfois dans cette boutique. Mais si mon cœur battait encore plus vite, jusqu’au malaise ? Sentit-elle ma tension ? Elle abandonna sa main artificielle sur le bureau et croisa les bras. J’admirai la rapidité de l’opération. La prothèse était tendue vers moi, les doigts en éventail légèrement relevés. — J’ai l’impression qu’un homme me suit… en fait, depuis que je suis arrivée ici… — Je ne bouge jamais de la boutique. — Il ne vous ressemble pas. Je le rencontre dans les endroits les plus invraisemblables. — Votre salle de bains ? — Là, ce serait vraiment inconvenant ! Au début, je croyais au hasard. Maintenant, je me demande ce que me veut cet homme. — Quand on piste quelqu’un, c’est rarement pour son bien. — Je devrais en parler à la police, n’est-ce pas ? J’eus le rire sceptique qu’elle attendait. — La police veut des faits en rapport avec un délit. Sans délit, la police est impuissante. Elle ne se contente pas d’impressions. Si on vous agresse, ce sera différent. — Mais alors, si on se sent menacé, il n’y a rien à faire ? — Non. Et dans un cas strictement individuel, c’est encore plus certain. — Vous me faites peur. — J’essaie seulement de vous mettre en garde, de façon à ce que vous ne commettiez pas d’erreur. — Que me conseillez-vous, alors ? —Assurez-vous que vous n’êtes pas le jouet de votre imagination. Engagez quelqu’un. Seule une personne indépendante vous apportera une certitude. Vous, vous êtes trop impliquée. La crainte modifie notre perception. On voit des choses qui n’existent pas. — Ou qui existent. — C’est bien là le problème. Nous étions d’accord. Ludivine récupéra sa main gantée de noir. Quand elle l’ajusta à son avant-bras, je perçus un léger déclic. Elle se leva et inspecta les rayons, ayant laissé sur mon bureau une feuille quadrillée pliée en deux. C’était une liste de romans dont les titres se passaient de commentaires : Djamila ou l’épine d’Eros ; Les Rêves érotiques de Flore ; Jouir à n’en plus finir ; Les Festicules ; Les Ecuyères du vice… — Ce sont de très vieux romans, dit-elle. — Je le crois car je ne les ai jamais eus en rayon. — Livres érotiques sans orthographe, dit-elle. — Mon Dieu, comme vous y allez ! — Il paraît que l’auteur vit toujours… — Comment ça ? — Oui, caché sous son véritable nom… Il a utilisé plusieurs pseudonymes… — Vous croyez ? Elle pianota de sa main valide sur la bordure des rayonnages. — C’est trop bien rangé chez vous. Ne possédez-vous pas un endroit où tout serait dans le plus grand désordre ? — L’arrière-boutique… Sa petite bouche aux lèvres charnues se révéla gourmande. D’un mouvement de menton, elle désigna la porte du fond. — C’est par là ? J’acquiesçai, mais autant la prévenir : — C’est rempli de poussière… vous vous salirez… Ses lèvres frémirent et elle trembla de tout son corps. Le frisson solennel de la chineuse à l’entrée de la caverne aux trésors. Je lui ouvris la porte et m’effaçai avant qu’elle ne s’affaisse dans mes bras. J’allumai. À la vue des rayonnages bourrés de bouquins et des piles qui encombraient le parquet à côté de cartons crevés débordant de volumes, Ludivine poussa un soupire d’extase. Ce foutoir livresque l’inspirait. Elle retira son manteau et me le tendit. Dessous, une minirobe fourreau enveloppait ses formes au plus près. Je revins dans la librairie et déposai le manteau sur la chaise où, d’ailleurs, Ludivine avait abandonné son sac. Puis, j’allai surveiller la rue. Le passage était nul à cette heure. Il pleuvait. Heureusement qu’en face clignotaient les néons multicolores du magasin de farces et attrapes situé à côté du Palais du gouverneur, sinon la rue eût été tout à fait sinistre. Un inconnu devant la façade rutilante se retournait de temps en temps, jetant des regards brefs et perçants à la librairie. Grand, mince, les épaules larges, habillé en motocycliste des années quarante, c’est-à-dire d’un gros blouson et d’un pantalon de cuir serré aux chevilles par des pinces, il laissait pendre ses bras dans une attitude gauche et empruntée, comme si son corps le gênait ; et, le plus étonnant, casque arrondi sur la tête, les lunettes étant, elles, relevées sur le front. La partie métallique du casque était peinte en noir, de la même couleur que le cuir qui garnissait les joues et la jugulaire. À cette distance, il m’était difficile de distinguer vraiment les traits du motocycliste. Je crus discerner l’ombre d’une grosse cylindrée d’époque derrière la vitre dépolie de l’abribus Decaux. Se sentant observé, l’homme se dissimula sous ses lunettes et, comme si ça ne suffisait pas, près de son engin. Il fut aussitôt un contour sombre prêt à la fuite. L’instant d’après, à l’approche du bus, une femme en noir, l’air d’une vieille paysanne grecque, se manifesta et monta dans le véhicule avec une chèvre. Le trottoir devant la vitrine du magasin de farces et attrapes et autour de l’abribus était maintenant désert. Le motocycliste et sa machine s’étaient — je ne vois pas d’autre expression — désintégrés. Le bruit d’une cascade de livres croulant dans l’arrière-boutique me rappela ma visiteuse. Je verrouillai la porte du magasin et apposai la pancarte « ABSENT UNE HEURE ». J’en possédais plusieurs, selon la durée de mes opportunités. Je m’arrêtai au seuil de la réserve et contemplai la lectrice farfouillant à quatre pattes dans les cartons. Sa robe remontée sur les hanches ne dissimulait plus rien. Ses cuisses étaient visibles au-delà de toute expression, grâce à des bas noirs ornés de dessins arachnéens, maintenus par des porte-jarretelles assortis d’entre lesquels débordait sa chair. Un minuscule string noir voilait l’entrejambe sans contenir une pilosité blonde et exubérante. Ludivine lisait à voix basse. Ne voulant pas l’interrompre par des considérations spécieuses sur l’état d’abandon de certaines femmes, je m’agenouillai, la gorge serrée, et écartai le léger tissu. Elle me reçut avec la plus parfaite complaisance et saliva de sa bouche expirante dans le livre ouvert. Elle avait perdu ses lunettes et son visage souillé de poussière rayonnait. Je l’aidai à se relever. Elle s’appuya sur moi et m’embrassa à toute langue. Curieux de savoir sur quelles pages elle avait bavé sa jouissance, j’écourtai le b****r et l’emmenai devant le miroir piqué de rouille. Puis je ramassai ses lunettes et demeurai un moment penché au-dessus des paragraphes tachés de salive dont elle avait bredouillé quelques pages. Le volume que Ludivine avait écrasé de sa bouche était un roman gothique d’Ann Radcliffe, L’Italien ou le confessionnal des Pénitents noirs. Curieux que son choix se fût porté sur cette œuvre bien oubliée aujourd’hui. Avait-elle été attirée par la dédicace manuscrite, assez facétieuse : « À André Breton, Ann » ? C’est possible. Je lui en fis cadeau et posai ses lunettes sur son nez court et rond. Se voyant soudain telle qu’elle était dans le miroir, elle poussa un exclamation joyeuse. Un savon était posé sur le rebord du lavabo branlant, une serviette à l’effigie de sainte Thérèse accrochée à un clou. (Ce qui donnerait maintenant, si j’enlevais la virgule : « branlant une serviette à l’effigie de sainte Thérèse ». Non, je laisse la virgule.) Ludivine regarda le bidet débordant de livres. — Est-ce assez bordélique ? dis-je. — Pas encore… Elle lava sa main valide sans retirer son gant de cuir, puis elle commença à se débarbouiller. — Peux-tu sortir ? — Certes ! Et je tirai la chasse par précaution, vérifiant que le rouleau de papier était bien en place sur son étagère à côté de l’antique cuvette entartrée. Dans la boutique, j’enlevai la pancarte et retirai le verrou. Les clients étaient maintenant les bienvenus mais la rue restait toujours vide et le motocycliste improbable. Il était cinq heures du soir.
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